U SOCIOLOGIE. GUSTAVE LB BON
Tandis que dtyors écrivains 8V>cctipent do ces diverses sciences en empiétant plus ou moins sur les domaines voisins, Guatave Le Bon^ dans son remarquable ouvrage <( V homme et les sociétés^ leurs origines et leur histoire »• (Paris, 188i), nous donne les principes de toutes les sciences descriptives susdites et en même temps (dans le tome II) vn exposé de la sociologie, s'appuyant sur elle, de sorte qu'il décrit tous les degrés du développement scientifiquequi a commencé par l'anthropologie et qui s'est terminé à la sociologie.
Ce que Le lion nous fournil dans le tome 1 de son ou* vragc, ce ue sont que des esquisses des sciences qui préparent la sociologie. Après une « Introduction » sur les transformations de nos connaissances et de nos opinions» dans laquelle Tauteur Se montre moniste et positiviste dans . le meilleur sens du mol, vient le livre I, « L'uàivers », dans lequel le monde est examiné à un point de vue rigoureusement réaliste ; le livre II, « L'origine et le développement des êtres », emprunte la théorie de Darwin et celle de Uàckel; le livre 111, intitulé « Le développement physique de l'homme », expose Tanthropologie et la préhistoire; il traite de l'homme primitif, de la formation des races et des diverses époques préhistoriques, selon la division usuelle; le livre IVf « Le développement intellectuel des hommes d, esquisse la psychologie fondée sur la jjhijsiologie. Ces emprunts aux sciences qui s'occupent de Y univers et de ïindividu fournissent à Le Bon une large hase sur laquelle il édifie sa sociologie, qui forme le tome II de son ouvrage.
Faisons abstraction du livre 1, qui n'est que V introduction spéciale à la sociologie : la sociologie et ses limites, son utilité et ses méthodes. L'ensemble de cette sociologie se divise à son tour en deux livres : Facteurs de l'évolution sociale (livre III) et Développement des sociétés {Vivre IW), Malgré rexcellence de tout ce que Le lîon nous oiïre dans ces deux livres, malgré notre disposition à contresigner I& pins grande partie de ce qu'il a écrit, ses opinions et sesconsidérations sociologiques, nous devons dire que, tout en ayant donné à sa sociologie une large base scientifique et
tout en s'étant livré à des réflexions générales, exactes dans
leur ensemble, sur la notion et la méthode de la sociologie, Le Bon a commis nne faute de conslruction importante, gu il a innnqué l objet proprement dit de la sociologie et que, après s'être mis en quête de lois sociologiques, il n'a réellement trouvé aucune loi de ce genre. L'examen des détails justifiera noire appréciation.
Le Bon (tome II, livre II) traite des facteurs de l'évolution sociale. Qu*entend-il par ces facteurs? Les titres des divers chapitres nous renseignent à cet égard. Ces chapitres ont pour objet rinllucnce des milieux, en outre Tinlluence do l'intelligence et des sentiments, de l'acquisition du langage, des relations commerciales, — des prog^^s de l'industrie, de la littérature et des arts, — de la lutte pour la vie et du développement des institutions militaires, de la connaissance de l'agriculture, du développement de la population, — l'influence de la stabilité et de la variation, de la race, du passé et de l'hérédité, des illusions, des conceptions religieuses, de la politique et de l'administration de l'État, de l'éducation et de l'enseignement.
Ce sont là incontestablement autant de questions tr^s importantes, qui se rattachent à la sociologie ; mais toutes ces influences sont loin d'ôtre des facteurs du développement social : elles ne sont que des influences agissant sur ces fac* teurs. Les facteurs du développement social sont, comme nous l'avons expliqué plus haut, les groujtes sociaux eux» înémes. Ces groupes sociaux sont inflttencés par les agents physiques et moraux les entourant, agents que Le Bon, comme nous l'avons montré, énumère très exactement; mais c'est une erreur que de confondre ces conditions extérieures, ces influences et ces agents, avec les facteurs proprement dits, avec les sujets du développement social. La conséquence de celte erreur a été que Le Bon, dans les chapitres sur les « facteurs du dévelo[)pement social », ne pouvait rien nous dire d'important qu'il ne nous eût déjà dit dans le tome I, à propos du développement de l'individu : dans ce tome I, il nous avait déjà décrit l'influence de tous ces agents et de toutes ces circonstances sur cet indi-
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vidu. De là résultent nécessairement des répétitions, auxquelles l'auteur ne pouvait échapper, malgré sa grande habileté littéraire, malgré ses eiïorts évidents pour nous présenter un seul et même fait sous un jour différent et pour en donner les preuves les plus variées.
