‹ Précis de sociologieChapitre 40 sur 124 · QuÉTELET · texte numérisé non relu

QuÉTELET

n ne manqua pas d'hommes réfléchis qui ne s*6n laissèrent

pas imposer par ce genre de développement « régulier », qui s'aperçurent bien de l'illusion. Non satisfaits de celte régularité' imaginaire et de ces lois imaginaires, ils cherchèrent à trouver des lois par un autre chemin. C'étaient les . statisticiens, Quételet en tête.

QuéUleij lui aussi, sait que, sans démonstration de réga« larité et de lois, il n'y a pas de science des hommes et que toutes les actions ou omissions doivent nécessairement être dominées par des lois immuables, aussi bien que tous les plu nomrnes dont s'occupe la science naturelle. Il déplore que les j»hiloso|)hes n'aient pas encore su le reconnaître : «... soit en eilet déhauce de ses propres forces, soit répugnance à regarder comme soumis à des lois ce qui semble le résultat des causes les plus capricieuses, dès qu'on s'occupait des phénomènes moraux, on croyait devoir abandonner la marche suivie dans l'étude des autres lois de nature (2). » Quételet soupçonne très exactement que, pour arriver à reconnaitre et à démontrer des lois qui doiiiitient toutes les actions humaines, une science de l'homnie doit faire coTnplèlemeut abstracUon de i' individu et s abstenir de f observer,

* (I) Comte, Rio, t. Il, p. 2^.

(S) $ur fhoimm» «I U dévehppmeni d§ «e# fiaculUtt 1. 1, p. (Parti, 188S.)

NOTION BT B88BNCB DB LOI 80CIALB. 167.

« Nous (levons avant tout perdre de vue rhomnie pris isolément et ne le considérer que comme une fraction do l'espèce. En le dépouillant de son individualité nous éliminerons tout ce qui n'est qu'accidentel ; et les particularités indiTiduelles qui n'ont que peu ou point d'action sur la masse s'effaceront d'elles-mêmes et permettront de saisir les résultats généraux ( 1 ) . . . »

Quételet cite l'exemple bien connu du cercle tracé à la craie sur le tableau noir. De loin on reconnaît la ligne circulaire; mais, dès qu'on l'examine à la loupe, on n'aperçoit plus qu'un amas irrégulier de poussière de craie. Il continue: « C'est de cette manière que nous étudierons les lois qui concernent l'espèce humaine ; car en les examinant de trop près [Quételet veut dire en examinant l'individu] il devient impossible de les saisir et l'on n'est frappé que de ♦ particularités individuelles, qui sont intimes.... »

La science de l'homme doit faire abstraction de l'individu : c'est à cette découverte négative qu'aboutit Quételet. Mais, si Quételet se voit contraint d'éliminer ce faux objet de science, par quoi le remplacerait-il? Nous l'avons déjà dit plus haut : par cette notion vague et insaisissable qu'il nomme tantôt « espèce humaine », tantôt « société », tantôt « système social ». Là est la grande erreur de Quételet. Quételet n'est pas arrivé à la découverte positive de ce qui doit servir dVjbjel d'obser\'ation proprement dit à la science de rhomme. Nous verrons que, faute de cette découverte, tous ses efforts scientifiques sont restés infructueux.

Que restait-il à Quételet, pour trouver une régularité et des lois, s'il ne considérait comme objet d'observation que ces vagues notions d' « humanité », de « société » et de « système social », auxquelles ne correspond aucun objet eon^ cret observable? Tout objet concret dans la nature est limité et l'on ne peut observer scientifiquement qu'un objet limité. On ne peut faire d'observations scienliliques sur ce qui n'est pas limité, sur ce qui est indéterminé. Or, c'est bien un objet insaisissable, indéfini et indéiinissable que celui im-

(1) Sur Vhomm^ 1. 1, p. 6.

M BASES BT NOnonS FONDAMBNTALBS.

pliqué par les notions précédentes d' « humanité », de « société » et de u système social ». Mais sur un objet de ce genre tout effort scientifique no pciit manquer d échouer, car on ne peut faire sur lui aucune observation, et sans observation il n*y a point de science. Des notions nébuleuses telles que F «c humanité » et la « société » ne peuvent pas plus que le temps et l'espace être Tobjet d'une science. Pour les lendre susceptibles d*ètre observées et traitées scientifique* ment, il faudrait commencer par les résoudre en umtés concrètes. Quételet rejetait avec raison l'individu comme unité de ce genre; il n'a pas trouvé d'autre unité.

