CHAPITRE III
Origines et évolution de la Sociologie
On peut dire que la Sociologie et aussi le Socialisme et l'individualisme furent conç^nis scientifiquement à l'époque même où ces mots apparurent dans le langage, c'est-à-dire à peu près simultanément entre 1820 et 1840. A. Comte reconnaît cependant avoir eu des précurseurs. La Sociologie de même que le Socialisme et l'Individualisme ne l)euvent que gagner à être rattachés aux origines les plus lointaines possibles ; on en comprendra d'autant mieux le caractère organique.
Toute société est un agrégat, c'est-à-dire une masse produite par la réunion d'éléments divers unis ensemble au moment et au cours de leur formation et de leur évolution et se manifestant par des j)ropriétés d'une nature particulière, propriétés dites sociales ou collectives.
Cette notion par cela même qu'elle est globale est encore confuse, complexe et d'une généralité vague ; la science sociale a pour objet d'analyser cette notion et de l'expliquer en dégageant les éléments et les lois de cet ensemble de phénomènes.
Les premières explications des faits sociaux furent naturellement empiriques et empruntées à l'observation des caractères les plus apparents, les plus superficiels et très souvent les plus extraordinaires des sociétés. Le vulgaire
n'entend-il paë encore en général par le mot phénomène ce cxni est inusité et, en un certain sens, monstrueux ?
Il s'agit ici non de l'évolution des sociétés elles-mêmes, mais de cette évolution spéciale représentant leur psychologie collective en rapport du reste avec l'ensemble de leur organisation totale.
Nous n'ignorons plus aujourd'hui que les primitifs confondent l'animé et l'inanimé ; par eux d'abord tous les phénomènes sont considérés comme homogènes ; toutes leurs notions sont confuses ; ils interprêtent tout par quelques observations aussi rares que superficielles. Leur méthode cependant est la bonne ; ils procèdent de ce qui est déjà partiellement connu, à ce qui est encore l'inconnu etmême l'inconnaissable.
Cette confusion et cette indivision correspondent à la structure réelle des sociétés primitives faiblement différenciées au point de vue de leur organisation et de leurs fonctions ; de même leurs observations ne sont ni divisées ni classées. Les rares différences existant dans ces sociétés sont surtout celles provenant de l'âge, du sexe, de certaines inégalités physiologiques et même psychiques combinées déjà parfois avec certaines autres inégalités résultant des chances plus ou moins favorables occasionnées par les rapports avec le milieu. Mais en général, sauf des différences en apparence au moins très faibles à tel point que Spencer par exemple qualifie ces groupes en les appelant homogènes bien que ce soit trop absolu, leur caractéristique relative est cependant que les sociétés primitives se ressemblent et que tous les individus faisant partie de chacune d'elles se ressemblent également. Ces sociétés et ces individus vivent de même ; ils ont même constitution, même fonctionnement.
Il ne faut cependant pas perdre de vue les inégalités primitives très naturelles également ; les négliger a précisément amené la plupart des théoriciens sociaux à considérer les inégalités postérieures comme le résultat d'une catastrophe aveo cette autre conséquence que le développement consécutif de l'inégalité doit aussi aboutir nécessairement à une catastrophe finale d'où sortira la société parfaite.
Les groupes de primitifs représentent une adaptation très simple aux conditions les plus générales de la vie ; ces condi-
lions sont directement déterminées par la structure ph3'siologique de l'espèce humaine en rapport de combinaison avec son milieu territorial. Les occupations sont la chasse, la pêche, la cueillette et l'extraction des fruits et racines naturels, la recherche de l'abri d'abord également naturel, qui plus tard se transformera en se différenciant en vêtement et en habitat. Cette période nous montre déjà l'homme omnivore bien que dans certaines proportions, suivant les circonstances. Son activité bien que surtout économique est cependant en même temps intellectuelle, car aucun phénomène économique n'est exclusivement matériel.
