LES SOCIÉTÉS
acquisition de puissance et d'autorité ne dépend que de la quantité plus ou moins grande, plus ou moins petite, des ressources qui sont à leur disposition dès le début ou qu'elles viennent à se procurer. Ces cercles sociaux ne diffèrent donc que par des mtaiices; leur caractère originel est le même, leur tendance est toujours la môme.
Quels sont les liens qui réunissent un certain nombre d'honunes en une société? De même que dans toute la sociologie, nous sommes obligés, ici, de partir d'un état originel ou primaire que nous ne pouvons analyser, dont nous ne pouvons observer l'apparition. Ce premier lien qui enserre un certain nombre d'hommes est celui de la communauté de horde (1). Ce premier lien est celui qui nous paraît, à nous, être le plus naturel ; il nous semble que tous les autres, contrairement à lui, sont évolutionnaires, qu'ils résultent du développement social. Ceci ne signifie point que ces derniers liens ne soient point naturels, eux aussi ; la seule différence est que nous connaissons l'origine des derniers et que nous ne connaissons point celle des premiers (2). L'essence de ce lien se présente à celui qui en est entouré comme le contraire d' « étranger ». Une réflexion plus tardive, forgeant les causes premières d'après des concepts empruntés à la vie, a donné comme cause de la communauté de borde un môme ancêtre ; un dieu ou un héros, etc.
Quant à nous, en analysant l'essence de cette communauté, noiis trouvons que ce qui forme le ciment de ce groupe, c'est le fait de la vie en commun, de tufiité de eireulatUm du sanç, ainsi que le fait en résultant de la communauté de langage, d'idées religieuses, de mœurs et de genre de vie; nous trouvons que la différence d'avec l'étranger provient do ce (jue l'étranger ne participe pas à la communauté de ces manifestations et fonctions de la vie.
A tout prendre, il n'y a point d'autres liens sociaux que ceux existant dans la horde primitive, le fait d'être en-
(1) Nous avons vu que la uécessitô de ce point de départ pour toute étude sociologique a été également reconnue par Spencer dans ces mots : « Social eDOlNUon hefUtnswUhtmaU Hmpie agregates » (Sociology, I, 570).
ÇS) Pour ropposilion entre n naturel • et «artificiel » relativement aux in* attniiioiu sociales, yoir Rechtutaat und Sociaiimwt p. Z7,9>
semble, la communauté de circulation du sang, Tégalité dea besoins matériels et intellectuels, donc aussi l'égalité des intérêts pour la satisfaction de ces besoins, — et il n'y a pas
non plus d'oppositions sociales que Ton ne puisse attribuer à l'absence d'une ou de plusieurs de ces choses communes.
Comme tout développement social suppose, d'une part, réunion d'éléments ethniques hétérogènes, d'autre part, séparation et différenciation par rapport à des éléments homogènes, il s'en suit que : soit conformément au premier processus, soit conformément au second, ou bien les éléments qui se réunissent restent liés entre eux par des intérêts communs, à moins d'entrer en opposition réciproque par le manque d'intcrcts de ce genre, ou bien les groupes se constituant à part dans un milieu social développent dans leur intérieur certains intérêts communs qui assurent leur solidité et qui, pour ainsi dire, les excluent du sol natal. Le premier cas est celui qui se présente lors de la formation de Tordre politique ou pendûnt qu'une classe moyenne se forme lentement d'éléments étrangers; le second est celui que nous offre la formation lente des classes issues de divers groupes : par exemple la classe sacerdotale, la classe militaire, la classe des savants, les classes qui correspondent aux diverses professions et aux divers métiers, etc.
C'est ainsi que la fondation du premier ordre politique produit simultanément deux eércles sociaux : celui des maîtres et celui des esclaves, des serviteurs ou des paysans.
Aux liens sociaux qui déjà auparavant unissaient entre eux les éléments de chaque groupe social et produisaient le sentiment de eammtmauté de nation^ vient s'ajouter maintenant un nouveau facteur : la communauté d'intérêt d'autorité chez les uns, la communauté de sujétion chez les autres. Le sentiment de nation est renforcé par le sentiment de classe. Cependant on ne pourrait affirmer que l'accession du contraste entre la domination et la sujétion renforce de façon durable le contrasta primitif, produit par l'hétérogénéité ; car cette augmentation des causes de séparation est nécessairement compensée par tous les liens qui, au moyen de l habitude et do l adaptation ^ issoicnt spontané-
LBS soci&Tâs. m
ment de ce fait et auxquels plus tard vient s'ajouter une lente assimilation des p/iénomhies pst/c/iir/iies sociaux de la vie, tels que la lani^^ue, les mœurs, les idées et actes cultuels.
Ces nouveaux Hens, qui, chez les classes assujetties, peuvent encore à la rigueur, être renforcés par des sentiments d'estime survenus^ sont parfois assez forts pour que, par rapport aux groupes ethniques étrangers, ces deux cercles sociaux apparaissent comme un cercle homogène. Néanmoins la différence de classes, la non-existence de mélanges de sang par counubium, les relations d'autorité et d'obéissance avec le contraste d'intérêts qui en résulte... les maintiennent séparés.
