‹ Précis de tératologieChapitre 13 sur 211 · LE TYPE SPÉCIFIQUE ET SES DEVIATIONS · texte numérisé non relu

LE TYPE SPÉCIFIQUE ET SES DEVIATIONS

importe de faire connaître ce type et de déterminer d'abord, dans quelques considérations très générales, quelles sont les déviations qu'il peut présenter.

Le type spécifique est le type de l'espèce. L'espèce, nous devons le rappeler, représente un groupe d'individus qui se ressemblent entre eux plus qu'ils ne ressemblent aux autres, ayant des caractères communs qu'ils ont reçus de leurs parents et qu'ils transmettent à leurs descendants.

Quoiqu'il soit impossible d'établir un type absolument constant, un étalon immuable pour chaque espèce, nous reconnaissons toujours qu'il existe un ensemble de caractères généraux, appartenant en propre à telle ou telle espèce et nous permettant de reconnaître les individus qui en font partie.

Nous admettons aussi que tout individu qui présente une particularité, une déviation des caractères spécifiques, et s'écarte plus ou moins du type ordinaire, est un sujet anormal.

Peut -être pourrait-on distinguer dans les déviations spécifiques, l'anomalie vraie delà simple variation; considérant l'anomalie comme un caractère défectueux, apparaisant exceptionnellement sur un sujet isolé et se transmettant difficilement, etla variation, au contraire, comme une déviation de peu d'importance, pouvant devenir quelquefois l'origine d'une variété ou d'une race.

Tout' en paraissant naturelle, cette distinction est difficile à justifier; le critérium différentiel que nous venons d'indiquer est loin d'être absolu, et dans le détail, il est impossible de séparer variation et anomalie, car au sens vrai du mot, la variation est toujours une anomalie. De telle sorte que, si l'on a des tendances

g GÉNÉRALITÉS

à classer comme variations l'absence de queue chez le chien de corne chez le bœuf, l'apparition de laine soveu'secbez le mouton, etc., on serait bien embarrassé pour dire ce qui, au fond, distingue ces irrégularités de l'absence d'un ou plusieurs doigts, de la duplicité d'un organe ordinairement simple, de l'existence d'un bec-de-lièvre, etc., que l'on qualifie d'anomalies.

Pour ces raisons, nous ne séparerons pas, dans notre étude, la variation de l'anomalie, qui sont l'une et l'autre des déviations du type spécifique.

Au point de vue de la biologie générale, de la modification des espèces et de la formation des races, l'étude des déviations des types est des plus curieuses. Elle nous montre les êtres vivants présentant, dans certains cas, une exagération de la tendance qu'ils ont tous à différer plus ou moins de la forme ancestrale et à s'individualiser à l'excès, par l'apparition spontanée d'un caractère nouveau.

Elle nous enseigne ensuite que cette tendance peut être favorisée parle concours de circonstances particulières, provenant du milieu où vit le sujet, ou provoquée par l'intervention humaine. Elle nous apprend enfin que, par la mise en jeu de causes plus spéciales, que nous étudierons plus loin, le type spécifique peut être plus gravement atteint et aboutir aux formes très déviées qui constituent les anomalies graves et les monstruosités véritables

11 est aussi d'autres déviations du type spécifique, qui sont étudiées, en tératologie, dans le groupe des anomalies simples ; ce sont les faits d'atavisme, de retour au type primitif, qui s'observent parfois sur certains représentants des espèces actuelles.

LU TVPE SPÉCIFIQUE ET SES DEVIATIONS 7

Ce sont là cependant des anomalies d'un ordre absolument spécial, que nous ne devons pas confondre avec les déviations organiques franches, mais étudier à un autre point de vue, car elles sont simplement le résultat d'un retour vers un type ayant vécu autrefois et non le produit d'une irrégularité. Ainsi : un cas de pentadactylie chez un animal ayant ordinairement moins de cinq doigts, le développement d'un métacarpien et l'apparition d'un doigt supplémentaire chez le cheval, l'existence d'un utérus double chez certaines femmes, la présence d'un rudiment caudal prolongeant le coccyx chez l'homme, etc., doivent être considérés comme un simple retour vers un type ancestral. Ce sont des faits de réversion, des anomalies rèversives ; anomalies pour les individus vivant actuellement, mais non pour l'espèce à laquelle ils appartiennent.

