CHAPITRE PREMIER LA THÉRAPEUTIQUE ET LES DOCTIUNES MÉDICALES
En remontant à Toriginede la jiiédccine, on reconnaît que les premières tentatives faites pour guérir ou soulager les malades lurent l'œuvre de l'instinct ou du hasard. Dès qu'on eut constaté les effets heureux de certaines substances, on chercha k les reproduire dans les cas analogues, et, pour multiplier les bienfaits de ces guérisons, la loi égyptienne prescrivit aux malades de relater les péripéties de leurs affections et de leur traitement sur des registres déposés dans des temples où le public pouvait les consulter. Ainsi se fonda une thérapeutique purement ctnpinque, sans aucune prétention doctrinale, et dont tout le secret était d'appli([uer à un fait particulier les remèdes qu'on avait vu réussir ailleurs dans des faits semblables. Cette manière simple de comprendre la médecine forme la base des études d'IIippocRAXE et de son école : c'est l'observation pure, appli([uée à la connaissance des maladies et à l'action des remèdes, et cette observation clinique a suffi pour produire des résultats dont la valeur et la précision nous étonnent encore après bien des siècles écoulés.
Si la médecine s'était bornée à cette méthode de travail, elle n'eut pas fait de progrès bien rapides, elle serait restée une
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science tout à fait terre à terre, innis elle eût évité les enthousiasiJies trompeurs, les espérances déçues, les ambitions exagérées et surtout les erreurs qui, d'époque en épO([ue, rejuplissent malheureusement son histoire. Les hommes à esprit élevé, que tourmente d'une i'avon incessante le désir si no]>le de connaître la raison première des choses^ ne pouvaient se contenter longtemps de [)rescrire des rejuèdes sanscherclier à se rendre compte du mécanisme de leur action. Conunent agissent les médicaments f (jn'est-ce que la mahulie ? Qu'est-ce ([ue la santé ? (ju'est-ce ([ue la vie ? Toutes van questions n'ont pas tardé à se [)oser à l'intelligence des uiédecins. et comme elles touchent à l'essence même de notre organisation et d(; notre existence, la médecine s'est trouvée d'ejnhlée liée à la philosophie et a subi à travers les Ages les mêmes lluctuations que cette science, mère de toutes les sciences.
Dans un simple Précis de thérapeutique il ne convient pas de re<'herchei' à i'ond quelle inlluence k;s doctrines i)hilosophiques ont exercée sur la juédecine ; mais un ne saurait passer sous sih'uce, dùt-on en parler dune J'aron très sommaire, l'action que les doctrines médicales sur la vie. la santé et la maladie ont eue sur la lhérapeuli([ue. Dans le très court exjiosé qui va suivre, nous ne nous astrein(h'ons pas à l'ordre chi'onologi([ue, qui amènerait à des répétitions inévitables, l'esiirit humain revenant après bien des années aux idées «[uil a d'abord acceptées, puis îibandouuéj's : uous indiquerons simplement dans un ordre Iniiiquc Ic^ principales doclrine^, celles qui ont eu le ]dus de rclcnli>scuifMil. celles (]ui à répi)([uc de leiu* vogue ont entrahié «Icn m«Klilicali«)ns impurlautcs dau^ la manicro de traiter les malades ou (ra[>j)li(pi(M* les reuiçde> '.
1" Vitalisme et animisme. — La vie est -elle ujie force iudépeudanle el primilivc ? Lsl-clle au conlraire une résultante, «Icpeinlant dos propriétés de nn>, lis>M> el du lonctionnement de
' Vt»ir î\ c.' siijcl rinlinii-.iMc inlioiluclion «le Tkoisspuc el Pidolx. Ti'tti/r f/e tht'ra/H'utitfm' et t/v niftfii'n' i/nu/icolc, 0' «'dilion, et l'inlérc^-iuil arlulc «le \j. Ho\KU, lUifluirc (/e lu tncdeci/ic. Dicl. encydop. <l.-« S«ionee> médicale-.
