‹ Précis de sociologieChapitre 11 sur 124 · LA SOCIOLOGIB. GUSTAVE LE BON · texte numérisé non relu

LA SOCIOLOGIB. GUSTAVE LE BON

Le Bon ëcrît : « Il me semble qu'elle dut se produire à l'époque

ou 1 homme, commençant la vie pastorale et agricole, eut besoin d'esclaves pour l'aider dans ses travaux. Au lieu de tuer ses prisonniers, il les garda pour Taider et devint seul propriétaire de ceux qu'il avait acquis, des femmes notamment. » Ici Le Bon a été assez perspicace pour toucher juste sans même avoir pris notre point de départ : l'action réciproque de groupes sociaux hétérogènes, qui est l'unique moteur de tout développement social.

Parti comme moi, il ne se serait pas borné a trouver par hasard cette révolution dans la forme de la famille, mais il aurait eu en mains la clef d'un problème non moins difficile : celui des transformations de la propriété. Cette fois, il reste perplexe, le heureux hasard ne s'étant pas présenté. 11 sait que « la propriété n'a pas toujours existé sdbs la forme que nous lui connaissons aujourd'hui. L'idée que le sol, l'air ou la lumière pouvaient appartenir à quelqu'un n'aurait pu être comprise par nos jjromiers anc^'lres et il a fallu que l'humanité ait parcouru !a plus grande [?] partie de son cycle pour que cette conce[»lioii ait pu naitre. » Quant à savoir (Je quelle manière, par quelles causes impérieuses, s'est opérée la transformation de la propriété ou plutôt la fondation de la propriété particulière, Le Bon n'est pas à même de s'en rendre compte. Il se trouve là en présence d'une <c conception >» qui a surgi, un beau matin, dans un cerveau humain, en présence d une idcc (jui a point tout à coup. « Lorsque l'agriculture fut connue, et alors l'humanité avait déjà un immense passé derrière elle, il s'écoula encore un temps fort long avant que l'idée de propriété personnelle apparût. Le sol comme les femmes appartint d'abord à tous les membres d'ime communauté. Ce n'est que bien lentement ■ qu'ils arrivèrent à être la propriété d'abord temporaire, puis permanente d'une famille, et enfin d'un individu. » Nous voyons donc qu'ici Le Bon, sans faire la moindre tentative pour expliquer 1rs causes de ces transformations de la propriété, se tire d'embarras tout simplement au moyen de cette phrase que nous connaissons déjà (Voir plus haut, page éi) : « Cela s'est formé peu à peu. » Certainement tout

n HISTORIQUE DE Lk SOCIOLOGIE.

8*est formé peu à peu. Mais comment et de quelle manière f Donner cette explication : telle est précisément la tâche de la sociologie.

Si Le Bon nous prive de cette explication, cela tient précisément à ce vice do construction de son édifice sociologique... dont nous parlions tout à l'heure : s'il avait estimé que la première i&che de la sociologie et la plus importante est d'étudier les reports et réactions entre les groupes sociaux hétérogènes, il aurait fini par trouver de lui-même et nécessairement que les transformations de la famille et de la propriété sont les résultats de ces actions et réactions, que ces transformations ne sont pas autre chose. Il aurait atteint aussi un résultat auquel il tend, comme il le reconnaît au début do son entreprise, mais qu'il a manqué faute d'avoir pris le bon chemin : il aurait farouvé ces « lois invariables ne connaissant pas d'exception », ces « lois fixes et inexorables » (tome I, page 8) qui, comme il le dit justement, gouvernent aussi bien l'évaporation d'une goutte deau et les mouvements d'un grain de sable que les événements bistoriques. Ces lois fixes, invariables, du développement social^ dont il admet avec raison l'existence et qu'il voulait nous montrer, — il ne nous les a point montrées. Nous trouvons bien chez Le Bon des descriptions de processus réguliers et de développements réguliers sur des terrains psychiques sociaux (langage, religion, droit, morale, économie politique, etc.), mais nous n'aper* cevons chez lui aucune trace de lois sociales proprement dites, aucune trace de lois qui gouvernent les rapports et relations réciproques entre les éléments sociaux.

Une distribution caractéristique dans le travail de Le Bon, c'est que cet auteur s'étend largement sur tous les phénomènes foeiatio: secondaires, tels que le langage, la religion, le droit, etc., mais qu'il ne consacre pas un eeul chapitre de sa <c science sociale » au phénomène social le plus important, au phénomène social primaire, l'État. C'est bien là un grave péché par omission, mais ce péché manifeste n'est . également rien de plus qu'une conséquence du caractère originel de sa sociologie.

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