Revenant aux déviations véritables, nous. pouvons, à l'exemple de Geoffroy Saint-Hilaire, concevoir la possibilité de quatre sortes d'anomalies :

1° Un individu peut présenter des conditions organiques qui, normalement, se rencontrent dans une ou plusieurs espèces, mais non dans l'espèce à laquelle il appartient. Ex. : polymastie chez la femme; existence de cornes chez le cheval.

2° Il peut présenter des conditions organiques qui, ordinairement, appartiennent à son espèce, mais non à son âge. Ex. : Développement hâtif du corps ; apparition delà barbe chez l'enfant, etc.

3° Il peut offrir des conditions organiques qui, bien qu'appartenant à son espèce et à son âge, ne conviennent pas à son sexe. Ex. : Individu mâle qui, par la conformation d'une ou plusieurs parties de son

g GENERALITES

corps, ressemble aux femelles de son espèce, et rirr versa.

4° Enfin il peut présenter des conditions organiques qui, normalement, ne serencontrent dans aucune espèce. Eco. : Anomalies et monstruosités diverses.

Ces quatre propositions comprennent toutes les dévia tions du type spécifique; nous verrons, dans la suite, que ces déviations ont certaines limites et peuvent être réduites à un nombre déterminé de familles et de genres.

Les monstres dans l'antiquité. — Comment on les envisageait et comment on doit les envisager. — Evolution de l'embryogénie et de la tératogénie. — Syngenèse ou doctrine de la préexistence des germes. — Aromatari, Swammerdam, Malpigki, Régis. — Leraéry et Winslow. — Travaux de G. Fr. Wolff. — Théorie de l'épigenèse. — Premiers essais de tératogénie expérimentale. — Travaux de M. Dareste.

En donnant les définitions de la monstruosité, nous avons déjà fait remarquer qu'autrefois on se faisait une singulière idée de la nature des monstres. Jusqu'au commencement du xvme siècle, on voit admettre, à leur sujet, les plus absurdes préjugés, les erreurs les plus grossières, les explications les plus ridicules. On les considère comme des êtres prodigieux, dont la production est complètement en dehors des lois naturelles.

Pendant longtemps on a attribué à Dieu, mais surtout au diable, le privilège exclusif de faire naitre des monstres; on les a alors considérés comme le présage ou la cause de grands malheurs, et pour ce motif ils ont

été relégués loin de la société ou mis à mort. — On ne faisait d'ailleurs qu'appliquer ce que certaines lois grecques et romaines ordonnaient autrefois, mais pour d'autres motifs. C'était surtout, dans le but d'éviter la décadence de la race, que les lois des Douze Tables ordonnaient, à Rome, la mort de tous les enfants venant au monde avec une difformité quelconque.

Au moyen âge, alors que les croyances au surnaturel régnaient en maîtresses, alimentées par les doctrines du christianisme, on considérait les monstres comme des produits conçus par l'opération de Satan, lequel pouvait avoir ainsi commerce charnel avec des femmes ; ou bien encore on voyait en eux une sanction divine de sentences prononcées pour désobéissance aux règles du droit canon. Il est rapporté, par exemple, que le roi Robert le Pieux, ayant épousé sa cousine et encouru, pour ce motif, une excommunication papale, eut de ce mariage un enfant monstrueux.