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nos organes qui agissent eu vertu des lois chimiques et pliysiiîues? Dès les premiers âges de la médecine, les observateui-s se sont partagés en deux camps, et on a eu beau accumuler depuis cette époque les observations et les arguments de tout ordre, le procès reste encore pendant, et sa solution appartient plutôt au domaine de la conscience qu'à celui de la science : car elle se confond avec l'éternelle dispute des si»iritualistes et des matérialistes. Sous le nom de vilalhme et d'animisme les partisans du principe vital ou de la force vitale onl à plusieurs reprises éloquemment défendu leurs théories, et leur doclriuc a atteint son apogée dans l'œuvre de Barthez, qui reste l'iuipérissabh' titre de gloire de l'école de Montpellier au win'' siècle. Tiiérapeute émérite, Barthkz a laissé, sur l'art de guérir, les pré(ei>t(»s les plus remarquables. Mais bien qu'il s'étudie toujours à remonter les forces et à soutenir l'état général, on li'aperçoit pas toujours très clairement le lien qui rattache sa pratique à ses doctrines : car, outre son génie philosophicpie, il avait des (jualités de clinicien de premier ordre, et sans y i»rendre garde peut-être, puisait-il à plus dune source les indications de ses traiteuients.
2^ Naturisme. — Sans rien préjuger sur la nature de riiomiu^ et de la maladie, les naturistes ont reconnu que, dans bien des cas, les maladies tendaient spontanément à la guérison; ils ont pensé que la nature (en laissant à ce mot un sens absolument vague), était par elle-même médicatrice et (pi'il n'y avnit qu'à s'abandonner à ses seules forces. Cette doctrine qui, poussée i\ l'excès, amène à l'expectation absolue et à ral)olitioii de la thérapeutique, convenait cependant à un certain nombre d'allections aiguës. C'est au clinicien qu'il appartient de distinguer par uu diagnostic impeccable et un pronostic jjrécis, d'une part, les affections qui guérissent toutes seules et dont il évitera de troubler la marche par un traitement perturbateur et, d'autre part, les affections qui, laissées sans traitement, aboutiraieut à une terminaison fâcheuse et doivent être recti liées dans leur évolution par une thérapeutique active.
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3" Doctrines de rontogénie et de la spécificité. — Les
onloyenistes, spécifistes, essentialistes ont considéré les maladies comme des êtres à part, indépendants, et venant se greffer accidentellement sm* l'organisme. « Les maladies étant assimilées à des espèces naturelles, on en vient nécessairement à créer des entités morbides ((ui n'ont avec l'organisme d'autres rapports que <-.eux de. l'acteur avec le théâtre où il joue. Le corps n'est plus guère que le lieu des maladies. » Cette conception pathologique, (jue les microhiologistcs ont tenté de ressusciter de nos jours, arrive directement à des conséquences très importantes et souvent très malheureuses. Les médecins qui l'adoptent n'ont plus en effet qu'à chercher un remède pom* chaque maladie, devenue un individu tout à fait distinct; leur matière médicale ne tarde pas à se composer d'une série de remèdes tous prétendus spécifiques et dont le nom se composera du préfixe anti ou de la tcrjuinaison fuge, cojubinés avec le nom du mal à combattre (rébrifuges, antisyphilitiques, anticancéreux..., etc.). «Empoisonner la maladie comme un être malfaisant, distinct de l'organisme, ne conq>ter ([ue sm* le médicament, jamais sur la force médicatrice et se mettre systématiciuement à sa place, vouloir tout faire dans l'économie, même la sauté, c'est bien l'esprit de rette sorte de guérisseurs. » Trousseau, à qui nous empruntons <es citations, critiquait l'enqiirisme absolu, le spécifîsme et la polypharuiacie comme les conséquences inévitables de pareilles Ihéories. Les excès de la sérothérapie, (ju'il ne connaissait point, uioutrent aujourd'hui, sous une nouvelle forme, la justesse et la profondeur des vues du grand clinicien fraudais.
