‹ Précis de sociologieChapitre 123 sur 124 · POUVOIR ET DROIT · texte numérisé non relu

POUVOIR ET DROIT

ment il croit qu'il ii*y a aucun « motif de nier l'existence

d'un droit réel et même la possibilité d'existence d'un droit de ce genre dans le premier domaine ». Ceci dépend entièrement de l'opinion que Ton s'est faite du « droit ». Quand on envisage le droit comme un pouvoir objectif trônant au-dessus des parties et proclamant sa volonté sous l'aspect d'une norme légale, on est obligé de nier l'existence et môme la possibilité d'existence du droit dans les €€ts où, selon l'aveu de Merkel, le problème qui consiste à relever le droit de la dépendance dans laquelle il se trouve par rapport au pouvoir... se présente comme n'étant pas résolu.

Ayant au sujet du droit l'opinion que j'ai déjà mentionnée, je devais nécessairement en conclure que le droit politique est quelque chose de tout diiïérent du droit privé. Quand, au contraire, on veut maintenir la notion de « droit », môme lorsque le droit est « dépendant du pouvoir », on peut rejeter absolument ma distinction.

Je crois cependant avoir démontré dans ce qui précède qu'il n'y a en réalité aucune différence entre le véritable concept de la chose elle-même chez iMerkel et chez moi, entre sa conviction au sujet de la nature des choses et la mienne, et que nous nous séparons... non point en ce qui concerne la reconnaissance^ mais en ce qui concerne la tendance. Voilà pourquoi Merkel insiste davantage sur ce que le droit est obligé de tendre à se relever complètement de sa dépendance par rapport au pouvoir, tandis ({ue, dans mon livre « liechlsstaat und Socialismus », j'ai insisté davantage sur ce que ce relèvement est impossible et qu'il faut se familiariser avec Tidée de cotte dépendance.

D'où vient donc, je me le demande, étant donnée la parité de reconnaissance et de concept sur la chose ellemôme, cette différence de point de vue par suite de laquelle Merkel insiste sur le dirait^ alors que j Insiste sur le pouvoir? Je crois ne point me tromper en attribuant celte différence tout simplement à la différence de la situation politique en Allemagne et en Autriche, dans la septième décade d'années de notre siècle, car, en fin de compte, la situation politique au milieu de laquelle se trouvait cet écrivain politique... se

3S2 UISTOIRK OB L'HUMANITÂ : VIK OU GSiNafi HUMA.IM.

reflétait inévitablement dans ses écrits, quelle que fût sa volonté de procéder objectivement et qaelle qne fût sa conviction de procéder ainsi.

Or rAllemand de la septième et de la huitième décade de notre siècle n'avait pas à être iiiquiçt au sujet du pouvoir de l'État, sous le régime du chancelier de fer, mais il powvait avoir quelque souci pour le « droit ». Les professeurs de droit naturel en Allemagne se sont donc appesantis sur la supériorité du droit par rapport au pouvoir et ont demandé qu'on leur accordât comme un postulatvm findé^ pendance du droit par rapport au jjûuvuir. (juoi de plus naturel?

Il en était autrement en Autriche. On n'avait pas à être anxieux au sujet du droit. Le droit pullulait sur tous les chemins comme une mauvaise herbe, même dans les endroits où Ton se serait attendu à trouver l'inscription : « Réservé au pouvoir. » 11 y avait au gouvernail un parti qui s'appelait le parti constitutionnel et qui, dans son illusion, slmaginait que l'on pouvait placer i Etal tout entier sous le régime du droit. Il croyait pouvoir atteindre ce but au moyen de divers tribunaux qui avaient été créés spécialement pour connaître de tous les délits politiques. On alla jusqu'à proposer de créer un tribunal spécial pour les vérifications électorales ! £t le parti constitutionnel ^it sans inquiétude — , « l'œil de la loi » étant ouvert sur l^tat. Cette tendance, certainement bien intentionnée, procède d*une illusion : c'est qu'un vulgaire mortel, dès qu'on lui met en poche un décret par lequel il est nommé juge, devienne aussitôt un ange ou tout au moins un pape infaillible. Cependant, il suffit d'un peu d'expérience de la vie pour savoir que tout juge est avant tout homme et reste homme et que, malgré toute l'objectivité qu'il s'efforce d'acquérir (Encore ne le fait-il pas toujours!), il n'ea reste pas moins que tout autre mortel, et certainement pas moins que tout représentant du peuple, esclave d'aveugles instincts, de préjugés et d'aspirations... qu'il a lrouvo:> dans sa position sociale, politique, religieuse et nationale.

On devrait donc ne point méconnaître ce fait : il y a dans l'Étal un point où le droit est obligé de cesser, où le pouvoir

pouTom BT DROIT. m

est obligé de commencer. La création d'un tribunal constitutionnel n'aurait d'autre effet que de déplacer ce point en le faisant passer de la représentation du peuple à ce tribunal. Gela serait^il mieux ?

Le parti constitutionnel — qu'il faudrait plutôt appeler le parti du droit politique, puisque, dès sa naissance, il peine pour arriver à condenser VÉiat tout entier dans une formule juridique — a été bien puni de son erreur. C'est pour une pure question de droit qu'il a perdu la puissance, un beau malin. Ceia était inévitable^ car fEtat appartient au pouvoir et non au droiij bien qu'il crée, qu'il forme, qu il développe et qu'il lasse progresser ce dernier. 4 'ai développé cette pensée dans mon ouvrage «c Reehtssiaat und Sodalismus ».

On peut supposer que la position un peu différente dans

laquelle se trouve ï Autrichien^ eu ce qui concerne cette question de droit et de pouvoir, n'est pas étrangère à tout le tapage d'État juridique qui a retenti en Autriche dans la décade même où l'Allemagne commençait à savourer la théorie du chancelier de fer : « La force prime le droit, i» Quant à V Allemand, il agissait peut-être inconsciemment contre la toute-pubsance donnée au pouvoir, tandis que rAutriebien, saturé de droit, ae tourmentait un peu sur le

sort du pouvoir politique.

Je ne vois pas d autre dillérence entre le point de vue de Merkel et le mien.

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