Cependant, dans les temps anciens, certains auteurs avaient émis des idées très justes sur la nature des monstres et des prodiges ; parmi eux, il faut citer Aristote et Cicéron. Aristote a écrit : « La monstruosité est un objet contre nature, ou plutôt non pas absolument contre nature, mais contre ce qui se passe le plus ordinairement dans la nature. Rien ne se produit contrairement à la nature, en tant qu'elle est éternelle et nécessaire; cela n'arrive que dans les choses qui se produisent le plus ordinairement d'une certaine façon, mais qui pourraient se produire autrement. »

Cicéron combat à outrance les idées superstitieuses de son temps et développe cette idée que les prodiges, dont les monstres font partie, se produisent d'après les

jq GÉNÉRAI 1TÉS

lois ,1e la nature, aussi bien que les phénomènes que nous observons tous les jours.

« On ne s'étonne pas, dit-il, de ce que l'on voit fréquemment, même quand on ignore comment cela se produit. S'il arrive un fait que l'on n'ait pas encore vu, on le considère comme un prodige. » Plus loin, il dit encore : « Tout ce qui a naissance, quel qu'il soit, a nécessairement une cause naturelle; de telle sorte que, s'il existe contre la coutume, il ne peut cependant exister contre la nature... Rien ne peut arriver sans cause, et rien n'arrive qui ne puisse arriver. Et s'il arrive ce qui a pu arriver, cela ne peut pas être considéré comme un prodige. 11 n'y a donc pas de prodiges1. »

Plus près de nous, Montaigne, Fontenelle, Lacépède, Vernois ont, sous une autre forme, reproduit la même idée, et on est arrivé enfin à reconnaître, d'une façon définitive, que les organismes anormaux et monstrueux ne se développent pas en dehors des conditions naturelles; qu'ils sont aussi réguliers que les organismes normaux, bien qu'ils le soient autrement.

En résumé, toutes les déviations du type spécifique sont et peuvent être définies ; leur production est soumise aux lois ordinaires de l'évolution.

On conçoit sans peine que les auteurs des premiers siècles, jusqu'au xvne et même jusqu'aux premières années du xvm°, aient émis des idées très singulières sur les monstruosités et n'aient pas connu les conditions et les causes du développement des êtres anormaux.

En outre de l'influence obscurante des idées superstitieuses, qui dominaient alors tous les esprits et

Cicéron, De Divinatione.

portaient à accepter, sans hésitation, les faits les plus invraisemblables, on ne connaissait pas les grandes lois de l'évolution des êtres. Or, comme c'est là une condition indispensable pour comprendre l'origine et la formation de la monstruosité, comme les progrès de la téralogénie sont entièrement liés à la connaissance parfaite de Y embryogénie, il a fallu attendre que celle-ci soit créée pour que l'autre puisse être comprise.

L'histoire delà tératologie est donc celle de l'embryologie.

A ce sujet, nous rappellerons ici l'influence néfaste qu'ont exercée, sur ces sciences, certaines doctrines erronées, admises pour expliquer l'origine et le développement de l'embryon, dans le phénomène de la reproduction.

Aromatari ayant vu, dans les graines et les bulbes des végétaux, les rudiments des organes qui se développent pendant la germination, et tous les éléments delà plante, en miniature, pensa qu'il devait en être de même chez les animaux. Il généralisa donc cette constatation en émettant l'hypothèse que le poulet est déjà ébauché clans l'œuf, avant même que celui- ci soit formé par la poule1.

Ce fut l'aurore de la doctrine de la préexistence des germes ou si/ngenèse; doctrine qui, paraissant fondée sur des faits d'observation, fut acceptée, puis soutenue par des savants illustres.

Après Aromatari, Swammerdam, partant d'observations superficielles faites sur les métamorphoses des insectes, se crut autorisé à conclure que dans l'œuf des

1 Aromatari, Epislola de generatione plantarum, 1625.

papillons on retrouve, non pas virtuellement, mais réellement, toutes les générations qui doivent en sortir.

11 étendit même cette notion à tous les animaux et à l'espèce humaine, en se basant pour cela sur une observation, fort mal interprétée d'ailleurs, qu'avait faite Stenon sur les embryons de squales l.