Les choses se passent de façon analogue lors de l'accession d'une classe commerciale étrangère. Au début on est complètement étranger : langue, mœurs, religion, origine, tout ce qui réunit les divers groupes sociaux est différent et sépare le nouveau cercle social des cercles anciens. Ces causes de séparation peuvent disparaître avec le temps : le fait de la résidence en commun fait naître le sentiineiit de^la patrie et du compatriotisme, et il peut y avoir de nombreuses assimilations de langues, do mœurs, d'idées etc. Mais une cause de séparation persiste, indépendamment do Tabsence de mélange de sang et indépendamment de la différence de classe avec toutes ses conséquences telles que différence de mœurs, de manière de vivre, de morale de classe, etc. : c'est que ies éuéréfs des commerçants sont opposés à ceux des autres classes.
II. n'en va pas de même lors do la formation de classes par différeneiation partant d'éléments sociaux homogènes. Ce qui groupe les hommes de métiers et de professions, ce qui les sépare des autres cercles et les met en opposition avec ces derniers, c'est toujours et uniquement l'identité de l'intérêt particulier. Les sociétés qui se forment autour d'un intérêt unique résultant du progrès de la civilisation sont moins exclusives; elles se recrutent moins spécialement dans telle ou telle classe existant déjà auparavant, mais elles attirent à elles des adhérents qu elles prennent dans diverses professions. Ainsi les classes des prêtres, des guerriers, des
UO &L&llBiNTS SOClilUX BT L£UaS COMBINAISONS.
employés et des savants se recrutent généralement dans les classes antérieures les plus diverses, car le penchant et les aptitudes particulières qu'il faut pour entrer dans chacune de CCS classes sont inégalement distribués parmi les autres classes.
De là résultent de nouvelles complications, car, quoique ce qui réunit entre eux les hommes se consacrant à une même profession et les sépare uniformément de tous les autres soit l'identité d'intérêt» les divers membres du nouveau cercle social n'ien gardent pas moins, selon leur origine, les rapports les plus variés avec les cercles sociaux d'où ils proviennent. 11 se produit, par suite, entre divers cercles sociaux, des entre-croisements, des superpositions, ou des écarts par incompatibilité, des exclusions réciproques, — toutes choses qui peuvent exercer une influence décisive sur la puissance de ces cercles dans TÉtat et sur les péripéties de la lutte sociale.
Les causes génératrices de sociétés.
Essayons maintenant de passer en revue les causes génétrices, ces « rapports » et ces liens qui font d'un certain nombre d'hommes une société. Dans mon ouvrage « Phiio' ■ sopMsehes StaatsredU », j'ai cru pouvoir admettre « trois genres .de liens naturels » : d'abord la parenté, ensuite la communauté de résidence, enfin la communauté d'intérêts. Bien que Ton puisse faire rentrer dans ce cadre, notamment sous la troisième rubrique, « communauté d^mtérêts », toutes les causes capables d'engendrer des sociétés, je crois cependant qu'il est plus pratique et plus synoptique de se borner à deux catégories : de répartir les causes d'après leur principe et d'après leur durée ou plutôt d'après la durée de leur action.
Relativement aux principes, nous pouvons distinguer trois espèces de causes génératrices de sociétés : les causes matérielles, les causes économiques et les causes morales. Les causes matérielles sont la communauté de résidence, la communauté de vie sociale, la communauté de circulation sanguine et la parenté. Les causes économiques sont la similitude et l'analogie de possession, la similitude de profsssion économique (agriculture, grande ou petite, fermage, industrie, métier, commerce etc.). La similitude de rang social ou de profession libérale (noblesse, bourgeoisie, clergé, artistes, savants, écrivains etc.) est à moitié économique, à moitié morale. La similitude de langue, de religion, la similitude dans le fait d'appartenir à un pays, de ressortir à un Etat, d'en être citoyen, d'être d'une certaine nationalité... sont des causes uniquement morales.
Parmi les causes morales dans lesquelles réside une puis-
ut ÉLÉMENTS SOCIAUX ET I.BDR8 COMBINAISONS.
sauce génératrice de société, il faut compter une similitude accidentelle de destinée, comme par exemple la communauté d'émigration, etc.
li est nécessaire de considérer encore d'un autre point de vue, celui de la durée, les causes envisagées des trois points de vue ci-dessus, car la plupart de ces faits sociaux peuvent avoir une durée différente. Une communauté de résidence peut agir d'une façon bien différente, en ce qui concerne la formation de sociétés, selon qu'elle a duré pendaut des générations ou pendant peu de temps seulement, par exemple pendant une saison dans une viWe d'eaux.
La communauté de religion agit différemment, selon qu'elle a été acquise depuis plusieurs générations ou qu'elle surgit par l'effet d'un prosélytisme récent, etc.
Dans le tableau suivant les causes génératrices de sociétés sont présentées de ce double point de vue, chacun des faits mentionnés dans la première rubrique pouvant subsister pendant des laps de temps plus ou moins considérables.