Quelque simple que soit la vie économique à ce stade, elle est toute imprégnée d'intellectualité ; on peut môme dire que la vie économique est la source la plus profonde de la psychologie sociale.
Si l'homme primitif ne distingue pas d'abord l'animé de l'inanimé, et si c'est même encore le cas des enfants comme celui des animaux, sa vie par cela même qu'elle se partageait entre la cueillette, la chasse et la pêche devait accumuler une foule d'observations et d'expériences portant sur des ressemblances et des différences. Le fait même qu'on arrive à expliquer l'animé par l'inanimé en est la preuve. Un corps est vivant quand il se déplace et comment se déplace-t-il ? Comme tous les corps, se dit-on, sous l'influence d'une force indépendante. On conçoit chaque corps comme ayant ou pouvant avoir son double distinct. Les phénomènes de syncope, de léthargie, d'épilepsie, les rêves semblent confirmer cette interprétation comme l'a montré fort bien H. Spencer. De même c'est un double indépendant de la société qui anime celle-ci et la dirige.
Telles sont les premières différenciations entre l'animé et l'iuanimé ; telle est l'origine des premières théories sociales; confusion puis dédoublement de tous les phénomènes naturels, confusion puis dédoublement de la personnalité humaine et également de la société, conception d'êtres distincts, de forces extérieures qui animent et gouvernent les choses, les individus, les groupes.
Les croyances primitives correspondent avec les premières différenciations sociales dont elles sont en réalité inséparables ; elles sont la psychologie collective dss sociétés rudi-
mentaircs, psychologie qui s'explique elle-même par la structure de celles-ci. L'erreur commune à Comte et à Spencer fut de chercher à expliquer la structure et la vie d'ensemble des sociétés par leur psychologie soit intellectuelle, soit émotionnelle ; leurs interprétations i)lus ou moins amendées peuvent cependant être acceptées en ce qui concerne l'évolution des croyances et de la science sociales.
Les premières différenciations sociales en dehors de celles dont les causes sont physiques, physiologiques et psychiques consistent en une différenciation entre les fonctions rectrices et les fonctions opératives, celles-ci étant considérées comme subordonnées à celles-là comme les corps le sont aux forces extérieures. Les enfants, les femmes, les vieillards, les faibles en général, dans la suite les vaincus, se consacrent aux travaux internes, les adultes valides aux travaux externes, à la chasse et à la guerre.
Ces conceptions de l'organisation sociale dérivent ellesmêmes de l'organisation spontanée des sociétés ; elles se développèrent dans le fétichisme, l'idolâtrie, le polythéisme, le monothéisme en même temps que les formes sociales corrélatives et spécialement en rapport avec les conditions et l'organisation économiques.
Ce furent surtout les conditions économiques, y compris les guerres suscitées par les besoins économiques qui servirent de base à toute l'organisation sociale et à la psychologie collective correspondante relative à la conception de la nature des sociétés.
Les Australiens, les Boschimans, les Santals croient à une infinité de doubles, d'esprits, de même ils constituent de faibles groupes avec un grand nombre de petits chefs et cette structure rectrice est elle-même conforme à leur structure sociale et surtout à leur vie économique.
Chez Homère et Hésiode nous voyons se constituer une théogonie et une hiérarchie évolutive des Dieux correspondantes à une organisation sociale présentant les mêmes caractères à la fois économiques, théocratiques et aristocratiques.
Avec Bossuet, la concentration do la croyance à une force extérieure unique coïncide avec la monarchie absolue et celle-ci avec la constitution d'une économie fermée. Partout
le raonotliéisme apparaît comme une centralisation des croyances psychocollectives en rapi)ort avec la centralisation des grands empires, centralisation à la fois politique et économique. Partout aussi le développement tliéologique de la concei)tion de l'ordre social aboutit, à moins de régression, à des conceptions métaphysiques où les Dieux ou le Dieu, c'est-à-dire les forces ou la force extérieures qui gouvernent les sociétés, sont conçues uniquement comme des entités, comme des causes premières, antérieures, extérieures et supérieures aux sociétés mêmes.