Malpiglii,pour sa part, contribua à consolider la doctrine de la préexistence des germes, en annonçant qu'il avait vu l'embryon de poulet dans la cicatricule féconde d'un œuf non encore soumis à l'incubation. Malpighi n'avait pas remarqué que, faisant ses recherches en plein été et par une très grande chaleur, l'embryon avait commencé à se développer spontanément.

En résumé, d'après la théorie de la préexistence des germes, à laquelle se rallièrent encore Malbranche et Cuvier, tout être vivant renfermerait en lui la série de ses descendants. — Ceux-ci seraient représentés par des germes emboîtés les uns dans les autres, offrant, en miniature, tous les organes qu'ils doivent avoir à l'état parfait, organes qui n'auraient plus qu'à se développer au moment de la fécondation.

Cette théorie avait, pour Swammerdam, l'avantage d'expliquer comment nos premiers parents, renfermant en eux la série des êtres humains, ont pu leur transmettre la tache originelle; mais, à moins d'admettre l'intercalation de germes monstrueux, dans la série emboîtée, elle n'expliquait pas du tout l'origine des êtres anormaux.

C'était précisément ce qui tourmentait le plus Swammerdam; car, dans ce cas, les [monstres auraient été

» Stenon, Myologia, 1667.

l'ouvrage immédiat du Créateur, et comme il est dit que « Dieu créa l'homme à sou image », on ne pouvait concevoir que celle-ci fût parfois monstrueuse.

Cette considération ne sembla pas suffisante à Sylvain Régis1, médecin philosophe, contemporain de Malbranche, qui, sans aucun scrupule et en se retranchant derrière la toute-puissance du Créateur, admit et fit accepter l'hypothèse de l'existence de germes primitivement monstrueux.

L'illustre anatomiste Duverney, ainsi que Littre, Mery, Haller, Meckel se déclarèrent partisans de cette théorie, et Winslow lui-même en devint un des adeptes les plus fervents.

Lémery, au contraire, l'attaqua vigoureusement et, contre Winslow, soutint que la formation des monstres simples et composés est due, uniquement, à des causes physiques et accidentelles, causes qu'il indiquait et savait opposer, avec beaucoup de sagacité, à un adversaire qui, sur le terrain de l'anatomie, était difficile à combattre.

Cette discussion célèbre entre Lémery et Winslow eut lieu à l'Académie des sciences de Paris ; elle dura près de vingt ans et ne se termina qu'à la mort de Lémery, en 1743.

Quoique battu par Winslow, à qui il ne put jamais fournir des arguments décisifs, Lémery avait entrevu la vérité. Malheureusement, manquant de preuves suffisantes, il ne parvint pas à la faire triompher; son adversaire, soutenu par la majorité des savants de l'époque, sortit victorieux de la lutte, et avec lui, la

1 Sylvain Régis, Système de philosophie,

• i GÉNÉRALITÉS

théorie de la préexistence des germes; théorie, qui supprimait la tératogénie, comme elle supprimait l'embryogénie.

C'est G. Wolff qui porta les premiers coups à cette théorie, en signalant au monde savant des faits de la plus haute importance, absolument en désaccord avec la préexistence des germes.

Il démontra d'abord que les vaisseaux sanguins ne préexistent point, mais proviennent de modifications successives des lacunes creusées dans le blastoderme. Il fit voir, aussi, qu'il en est de même pour l'intestin et que les premiers vestiges de cet organe se montrent sous la forme d'une lame qui, se détachant primitivement de la face inférieure de l'embryon, se replie et se transforme ensuite en un tube fermé 1 .

En substituant ainsi la théorie de Yêpigenèse, à celle de la préexistence des germes, "Wolff a non seulement créé l'embryogénie, mais préparé la tératogénie; celle-ci entra alors dans une phase nouvelle et véritablement scientifique.