Quételet, nous l'avons dit, a cru se tirer de celte difficulté au moyen du « grand nombre ». Ce « grand nombre » est pour lui la baguette magique grâce à laquelle l'alliage aigre et cassant qu'est 1*<( espèce humaine », ou la « société », ou le « système social »... s'élabore en un objet scientifique parfaitement malléable, — grâce à laquelle il trouve de la régularité et des lois partout où auparavant il n'y avait que le chaos. L'opération est très simple. Que n'est-elle également exacte et digne de confiance?

On éimmère des phénomènes quelconques sur le terrain de la vie sociale ( ou sur un autre terrain, quel qu'il soit) et Von compare à diverses époques les nombres de ces divers phénomènes. Il ne peut survenir que deux cas : ou bien les nombres présentent une régularité, ou bien ils n'en présentent pas. Dans le premier cas, les statisticiens s'extasient sur la « loi du grand nombre ». Dans le second, ils se taisent. A la vérité les nombres sont généralement complaisants, car toutes les choses et tous les événements du monde ont un côté tourné du cété du nombre. On peut compter tout ce qu'on veut. Or tous les. nombres, pourvu qu'ils soient assez élevés, ce qu'ils deviennent fatcUement^ ont la propriété de fournir certaines proportions. Alors la nature du nombre paraît se coniuiuuiquer aux phénomènes ât aux processus comptés.

Prenons pour exemple un événement rare quelconque de la vie quotidienne. Un fou monte sur une tour et se jette du sommet sur les pavés. De mémoire d'homme, aucun

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événement de ce genre ne s'était produit dans la ville. Le fuit est unique. On ne^ peut donc pas y trouver de régularité. Qu'il ne se renouvelle plus, on ne pourra le soumettre à la stati8ti<iue. Cependant il se reproduira peut-être dans Tavenir; cela n'est pas impossible. Si nous avions une longue série d'années à notre disposition et si cet accident se produisait une deuxième fois (Inutile qu'il se répète davantage), on aurait déjà les éléments d'une « régularité » statistique : on pourrait déjà dire ; en tant ou tant d'années, ce fait .a lieu une fois.

La possibilité de trouver des rapports est bien plus apparente lorsque Ton compte des événements et des processus qui se répètent tous les jours et à toute heure : de ces événements et processus dont se compose la vie humaine.

La plupart de ces événements, tels que les naissances, les . mariages, les décîîs etc., ne peuvent manquer de se reproduire avec une grande régularité au milieu d'un certain nombre d'hommes. La statistique trouve là des sujets de triomphe à bon marché. Quant à nous, nous demandons : constater la régularité des phénomènes naturels, est-ce expliquer la loi qui les régit? Du tout. Le nombre n'est jamais qu'une preuve ou un signe d'une régularité existante ; il l'annonce, mais il ne l'explique pas.

En ce qui concerne spécialement 1' « humanité », la « société » et le « système social », tous les résultats de la statistique ne peuvent nous découvrir ou nous expliquer môme la plus petite loi.£n un mot : la « loi du plus grand nombre » est une lot concernant le nombre et non les choses énumérées. Or la science veut connaître lès lois de ces phénomènes nt^danx eux-mêmes et pas seulement par le c6té de leur nombre. La statistique peut avoir de grands mérites; comme moyen d'investigation, elle a son importance; mais ce n'est point par des énumérations statistiques que Ton pourra jamais trouver les lois cherchées des phénomènes sociaux. Nombrer ces phénomènes, dresser les tableaux des rapports existant entre eux et certaines périodes de temps, c'est faire œuvre de comptable, ce n'est pas rechercher et expliquer les lois de ces phénomènes.

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Quélelet, par ses recherches de statistique, a ct-i tainement rendu de fi^rands services à la science, mais il n'a pas atteint 8011 but, qui était de démontrer la régularité et les lois des phénomènes sociaux. La loi du nombre Fa illusionné et lui a fait mander les lois régissant ces phénomènes. Quant à la cause de cette illnsiont c'est qu'il ne voyait pas clairement fobjet de la science sociale, c'est aussi robscurité des notions de « genre humain » et de <t société », bases de ses recherches, — notions tellement indelerminées et insaisissables qu'en s'appuyant sur elles il était impossible de procéder avec une exactitude rigoureuse.

11 est vrai que, dans un de ses ouvrages ultérieurs, l'ouvrage intitulé « Du système social », il a essayé de sortir de Tobscurité de cette nolion en s'attaquent directement aux diverses communautés sociales; mais il n'est pas arrivé à se faire une idée nette de ce que sont le peuple, la nation et l'État, et, ce qui est bien plus grave, il est retombé dans l'erreur que, d'après ce qui précède, on devait s'attendre à le voir éviter : pour s'expliquer l'essence de ces formes, il est remonté à l'individu, comme à leur commencement et à leur origine supposés. Par là il s'est fermé de prime abord toute intelligence de ces communautés sociales^ comme l'a faitrécole individualiste et atomique... en science politique.

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