Ce stade fut atteint même par d'antiques civilisations particulières : la pliilosopliie grecque remplaça les dieux par ses entités en même temps que se constituait l'Etat grec analogue en partie à l'Etat moderne. L'Etat et la loi furent dès lors conçus comme forces antérieures de la société, comme des pouvoirs distincts et supérieurs, donnant à celle-ci le mouvement et la vie.
L'ordre est conçu tout d'abord comme un commandement ; ordre et commandement sont identiques ; c'est ce qui apparaît clairement dans la transition qui se fit du fas, ordre verbal à caractère encore religieux, d'où fatum, le Destin, vers Icjussiis, d'où le jus ou droit proprement dit transformé en loi.
Les écoles métaphysiques de la psychologie collective, écoles matérialistes, mécaniques, physiques, développèrent la conception de l'ordre social en donnant à ses lois un caractère absolu, fatal, immuable, en les considérant toujours comme antérieures et supérieures à la société. Il en fut de même des conceptions spiritnalistes et idéalistes qui du reste ne sont elles-mêmes qu'un développement coordonné des primitives croyances animistes.
La distinction de l'âme et du corps, essentiellement métaphysique, correspondit dans les sociétés elles-mêmes à la différenciation entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel et à leurs luttes, représentées par exemple en Grèce par Socrate et Platon, dans l'Inde par le grand conflit entre la caste des guerriers et celle des brahmanes laquelle finit par l'emporter, ainsi que dans notre moj'cn-âge par le conflit entre la Papauté et l'iMnpire. conflit qui y aboutit généralement à la séparation entre le pouvoir spirituel et le pouvoir
temporel, c'est-à-dire à leur affaiblissement commun en tant que pouvoirs extérieurs et non, comme on s'est imaginé, à un dualisme définitif.
Toutes ces conceptions furent en correspondance avec les progrès antérieurs bien que moins apparents des sciences les plus simples. La Métaphysique politique chercha tour-à-tonr dans chacune de ces sciences la confirmation de ses propres systèmes relatifs à l'ordre universel y compris l'ordre social. Elle ne demandait pas en effet ses interprétations à l'étude même des sociétés. Cependant la métaphysique, comme antérieurement la théologie, tendit naturellement au monisme. Elle s'efforça de plus en plus à ramener ses principes à un principe unique.
Après les diverses écoles physico-mécaniques et tout d'abord mathématiques en Grèce, apparurent les conceptions sociales déduites de la nature des individus, c'est-à-dire des conceptions en parties biologiques, comme on le voit chez Platon et surtout chez Aristote. « La société dit celui-ci, est un géant ayant des mains, des bras, des sens imnombrables, un moral et une intelligence en proportion. »
St-Paul, le K. Marx du Christianisme, développe l'idée: « Dans un seul corps, il y a plusieurs membres, mais tous ces membres n'ont pas la même fonction ; de même tous les fidèles, quoique plusieurs, ne sont néanmoins qu'un seul corps en Jésus-Christ, étant tous réciproquement membres les uns des antres. »
De là, la conception de la préexistence de droits naturels, conçus d'abord comme d'origine divine mais dérivés des facultés mêmes des individus, en un mot fondés sur la nature humaine, droits naturels considérés comme antérieurs et supérieurs à la société. Les Stoïciens de l'antiquité furent les plus nobles représentants de cette conception.
Los écoles du droit naturel se différencièrent elles-mêmes : a) suivant que ce droit naturel était conçu comme communiste ou individualiste ; b) ou suivant que l'antagonisme entre les individus et entre ceux-ci d'un côté et la société do l'autre, était conçu comme préexistant ou bien au contraire l'harmonie comme préétablie.