Actuellement, on ne peut plus songer à parler de l'existence de germes primitivement monstrueux ; les organes évoluant successivement, il est clair que les monstruosités doivent apparaître à certaines époques et provenir d'un trouble ou d'une modification survenue dans le cours de l'évolution d'un ou de plusieurs d'entre eux.

Ona doncfaitl'embryogénie desêtresanormaux comme on a fait celle des êtres normaux, et on a enfin compris

1 G. Fr. Wollf, Theoria generationis , 1759, et De formatione intestinorum.

queles monstruosités ne sont que des déviations du dé veloppement, que ce ne sont pas des faits surnaturels, mais des faits très naturels, dont l'explication se trouve tout entière dans l'étude même de l'embryogénie.

Restait à étudier les causes et les lois de ces déviations.

Pour cela, il importait de suivre le développement anormal comme on peut suivre le développement normal ; mais la rareté des occasions offertes à l'observateur, fit songer à la production artificielle des êtres monstrueux. C'est à ce propos que nous devons faire remarquer que Wolff, et, après lui, Meckel ne pensaient pas qu'il soit possible d'obtenir artificiellement des monstres ; ils méconnaissaient l'influence des causes physiques ou physiologiques, dans la production des anomalies, et croyaient à l'existence d'oeufs originairement monstrueux ou prédisposés à la monstruosité.

Les premiers essais de tératogénie expérimentale furent tentés par Etienne Geoffroy Saint-Hilaire ; ce savant parvint à produire des monstres, en troublant le développement des œufs d'oiseaux et donna ainsi une première démonstration de ce fait, que la monstruosité est bien le résultat d'une évolution troublée.

Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, Prévost et Dumas, AllenThomson, etc., s'engagèrent aprèslui dansla même voie et obtinrent, également, des résultats encourageants, mais très imparfaits.

C'est surtout M. Camille Dareste l, qui en se spécialisant dans cette branche des sciences biologiques,

1 G. Dareste, Recherches sur la production artificielle des monstruosités, ou essais de tératogénie expérimentale, Paris,

a fourni les renseignements les plus intéressants et les études les plus complètes. Par des expériences nombreuses et fort bien conduites, ce savant a mis en évidence un grand nombre de faits remarquables, complètement ignorés avant lui, qui ont donné la clef de l'origine et du mode de formation d'un très grand nombre de monstruosités.

Si l'idée de produire artificiellement des monstres, en troublant l'évolution normale de l'embryon, n'appartient pas à M. Dareste, on doit reconnaître que c'est lui qui, le premier, a su la réaliser dans des conditions satisfaisantes. Avant lui, la voie était ouverte, mais personne encore ne s'y était engagé complètement; de telle sorte, que tout était à faire quand il a commence ses recherches.

L'abondance et l'intérêt des travaux qu'il a publies lui laissent absolument l'honneur d'avoir, le premier, créé la Téralogènie expérimentale.

En résumé : la formation des monstres n'a rien de surnaturel ; il n'existe pas de germes originairement monstrueux, et les anomalies ainsi que les monstruosités ne préexistent pas à la fécondation ; nous devons les considérer comme la conséquence d'une perturbation, .qui a modifié la formation d'embryons, d'abord parfaitement réguliers, qui auraient pu se développer normalement, si leur évolution n'avait pas été troublée.

Nous compléterons plus loin ces conclusions, surtout lorsque nous parlerons des monstres composés.

Comparaison entre l'anomalie grave et l'anomalie légère au point île vue des causes productrices, — Causes antérieures a la fécondation. — Influence des parents. — Transmission héréditaire des anomalies et des monstruosités. — Quelques considérations sur l'hérédité, particulièrement sur sa nature et son substratum. - Causes agissant après la fécondation — Traumatismes et pressions mécaniques. — Influence du système nerveux. — Influence des altérations pathologiques de l'embryon et de ses annexes

C'est une étude intéressante, mais bien difficile, que celle des causes des anomalies ; les facteurs sont si nombreux que la solution n'est pas commode à trouver; il est cependant curieux de noter que ce sont les causes des anomalies les plus graves qui sont les mieux connues ; celles des anomalies légères, des simples variétés ne sont encore qu'hypothétiques.

