Moyens se pouvoir des fondateurs d'États
£n quoi consiste le pouvoir des divers éléments sociaux, et comment ceux-ci exercent-ils leur part d'autorité dans l'Étal?
Les moyens de pouvoir ont beau varier suivant les temps et les circonstances; l'essence du pouvoir est toujours la
môme. Elle consiste à posséder les moyens de satisfaire les besoins humains et à disposer librement de ces moyens. La grandeur du pouvoir se mesure à la grandeur de cette possession.
Ornous avons vu que Thomme, dès qu'il s'élève au-dessus du niveau le plus bas de la satisfaction des besoins animaux, ne peut se passer des services d'autres hommes.
La possession de forces humaines ou, pour mieux dire, la faculté d'en disposer librement fait donc partie de cette possession de moyens de satisfaire les besoins humains qui est la base de toute puissance. Sans celte faculté toute possession est vaine et sans valeur, à moins que ce ne soit une possession à 1 aide de laquelle on puisse en tout temps et à sa guise se procurer ces services hiimains, ce qui revient au même. Sans cette possibilité, le possesseur des trésors même les plus précieux est sanspuissame, La grandeur de la puissance dépend uniquement du coefficient des forces humaines disponibles et non de la possession des choses. Il est vraîqu'en général la grandeur du premier est proportionnelle à la grandeur de celte dernière possession; mais pas toujours.
11 y a, en ce qui concerne les services humains, une
FORMATION DBS GLASSBS BT HitoARGHIB D*AUTORITÉ. 217
forme de disposition immédiate, par conséquent une forme de puissance sans intermédiaire préalable de possessioa d'objets : c'est la forme sous laquelle les services des serviteurs et des esclaves sont assurés aux maîtres, aux fonda» leurs de la hiérarchie politique, par la supériorité physique et intellectuelle, par rinflezibilité de Torganisation et de la discipline militaires, par un art primitif et inné de goyvernement. La puissance ainsi acquise peut, avec le temps, ôtre fortifiée et consolidée par de multiples moyens matériels et moraux; mais elle peut aussi péricliter sous l'influence de la faiblesse et du manque de discipline ou être brisée par une résistance énergique.
Au nombre des moyens matériels de fortifier et de conserver la puissance, il faut ranger la possession des choses, les provisions de moyens de jouissances et les institutions pour produire plus facilement ces objets. Ces ressources matérielles facilitent et assurent l'emploi continu et ininterrompu de services humains. Il est en outre, pour assurer cet emploi, un moyen moral et purement naturel des plus puissants: lliabitude. Nous avons insisté, dans notre Philoscphiseàes Staatsreeht (§ 23), sur la puissance prédominante de l'habitude. — Nous sommes heureux de pouvoir citer ici, d'après un ouvrage postérieur (1), quelques mots sur le même sujet. « La puissance de l'habitude, qui domine les actions et les pensées des individus dans la vie journalière et la grande histoire de Thumanité, est mystérieuse dans sa calme puissance démoniaque. Celte obscure tendance do toutes les choses humaines à s'arrêter dans le changement, à arracher au mouvement qui fuit sans jamais s'arrêter... quelques instants de stabilité et de repos, à opposer l'aspect d'une immuable fixité d'agencement aux oscillations infiniés du pendule, tant que celui-ci poursuit ses battements réguliers, — voilà surtout ce qui pondère toute activité intellectuelle du genre humain. D'abord^ c'est par une tendance naturelle que Ton répète sans aucune modification les mûmes actes de mouvement; ensuite, ces répétitions se iixeut et
(I) MmtLSTAm, dit FftSh^iuUiiftn.
218 âLÉMBNTS SOCIAUX BT LEURS COMBINAISONS.
se coiicrôtent en habitudes réglées. Que de pensées et de volontés dont on avait conscience se transforment ainsi peu à peu en fonctions dont on n a plus conscience et qui s'accomplissent en vertu d'un mécanisme auquel Tintelligence est étraogère!... La règle et l'ordre, la coutume et la loi... qui, se transmettant héréditairement de génération en génération, constituent l'histoire de la civilisation... seraient-ils concevables sans l'action Incessante de cette force mystérieuse ?» — L'habitude, c'est à dire la nature elle-même, est donc l'alliée la plus puissante des gouvernants. Elle devient un ("'lëmcnt de leur puissance et c'est elle... qui, incessamment créatrice, engendre les autres soutiens moraux du pouvoir : Tordre, la coutume et le droit. — A tout cela viennent s'ajouter les liens moraux qui attachent l'homme aux autres hommes de même langue et de même religion, car les gouvernants, bien que sur ces deux points ils différassent beaucoup des gouvernés, ont su s'assimiler à ces derniers, extérieurement du moins, en ce qui concerne la langue et la religion, ce à quoi du reste les poussait la force des choses (1).