De là des conclusions nécessairement divergentes ;
D'après Hobbes, il y a un droit naturel de chacun sur tout ;
les individus sont naturellement antagonistes; un pouvoir absolu s'impose.
D'après Locke, la liberté, la vie, la propriété de chacun sont des droits naturels antérieurs à la société civile; celle ci doit seulement les garantir par des institutions représentatives et executives, c'est-à-dire par des conventions.
De môme que Locke, Montesquieu tendit à l'affaiblissement de la croyance à un pouvoir extérieur à la société en développant la théorie de la séparation et de l'équilibre des divers pouvoirs. A un point de vue absolu, cette séparation et cet équilibre sont irréalisables ; l'histoire en a démontré l'instabilité continue. Tantôt c'est l'Exécutif qui l'emporte, comme en France sons l'Empire et en Allemagne, tantôt le Représentatif comme en France sous la République ainsi qu'en Angleterre et aux Etats-Unis.
J.-J. Rousseau cinit l'hypothèse de la liberté, de l'égalité et de l'harmonie préexistantes dans l'état social de nature jusqu'à l'accident inexpliqué pnr lui de la constitution de la propriété privée, origine de toutes les inégalités sociales et des institutions civiles. Sou hypothèse catastrophique, il Vétaya de cette autre hypothèse, celle d'un contrat d'abandon des droits naturels originaires en faveur de la collectivité réglant dès loi's souverainement, par ses institutions, les rapports des hommes vivant en société. La majorité de la collectivité fut i)ar lui considérée comme l'impression de là souveraineté ; celle-ci était incessible et inaliénable, elle ne pouvait même être déléguée ; pas de système représentatif, rien qu'un gouvernement avec consultation du peuple uniquement sur deux questions : la forme du gouvernement et le maintien ou non de celui existant.
Avec Rittinghausen au XIX'^ siècle, cette théorie aboutit à la législation directe et tout au moins au référendum post ou antè legen ou même à l'application de ces deux derniers modes à la fois.
Les caractères communs de ces doctrines étaient 1° d'être métaphysiques: elles partaient de principes absolus et immuables non démontrés ; 2° elles étaient individualistes en ce sens qu'elles ne reposaient pas sur une analj'se et une observation scientifiques des faits sociaux eux-mêmes, mais sur la nature des individus ; 3" leur méthode était déductive ;
4° elles persistaient dans la croyance à une force conservatrice et directrice des sociétés au dessus des sociétés, à une souveraineté ; elles continuent à concevoir en effet les fonctions sociales comme pouvoirs souverains.
Toutefois, par son développement même, le principe de souveraineté en tant que force extérieure et supérieure à la société évolue en ce sens que nous voyons dans ces écoles successives, se réaliser un rapprochement continu de la souveraineté et de la société ; la force ordonnatrice et rectrice conçue tout d'abord comme distincte et externe tend de plus en plus à se confondre avec la société môme, tout à fait comme l'ancien dualisme entre l'âme et le corps et même celui entre la force et la matière tendent à se ramener à une interprétation unique.
La même évolution s'effectua aussi bien dans la philosophie générale que dans les sciences sociales particulières notamment dans l'économique. Les monothéismes tendirent à se fondre dans une religion naturelle, dans le culte, même obligatoire, do l'Etre suprême, dans le culte de la Raisoii humaine considérée comme universellement identique, le tout aboutissant à des systèmes de métaphysique luttant entre eux en vue d'une souveraineté universelle et éternelle ; il en fut de même des théories économiques basées soit sur le communisme absolu et l'altruisme soit sur la liberté individuelle absolue atténuée par l'Etat-gendarme préposé à l'observation des contrats comme chez les Physiocrates, A. Smith, J.-B. Say et Ricardo. Avec H. Spencer cette évolution aboutit à l'opposition de l'Individa et de l'Etat mais en réalité et au fond à une conception organique bien que faussée par un long héritage métaphysique de l'ordre et de la vie réels et positifs des sociétés à l'exclusion do toute force extranaturelle.