Les mêmes éléments n'entrent pas dans la production des unes et des autres ; tandis que l'anomalie grave, est le plus souvent le résultat d'une perturbation physique occasionnée par des causes extérieures, certaines anomalies légères ne peuvent pas s'expliquer, sont de nature indéterminée et apparaissent soudainement sans que l'on sache pourquoi ; témoin l'absence spontanée de cornes chez le bœuf, de queue chez le chien , l'existence de doigts supplémentaires ou mieux l'ectrodactylie chez l'homme.

Quoique, dans la majorité des circonstances, le moment où agit la cause provocatrice qui détermine les monstruosités ne soit pas connu, nous pouvons les qualifier de provoquées, car elles constituent des acci-

,jy GÉNÉRALITÉS

dents graves qui, dans la presque totalité des cas, ne se transmettent pas héréditairement. Au contraire, les anomalies simples étant l'œuvre spontanée de la nature, on les voit souvent se transmettre de génération en génération et passer d'un individu k ses descendants.

De plus, tandis que les tératogénistes ont pu reproduire artificiellement les premières, ils sont dans l'obligation de se contenter d'étudier les secondes, quand elles se présentent.

M. le professeur Dareste a pourtant émis l'espoir que, par l'emploi des procédés qui lui ont servi dans la production artificielle des monstres, il arriverait à obtenir les anomalies légères. C'est peut être trop demander, car nous ne devons pas oublier qu'il est un facteur que l'on atteindra très difficilement, c'est l'individualité même du germe. Cette individualité constitue une force inhérente à la matière vivante, force dont l'analyse n'est pas faite et dont nous ne pouvons songer à modifier sûrement les effets. Il y aura donc toujours un certain nombre de variations et d'anomalies dont les causes ne pourront pas être indiquées et que rien n'expliquera, si ce n'est une exagération de cette tendance particulière de la matière avarier.

Parmi les causes connues des anomalies, nous distinguerons : 1° celles qui sont antérieures à la fécondation ; 2° celles qui agissent postérieurement à la fécondation. Ces dernières sont les plus nombreuses et les plus intéressantes.

Circonstances dépendant de l'état des parents. — Dans le premier groupe se trouvent : l'influence des conditions organiques ou pathologiques des parents ; la faiblesse ou l'état maladif du père ou de la mère; l'ai-

coolisme.le travail excessif dans les usines, manufactures etateliers où se manipulent des produits toxiques. Ces diverses circonstances n'aboutissent pas, il est vrai, à la production de sujets véritablement anormaux, mais d'individus dégradés, rachitiques, microcéphales, crétins, etc.

Hérédité. — L'influence des procréateurs s'observe encore dans le fait de la transmission héréditaire, directe ou indirecte des malformations. Au fur et à mesure que nous avancerons dans l'étude des anomalies, nous en rencontrerons de nombreux exemples, mais déjà il importe de rappeler encore que ce ne sont pas les anomalies graves qui se transmettent le plus souvent, mais les simples vices de conformation.

En effet, autant il est rare de voir un monstre proprement dit transmettre sa malformation à sa progéniture, autant il est fréquent de voir une variation, un simple vice de conformation se fixer dans une famille ou dans une race et passer des ascendants aux descendants.

11 est d'ailleurs une circonstance, qui peut contribuer à limiter beaucoup la transmission héréditaire des monstruosités, c'est l'imperfection des organes génitaux chez les êtres monstrueux ; il est bon d'ajouter, cependant, que les monstres ectromèliens ont, très exceptionnellement, donné naissance à des produits affectés d'ectromèlie.

