NOTION KT ESSENCE DE LOI SOCIALE
cherche pas à résoudre par le « grand nombre » le problème de ce développement ri^gulier; Spencer croit avoir résolu ce problème àl*aide de sa formule d'évolution.
Cette loi d'évolution, à la vérité, pourrait être admise comme loi générale ayant on certain rapport, bien que très éloigné, avec les pbénomdnes sociaux ; maïs nous ne pouvons la donner comme une a loi sociale ». Renseignonsnous en l'examinant de près. Voici le point de départ de Spencer: toute science, en remontant la généalogie des diverses choses, arrive à reconnaître que les éléments de ces choses se sont trouvés jadis dans un état diffm^^ et, en suivant le cours de l*histoire de ces choses, elle trouve que ces états diffus se concentrent. Spencer conclut à la nécessité, pour cette formule, cherchée par lui, de la loi générale de dévetoppenient, dcnibrasser ces deux processus opposés : concnitration et diffusion. Sa loi de l'évolution est une formule de ce genre. D'après cette loi, toute chose perceptible est en modification continue ; cette modification est ou en Devenir ou en Périr. Le Devenir consiste en une intégratim de matière, ce qui revient à une concentration, et en une dispersion de mouvement, ce que Spencer nomme évolution. Le Périr consiste en une désintégration (désagrégation) do matière et en une absorption de mouvement. Spencer nomme ce dernier processus dissolution.
Spencer arrive bien à démontrer que cette formule est valable pour tous les départements des phénomènes; il dépense là beaucoup d'intelligence et d'esprit. Mais le rapport entre cette formule générale et les phénomènes concrets est si lâche que cette formule est loin de nous expliquer ces phénomènes et qu'à plus forte raison elle n'est pas une véritable /o/de ces phénomènes. Cette formule s'adaple à tout, mais elle n'explique rien. Tout ce qu'elle exprime, au fond, c'est qu'il existe une lot générale de mouvement. Elle ne pénètre pas dans l'intimité de cette loi ; elle reste à la surface.
C'est surtout sur le terrain social que l'arbitraire de cette loi s'accuse d'une façon choquante, cartoutens'appliquant,
dans un certain sens métaphorique, aux processus sociaux,
dUe ne les explique pas.
Voici, par exemple, comment Spencer procède, à l'aide de cette formule, sur le terraio social : —
« Tant qu'il n'existe que de petites communautés d'hommes, errantes et dépourvues de toute organisation, les conflits entre les communautés ne peuvent guère provoquer de modifications de structure. Mais, dès que s'est créé Texer-. cice d une direction déterminée, ce à quoi tendaient spontanément ces conflits, et tout particulièrement lorsque ceux-ci ont amené un assujoltissement durable, dès lors existent des rudiments d'organisations d'États... »
£h bien, il est vrai que l'on constate une relation analogique lointaine entre la loi de l'évolution et ce processus social de la réunion d'éléments sociaux en une organisation d*État. Quant à nous expliquer ce processus, la formule de l'évolution en est incapable. Pour l'expliquer, il nous faut recourir à une loi sociale. Voici une loi de ce genre : toute communauté sociale tend à se faire rendre des services par toute autre communauté sociale qui surgit dans son horizon et à la dominer, cette tendance émanant des « soucis pour l'existence i» qui préoccupent la première. Cette loi» qui est spécialement sociale, nous explique en entier le processus, car c'est en vertu de cette loi que la plus puissante de ces « petites communautés errantes » s'efforce de subjuguer une communauté plus faible et de la faire servir à ses fins et c'est de cette tendance que résulte la nécessité de toutes ces « structures » ou organisations qui finissent par produire 1' « Étal ». La a loi générale » de Spencer s'adapte à ces processus; mais Spencer néglige de nous signaler la <« loi sociale » qui les explique.
Ce point faible de la sociologie de Spencer est compensé, comme nous l'avons déjà dit : d'abord, par une abondance infinie d'ubservations exactes do phénomènes et processus sociaux, à l'égard de laquelle sa formule de l'évolulioii se montre inoiïensive en ce qu'elle n'empêche pas le moins du monde la conception exacte de ces phénomènes et processus,
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— en second lieu, par l'indication du développement régulier de certains phénomènes pmjchiqttes sociaux. Là Spencer montre une génialité et une maitrise qui depuis n'oat été atteintes que par Bastian.
Nous allons maintenant présenter quelques réflexions sur cette direction de la psychologie sociale de Spencer.
Les recherches ethnographiijues et préhistoriques ont depuis longtemps révélé un fait curieux : c'est que, dans les phénom^nes sociaux les plus variés des époques consécutives, môme dans les zones et sous les climats les plus divers, on peut constater une succession logique de modifia cations, en un mol un développement. C'est ainsi que la préhistoire a constaté une série de développements allant des ustensiles en os aux instruments en pierre, puis au bronze et au fer. Toutefois on n'a pu embrasser l'unité de ce développement qu'en réunissant en une série... des restes du passé dispersés dans tous les pays du monde et ayant appartenu aux peuples les plus divers. On n'a que très rarement constaté sur un seul et même groupe l'intégralité de ce développement; on a même trouvé divers groupes immobilisés aux divers échelons. Les investigateurs ont observé ce phénomène sur tous les autres territoires de la vie sociale, tels que ceux de la religion, de la coutume, du droit, de la civilisation etc..