Ces répétitions proviennent de ce que le plan de sa sociologie est faux, étant trop restreint.
Dans le tome I, page 490, il traite de l'état physique des premiers hommes. Dans le tome II, livre 11, en traitant des facteurs du développement social, il est forcé, à propos de rinûuence du milieu sur le développement social, de revenir sur le même sujet, et il nous ramène à l'existence des premiers hommes. 11 est vrai qu'ici, dans le tome U, il s'efforce de nous donner eTauires détmls sur Fhomme primitif que ceux contenus dans le tome I, mais le sujet traité est le môme, et ce qui est raconté dans le tome II aurait pu tout aussi hien être dit à l'endroit convenable, dans le tome I. — De même, pour citer un second exemple, Le Bon, dans le tome II, examine Tinlluence du passé et de l'hérédité, en tant que facteurs du développement social. Mais il a déjà traité le même sujet dans le tome I, où, à propos du développement des instincts de l'individu, il parle des «habitudes graduellement modifiées et conservées par iliérédité ». Bref, Le Bon n'a à nous présenter, comme facteurs du développement social, que les agents et les causes qui influent aussi sur la vie individuelle. 11 lui était donc impossible d'éviter les répétitions ; il les a du reste fort habilement masquées. Ce qui est représenté dans le tome I comme des influences agissant sur le développement individuel devient, dans le tome II, des facteurs du développement social. L'erreur ici est évidente !
La seconde moitié de la sociologie de Le Bon prête le flanc à des critiques du môme genre : ici également le contenu ne remplit pas les promesses du titre. Celui-ci est, comme je l'ai déjà mentionné : « Développement des sociétés ». Que nous oiïrent, au lieu de cela, les divers chapitres? Voici d'abord le « Développement du langage ». Le langage est-il une société ? Certes, le langage a une grande influence
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sur le développement d'une « société » ; maïs est-ce une raison pour que l'on puisse considérer le tléveloppement du langage comme un développement de la société ?
Il en est de môme pour les chapitres consacrés au développcmont de la religion (chapitre IV), de la morale (chapitre V), du droit (chapitre VI), de l'industrie et de l'économie politique (chapitre VII). La religion* la morale,' le droit, ce sont là des phénomènes psychiques sociaux; Téconomie politique est un phénomène économique. Le développemL JiL de ces phénomènes est dctrrmin/' par le développement dus sociétés ; il a pour condition préalable le développement social, mais de son côté il exerce sur le développement social une intluence particulière; malgré cela, le développement de la religion, de la morale, du droit etc. n'est pas un <c développement des sociétés ». loi donc Le Bon ne nous a pas présenté ce qu'il voulait nous présenter et ce qu'il aurait dii nous offrir dans la sociologie ! — Le Bon, à vrai dire, se rapproche plus de son but dans les deux chapitres où il examine le développement de la famille et de la propriété (chapitres II et 111, même livre); car, comme nous l'avons vu, la famille et la propriété sont deux institutions ésninemment sociales : elles se rattachent immédiatement au développement social, elles en résultent immédiatement, elles en forment une partie essentielle. 11 aurait dû faire voir ces deux institutions sociales dans cette connexion que nous avons affirmée et démontrée. A la vérité, s'il ne l a pas fait complotojnput, il l'a fait en partie. S'il ne représente pas les diverses phases de développement de ces institutions comme dérivant immédiatement du contact et de l'action réciproque de groupes sociaux hétérogènes, il essaye de chercher la cause des transformations de ces institutions dans des transformations sociales de ce genre, à savoir dans les modifications des rapports que les éléments sociaux ont entre eux.
Ainsi, il se demande (tome II, page 294) comment la parenté maternelle a été remplacée par la parenté pateriielle, comment le père est devenu le chef de la famille, et il fait une réponse exacte en hloc. Au sujet de cette transformation,