Nous ne pensons pas qu'il soit nécessaire de faire ici une étude détaillée de l'hérédité, car cela nous entraînerait dans des développements qui ont mieux leur place dans les ouvrages de biologie générale, d'anthropologie, de zoologie et de zootechnie. Cependant, nous pré-

senterons, eu quelques lignes, certaines notions qu'il est bon de rappeler ici.

L'hérédité est le fait en vertu duquel « toute particu larité individuelle, quelle qu'elle soit, anatoinique ou physiologique, congénitale ou acquise, est transraissible par voie de génération » (Dareste). — Comment se fait cette transmission et quelle est sa nature? Voilà ce qu'il est difficile de bien expliquer. Cependant de nombreuses théories ont été émises, et parmi elles nous citerons celle de Weismann, qui parait de beaucoup la meilleure.

Weismann1 admet ou suppose qu'une substance assez complexe qu'il appelle plasma germinatif (Keimplasma) peut passer sans modification des ascendants aux descendants, établissant ainsi une continuité de matière, directe et intime, entre les parents et leurs enfants.

Les embryogénistes ont cherché le fil de cette conti nuité et ils croient l'avoir trouvé dans le filament nucléaire du noyau de Y ovule fécondé.

Ce filament nucléaire, je le rappelle en passant, est un élément essentiel, constant, qui se trouve toujours au sein du noyau de toute cellule et, par conséquent, dans l'ovule.

Au moment de la segmentation de l'œuf (voir § A I. et fig. 7, 8, 9 et 10), chaque partie divisée renferme un fragment du filament nucléaire , celui-ci se subdivise h l'infini, de telle sorte que, finalement, chaque élément cellulaire de l'organisme nouveau en renferme une portion.

i Weismann, Die Conlinuitàt des Keimplasmas, etc. Iena, i8So.

Les spermatozokles, s'il s'agit d'un mâle, les ovules, s'il s'agit d'une femelle, contenant aussi une parcelle du filament nucléaire de l'ovule fécondé qui a produit 1 individu c'est dans le phénomène intime delà fécondation, que nous trouverons le complément d'explication qui nous manque encore.

La fécondation s'opère par la fusion du pronucleus mâle et du pronucleus femelle, dérivant l'un des spermatozoïdes, l'autre du noyau de l'ovule; il s ensuit que la substance essèntielle du noyau du nouveau germe représente un mélange de parcelles matérielles provenant directement du père et de la mère. (

C'est là le lien matériel qui, de génération en genetion unit les individus qui descendent les uns des autres; c'est dans cette transmission d'éléments figures que se trouve le substralum anatomique de l'here-

dlQuoique très satisfaisante, cette explication ne résout cependant pas toutes les questions soulevées par le difficile problème de l'hérédité, mais elle permet pourtant de comprendre assez bien le pourquoi de la transmission des caractères normaux ou anormaux des parents aux descendants.

Les modes de l'hérédité sont nombreux, mais ce n est pas à nous qu'il appartient de les étudier. Comme dans le cours de l'étude des anomalies, nous indiquerons celles qui sont héréditaires et celles qui ne le sont pas, je termine ces' quelques considérations en rappelant que, dans les cas où elle est possible, l'hérédité n'est cependant pas fatale.

Constitution de la semence ou de l'œuf. — L'influence de la constitution de la semence ou de l'œuf,

a été invoquée, aussi, comme cause de production des anomalies; nous n'en parlerons pas cependant, nous réservant de revenir sur la constitution de l'œuf, lorsque nous nous occuperons des monstres composés.

Influence des commotions, violences extérieures et pressions mécaniques. — Dans le groupe des causes qui agissent postérieurement à la fécondation, se trouvent particulièrement les violences extérieures, les compressions, les coups, les heurts qui atteignent la mère, troublent la gestation et aboutissent parfois à la production d'un monstre. Les exemples abondent; en voici un, rapporté par I. Geoffroy Saint- Hilaire :

Une jeune fille, enceinte de quelques mois, était fréquemment l'objet de mauvais traitements de la part de son séducteur. Celui-ci provoqua, un jour, une chute brusque de la malheureuse, en tirant vivement une chaise sur laquelle elle allait s'asseoir. Blessée grièvement, par la violence du contre-coup, elle se rétablit cependant, mais accoucha, plusieurs mois après, d'un t/dipsencéphale.