C'est surtout sous l'influence la plus récente des conceptions biologiques et psychologiques appliquées aux sociétés que s'est opérée nécessairement la transformation progressive des croyances à des pouvoirs souverains en conception de fonctions concourant à un service d'ensemble de la société et considérées dans leurs relations avec la structure et la vie de ces dernières.
Même à ce point de vue l'erreur de Maudsley, erreur dévc-
loppée par von Lilienfeldt et consistant à assimiler complètement la structure des sociétés à la structure hiérarchique du système nerveux ne fut qu'une erreur relative ; on peut la considérer comme une transition préparatoire et en ce sens nécessaire à l'avènement de la conception plus positive qui tendra do plus en plus à dominer en sociologie et même en biologie, conception d'après laquelle tous les organes et toutes les fonctions doivent être considérés comme équivalents puisqu'ils sont tous subordonnés à une structure et à une vie d'ensemble où la supériorité illusoire des plus spéciaux est compensée par la nécessité des plus simples et des plus généraux.
Nous avons indiqué les origines de la science sociale ; voyons en maintenant de plus i)rès les facteurs réels et positifs, observons les divers courants scientifiques qui ont contribué à sa constitution et à ?on développement.
I. — En première ligne il faut placer le Socialisme. C'est à la fois une erreur et une injustice que de méconnaître avec L. Cossa et V. Pareto, son caractère organique ; sa fonction historique et constante fut et sera toujours de réagir au nom de l'ensemble de la société contre les tendances particularistes et individualistes de ses parties ; l'équilibration de l'individu et de la société à chaque stade est le problème éternel de l'histoire ; ce problème n'a pour objet que des relations ; il exclut toute solution absolue et définitive. G. Schmoller et Ad. Wagner ont à cet égard mieux apprécié le rôle du socialisme.
La science a pour origine le besoin et le désir de connaître et surtout d'éviter la souffrance ; celle-ci est la première éducatrice ; l'éducation a pour objet l'adaptation par la transmission des expériences acquises. Le socialisme est né de la souffrance ; il a évolué et cela seul prouve que sa fonction est organique.
Voici ses principales formes successives :
a) Mouvements réflexes et pratiques : révoltes des esclaves, des serfs, des prolétaires. Le socialisme a ses racines dans les entrailles de toute société ; toute société se transforme, mais son organisation est toujours en retard vis-à-vis de la dissolution des anciens rapports et de l'organisation persistante de ctux-ci alors que cette organisation ne correspond
déjà plus à la réalité, de là des agitations, des soulèvements en partie spontanés ;
b) Critique de la société existante. Hésiode en Grèce vers 800 avant notre ère en est un exemple, de môme Socrate et Aristophane dans la suite ; c'est la forme critique et dissolvante nécessaire et préparatoire du socialisme organique ;
c) L'utopie ou reconstruction d'une société idéale suivant un plan généralement subjectif et qui est l'antithèse de la société existante ; celle ci étant mauvaise, son contraire sera bon ; ou bien son modèle est, en tout ou en partie, emprunté à un passé communautaire plus ou moins connu. Exemples ; le Cyropédie de Xenophon (444-354), la République de Platon (430-347) ;
d) Les constructions également encore utopiques, mais dont les plans tiennent de plus en plus compte du passé et du présent et dont l'idéal est placé dans l'avenir c'est-à-dire devient progressif. Exemples : l'utopie de Th. Morus, ou Idée d'une République heureuse. Sa description économique de l'Angleterre au XVP s. a depuis été pleinement confirmée par Th. Rogers. — La Nouvelle Atlantide de F. Bacon (1561-1626) ; la Cité du Soleil de Campanella (1568-1639) dont la description concorde en partie avec celle de l'ancien Pérou ; Océana de Harrington (1611-1677) ; la Basiliade et le Code de la Nature de Morelly en 1763 et 1755 ;
