Droit maternel
Lors de l'éveil de la conscience individuelle, lespril a déjà parcouru, dans un état d'inconscience, les premières phases de son développement; dès ses débuts, Tétutle de la nature n'a guère à rencontrer que des corps composés et ne peut remonter aux éléments que par de pénibles analyses : — de même la réflexion politique naissante ne rencontreque des phénomènes sociaux déjà très compliqués» la tribu et le peuple; de même la science sociale moderne, pourremonter jusqu*à la horde primitive, est réduite à se frayer péniblement un chemin par de pénibles analyses scientifiques et à s'elTorcer de reconstituer, au moyen des rares et faibles vestiges subsistant çà et là dans les traditions des peuples civilisés, 1 image des éléments primitif» des communautés sociales. Souvent l'exemple vivant des hordes à Tétat naturel de sauvagerie vient aider efficace*^ ment la sdence dans ce travail difficile (1).
Un de ces vestiges de choses qui étaient autrefois très.
(1) Darwiu, dans le passage suivant, nous donne de visu une excellente deseripUon d'nne horde ignorant encore rexisienee dei États. « L*étonnement
que j'éprouvai lorsque, sur une côte sauvage et déchiquetée, Je reneoDtrai unetroupe do Fiiégien5... ne sortira jamais de ma mémoire, car une pensée Jaillit immédiatement dans mon esprit : tels étaient nos ancêtres. Ces hommes étaient abeolument nue, mais eouTerts de peinture; leurs longs cheveux étaient cnlr'^ môles; d'émotion ils restaient bouche bée; leur physionomie exprimait la stupéfaction et la méflancc. Ils oe possédaient aucun art et vi- Taient, comme des animaux sauvages, de ce qu'ils pouvaient prendre. Ils n*aitaimi aucun gouvernement §t Haieni uou pUié à l'égard de quiconque n'était pas de leur tribu. * {Origine d» Vhommi, t. II. Voir aussi la IvMe dnraccsf p. 193 et saiyaates.)
m ELEMENTS SOCIAUX ET LEURS COMBINAISONS.
répandues, ainsi que l'atteste leur existence actuelle chez les peuples à l'état de nature, est devenu pour la sociologie le fil d'Ariane à Taide duquel, partant des communautés sociales
les plus compliquées de riiistoirc et de l'époque actuelle, elle remonte jusqu'à la horde primitive : nous vouions parier du « droit maternel ».
Habituée à voir la forme de famille qui a traversé en £urope les siècles historiques, et incapable de se dégager de cette forme à la tète de laquelle sont les « pères », la science européenne; d'accord en cela avec la tradition des peuples asiastiques, a, depuis l'époque des Grecs et des Romains, considéré celte forme comme établie par la « nature » clle-môme, comme existant do toute antiquité et môme comme le véritable gorme de toutes les formes sociales ultérieures.
Ce n'est que par de mûres réflexions et d'ingénieuses recherches que Ton est arrivé à démontrer la fausseté de cette hypothèse et à découvrir (tout récemment) que la période de la « famille paternelle », période à laquelle nous appartenons, a été précédée par une autre, dans laquelle le groupe des individus de môme sang se concentrait autour de la mère, sa fondatrice. Oti s'est contenté jusqu'à présent de démontrer le fait historique pu, si l'on veut, préhistorique de la famille maternelle et de la persistance, ft travers les siècles, de nombreuses traces du « droit maternel », issu de ce fait. Cette preuve, grâce aux travauxde Bachofen, de Giraud-Teulon, de Mac Lennan [Kinskip m ancieni Grccce) (1) et à ceux, plus modernes, de Lippert, de Dargun et de Wilken, peut être considérée comme faite et parfaite. Dargun notamment a retrouvé des traces absolument incontestables du droit maternel d'autrefois, même dans les coutumes et les lois des Germains.
Mais ce que l'on a complètement négligé jusqu'à présent et ce qui, à notre avis, est le plus important à ce sujet, c'est à*€xpligiier que la famille maternelle est le résultai nécessaire de la constitution sociale de la horde primitive.
(0 la parmUé dam la Grèc» OfUigue.
LA nORDB PRIMITIVE. 181
Celle explication, indispensable pour apprécier exactement et pour comprendre la famille maternolle, a en outre l'avantage de nous faire comprendre la horde primitive; bien mieux, le fait démontré de la famille maternelle prouve de son c6té ce que nous avions d*abord admis comme hypothèse : la horde fut la forme la plus primitive de l'association humaine.
Nous ne pouvons évidemment pas entendre par horde primitive une horde qui viendrait, en quelque sorte, d'apparaitre ou de sortir de la main d'un « créateur », car il y a aujourd'hui encore des hordes primitives dans des contrées lointaines, mais seulement le groupe humain qui suit encore les penchants les plus simples de la nature humaine et animale, le groupe dont les conditions de vie et la constitution sociale ne sont pas encore le résultat do transformations sociales et d'enchevêtrements spéciaux. La vie d'une horde de ce genre est complètement dirigée par les penchants les plus simples et les plus naturels de l'homme.