Lafosse attribue la fréquence plus grande des anomalies, chez les grands ruminants, à la pression des aliments qui s'accumulent dans la panse.

Influence du système nerveux et des commotions morales. — A la même catégorie, il faut rattacher, les causes qui agissent par l'intermédiaire du système nerveux et proviennent d'une influence psychique, dont l'action retentit sur l'appareil vasculaire et contractile de l'utérus.

On ne peut nier, en effet, l'action indirecte, mais certaine,des commotions morales; celles-ci équivalent aux commotions physiques. En provoquant des contractions

dolentes delà matrice, elles déterminent, elles aussi, des îompressions mécaniques du fœtus.

Beaucoup de monstres pseudencèphaliens et anen- \êphaliens ont été mis au monde par des femmes qui rayaient éprouvé une violente et soudaine terreur.

Cette influence du moral et de l'imagination de la nère a été beaucoup exagérée autrefois, et aujourd'hui sncore, c'est à elle que l'on attribue une foule d'expliîations bizarres, qui ont persisté et sont acceptées par des personnes étrangères aux choses de la médecine.

Si les observations que nous avons consultées étaient I bien authentiques, il semblerait démontré que les indi- - vidus de l'espèce humaine n'ont pas seuls le privilège l'éprouver des commotions morales assez violentes, ; pour aboutir à la formation des monstres. Des cas analogues à ceux qui ont été observés chez la femme auraient été constatés chez nos femelles domestiques.

Influence des altérations pathologiques de l'embryon et de ses annexes. — Certaines altérations pathologiques de l'embryon et de ses annexes doivent être . considérées comme causes d'anomalies et de monstruosités ; ainsi on peut voir : 1° des troubles de formation vasculaire produire l'hydropisie embryonnaire; 2° le développement de tumeurs ou d'organes supplémentaires ^s'opposer aux soudures et désunir des parties encore molles.

Quelques exemples ayant trait à des faits de cet ordre, ont été étudiés et décrits par M. Lannelongue Dans un premier cas, c'est une tumeur du maxillaire

1 Lannelongue, Mémoire sur la pathogénie des anomalies congénitales.

Fio. 1. — Circulaires du cordon, autour du cou (d'après Hôrder).

Fie. ?. —

Déformation du cou, suite d'un entortillement du cordon ombilical.

tqui a déterminé un bec-de-lièvre complet de la lèvre : inférieure ; dans une autre circonstance, c'est une t tumeur congénitale de la langue, qui a provoqué une

Fia. 3. — Circulaires du cordon ombilical ayant déterminé des altérations du fœtus (d'après Hôrder).

Idivision du voile du palais ; enfin, dans un troisième 3as, il s'agit d'un bec-de-lièvre simple, dont l'origine tarait devoir être attribuée à l'existence d'une tumeur \iystique de la gencive.

Guinard, Tératologie. 2

of, GÉNÉRALITÉS

Les enroulements du cordon ombilical autour des différentes parties du fœtus, constituant ce que 1 on appelle des circulaires, sont très fréquents chez l'homme et sont souvent la cause de déformations assez graves — 11 est ordinaire de les rencontrer au cou, mais

Fig. 4. — Déformations du fœtus occasionnées par des circulaires du cordon (Charpentier).

Fio. 5.— Cas curieux de déformations du fœtus par des circulaires du cordon (cas de Trélat, emprunté à Charpentier).

ils peuvent entourer aussi le tronc et les membres. Les figures 1, 2, 3, 4 et 5 suffiront pour faire comprendre qu'il y a, dans les circidaires, une cause de malformations qui n'est pas à négliger.

La brièveté ou l'excès de longueur du cordon ombi-

Page 1