e) J^ssais théoriques et pratiques d'adaptation plus parfaite des sociétés présentes à leurs milieux par l'intervention d'individus ou de groupes initiateurs. Exemples : Babœuf (1760-1797), Cabet (1788-1856). Saint Simon et la famille St Simonienne (1760-1825), Ch. Fourier et la Phalanstère (1772-1837), R. Owen et la Coopération communiste (1771-1858) New-Lanark, New-Harmony,
f) Conception d'une i:)hilosophie sociale rationaliste et spiritualiste aboutissant au collectivisme spécialement agraire. Exemple : J. G. de Colins (1783-1859) ou socialisme inclus dans une métaphysique ;
g) Adaptation de plus en plus précise par le socialisme de l'organisation sociale à venir, tant en théorie qu'en pratique, à ses conditions passées et présentes par évolution ; les théories deviennent de plus en plus positives et de même la politique ouvrière ; on conçoit de mieux en mieux une intev-
vention générale et de môme spéciale de la collectivité dans sa propre organisation notamment économique. Les sociétés se transforment ; le travail, le capital, les agents naturels sont autrement combinés en lait qu'ils ne l'étaient antérieurement ; à ces rapports nouveaux doit correspondre une organisation nouvelle, les faits nouveaux nécessitent un droit nouveau.
Ce stade du socialisme est caractérisé par le développement du Trado-Unionisme, du syndicalisme, des coopératives ouvrières, des contrais collectifs, par la constitution de Conseils supérieurs du Commerce et de l'Industrie, de l'Agriculture, du Travail, par les Conseils d'usine. Comices Agricoles, Chambres de Commerce, etc., par l'incorporation de la classe ouvrière dans les organes représentatifs, locaux, régionaux et généraux, par la constitution de Chambres de conciliation et d'arbitrage, par le développement général de l'organisation ouvrière par opposition aux grandes sociétés anonymes et aux trusts.
On comprend de mieux en mieux que le divorce entre le Capital et les instruments de travail d'un côté et le Travail de l'autre, a été non pas un accident mais le résultat historique d'un développement naturel ; là où ce divorce est accompli et là également uù on prévoit qu'il s'accomplira, la socialisation du Capital et de l'outillage s'imposent ; de même là où cette forme est dès à présent prouvée être la plus avantageuse. Il en est de même pour les forces naturelles utilisables et limitées.
On comprend également que le suffrage universel encore inorganique n'est plus la forme de représentation adéquate à la situation réelle et qu'il doit se perfectionner sous forme d'une Représentation générale et spéciale de toutes les fonctions et intérêts sociaux.
Le caractère essentiel de ce socialisme est dans l'intervention de plus en plus méthodique; à la fois générale, spéciale et directe -de la collectivité dans sa propre organisation et direction.
7j) De là s'est développé le socialisme contemporain ; celui-ci s'est soumis progressivement aux méthodes scientifiques et notamment inductivcs, expérimentales et historiques. Ce socialisme tend de plus en plus à devenir une
doctrine intégrale, à la fois économique, génésique, esthétique, pliilosopliique, morale, juridique et politique, en un mot une sociologie non seulement descriptive et concrète mais abstraite.
Exemples : K. Marx (1818-1883), P. J. Proudliom (1809-1867), C. De Paepe et B. Malon.
Ainsi la conception socialiste à mesure qu'elle devient scientifique se fond de plus en plus dans le vaste courant sociologique dont elle est l'affluent le plus profond et le plus agité et le plus fécond à la fois par son éternelle puissance perturbatrice des sociétés conservatrices et par les forces irrésistibles qu'elle met à la disposition des sociétés qui progressent. Le socialisme est donc organique non seulement dans son œuvre de dissolution mais aussi dans celle de la réorganisation sociale dont la critique est la préparation.