Entre le fétichisme, l'anthropomorphisme, le polythéisme, le monothéisme et l'athéisme du libre-penseur, l'esprit du philosophe trouve une chaîne logique, un développement d'une régularité rigoureuse, bien que ce développement soit difficile à rencontrer sur un groupe quelconque. — Combien n'y a-t-il pas de goupes d'hommes, qui, aujourd liui comme il y a des milliers d'années, prient des fétiches, conçoivent leur Dieu sous forme humaine, peuplent leur ciel... de phalanges de Dieux ou ne veulent connaître qu'un Jéhovah, et d'autre part ne rencontrons-nous pas déjà l'athéisme chez divers penseurs de l'antiquité ?
On pourrait citer d'innombrables exemples de ces phénomènes qui paraissent appartenir à un développement psychi-
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que social, mais qui ne peuvent être réunis qu'au moyen d'emprunts, faits aux divers peuples, aux diverses époques et aux divers pays. Les ouvrages sociologiques de Spencer et les ouvrages u ethnologiques » de Bastian en founuillenl. L'explication qui se présente la première pour ce développement d'une incontestable régularité se trouverait sans conteste dans la conception unitaire de l'humanité, car cette conception fournit, dans le développement social unitaire, le substratum naturel de ce développement psychique social. Mais ce qui s'oppose à pareille explication, souvent admise, c'est le fait déjà mentionné du manque de concordance entre le développement réel de l'humanité et ce développement par tracé. Prenons n'importe quelle série de développement psychique social: nous en voyons les diverses phases régner aujourd'hui chez les peuples les plus divers aussi bien que dans le passé. Bornons-nous à un exemple entre tant d'autres que nous pourrions citer. Combien ne serait-il pas attrayant, pour un européen du xix" siècle, de tracer un développement social allant de l'état d'amour « libre » à la polyandrie, puis à la polygamie, enfin à « la floraison la plus belle du développement humain » : la monogamie?
C'est sur ces développements par tracé que reposent souvent les recherches de Spencer, les tableaux des v manifestations de la pensée des peuples» chez Bastian, les thèses ingénieuses de Lippert sur la famille, le sacerdoce etc. Tout cela est très beau et l'on ne peut contester que ces « développements » présentent des déductions logiques, de la suite et de la « régularité » (logique !). Seulement on ne peut pas prétendre qu'il y ait là-dedans un développement social, ni que ce soit là le développement social lui-même. 11 n'existe point, point du tout, d'humanité unitaire se développant pour servir de substratum à ce développement psychique et social; mais, étemeUement multiple et diverse qu'elle est, l'humanité, telle qu'elle existe, nous four/iit à chaque instant la possibilité de trouver, dans ses multiples et divers états, les matériaux d'un logique développement psychique social. C'est ainsi que, aujourd'hui comme il y a des milliers d'années, nous trouvons des communautés
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«ociales qui vivent dans rameur <t libre », non réglé, — nous trouvons des tribus et des peuples où ont régné, où régnent la polyandrie, la polygamie, la monogamie. Il n'est donc pas permis de confondre le développement d'institutions sociales avec le développement de l'humanité ellemême, avec ce que nous appelons, dans le sens le plus étroit du mot, développement social. Bastian voit, dans ce développement psychique social, comme nous le nommerions, les manifestations et les développements réguliers d'une « pensée ethnique » et prétend prendre celte pensée ethnique pour base d'une » science de l'homme (1) », de même que Spencer édifie sa sociologie au moyen de semblables démonstrations de développement. Tout cela est justiûé dans une certaine mesure; ces développements psychiques sociaux entrent dans la science de Thomme, avec autant de facilité qu'ailleurs; ces preuves d'une « pensée ethnique » unitaire dans toutes ses manifestations fournissent à cette science... des matériaux précieux ; cette «exploration des lois de croissance de l'esprit humain manifestées dans les créations intellectuelles sociales )> (Bastian) peut être considérée comme une partie intégrante de la sociologie ou, comme le veut Bastian, de l'ethnologie, car il est parfaitement exact que « partout Tanalyse, quand elle ne s*est pas laissé détourner par les couleurs locales chatoyant à la surface et qu'elle a marché en avant, est arrivée à des conceptions fondamentales analogues (2) ». Tout cela cependant ne constitue ni le noyau de la sociologie, ni le noyau de la « science de i homme » ; de plus, les lois et les développements réguliers trouvés sur ce terrain psychique social ne peuvent pas être pris pour des lois sociales et des développements sociaux. Il faut séparer nettement et distinguer le domaine social et le domaine psychico-social. Au premier ressortissent les relations réciproques entre les groupes humains ou les communautés humaines; au second toutes ces manifestations de la « pensée ethnique » pour lesquelles doivent être tenues toutes les créations psychiques sociales
(1) Basti.vk, Dtr Vêlk^rgedanke, etc., Gondunon tipamm, it) lUtnAïf, Der Yôlktrgtdanke, p. 118.
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dans les départements de la religion, do la coutume, du droit et de la civilisation. Nous n'appelons lois sociales que les lois trouvées sur des terrains purement sociaux, c'est à dire là où il s'agit des relations que les diverses espèces humaines peatent avoir entre elles; il conviendra^ au contraire, de réserver la dénomination de lois psychiques sociales ou psychico-sociales pour les lois qui se révèlent dans les départements des « créations intellectuelles sociales », selon l'expression de Baslian.