4" Homœopathie. — Un spécifiste d'une autre espèce, ce fut IIahnkmann, le fondateur du Vhomu' apathie. Pour lui, sans doute, les maladies ne sont i)as des êtres à part, elles ne sont au contraire que des ensembles de syjnptomes, et l'on n'a pas à se préoccuper de leur i)athogénie. Tout remède, pris à l'état de santé, est cajiable de jiroduire certains symptômes morbides ; pris à l'état de maladie, il fera cesser les mêmes symptômes, à la condition qu'ils existent par le fait juênie de la maladie. « La science du médecin se réduit donc à deux connaissances purement
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expérimentales : celle de la totalité des symptômes de chaque maladie naturelle et celle de la totalité des symptômes de chaque maladie artificielle et de l'agent médicinal qui produit celle-ci. » Cette doctrine, dont les prémisses ont été maintes fois reconnues erronées à la suite d'épreuves retentissantes, a été combinée par son fondateur avec la théorie toute mystique des doses infinitésimales ; elle semble aujourd'hui délaissée dans la pratique par la plupart de ceux qui s'abritent sous son nom.
5° Dosimétrie. — On a voulu voir dans la dosimétrie de Burggraeve une renaissance ou une transformation de l'homœopathie, ce n'est que partiellement vrai. Sans doute Bi rggraeve a trouvé la première idée de sa méthode dans la posologie de ITahnk- MANN, mais il a édifié tout son système sur une base philosophique et pathologique que celui-ci aurait au moins partiellement reniée. Il est vitaliste et s'attache incessamment à réconforter Vincitation vitale; il s'occupe presque exclusivement des affections fébriles, et ne leur reconnaissant, au moins à leur origine. aucune spécificité, croit les guérir s'il réussit k juguler la fièvre. ce qui est la préoccupation constante et presque unicfue des dosimètres. Pour n'être pas absolument nouveaux ces trois principes : non-spécificité delà maladie, jugulation de la fièvre, incitation vitale, n'en sont pas d'ailleurs mieux démontrés. Le trait le plus caractéristique, et peut-être le plus vrai de la dosimétrie, c'est qu'elle ne reconnaît pas de doses physiologiques. Les remèdes sont administrés à doses fractionnées et successives jusqu'à production des effets thérapeutiques voulus. Bien que Burggraeve ait eu, même sur ce point, des prédécesseurs on ne saurait lui contester le mérite d'avoir bien mis en lumière cette manière, généralement très utile et très simple, de prescrire les médicaments.
La dosimétrie n'est pas, à proprement parler une doctrine médicale ou thérapeutique ; les principes la préoccupent moins que leur application, et cette application consiste à donner des médicaments bien préparés, autant que possible des alcaloïdes, toujours sous forme de granules. Cette préoccupation de faire
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roTistninniont np]»*»! nnx mêmes spécialités pharmaceutiques nuit «iuclipio!'ois à Téclat <los piililicnlions dosimélriques.
6<» Solidisme et humorisme. — 1/in termina Me querelle des s(>//V//.s7/'s ot des humoristes [lose la question sur un terrain dilîérent. Les premiers peuvent faire remonter leurs doctrines à Thkmison (de Laodicée . élève d'Asclépiade. qui, dès l'anticpiité •rrecfpie, expli([uait toutes les mabulies par les variations de Jii tonicité en |dus ou en moins 'Siricfum, la.nim). Plus près de nous, llALLKHct (li'LLKN. cu étudiant l'irritahilité, ouvrent la voie à Hr(>wn. le vrai iondateur du solidisme. Tout devient spasme ou atonie, et " le juédecin ne doit avoir éj:ard «pià l'aberration qu'éprouve Viiicitafion afin de In ramener à son état normal ». Frajqié surtout pîir le sentiment de faiblesse qui caractérise pres([ue toutes les maladies, Brown les attribue ii un relAclicment de Iîi libre (dialbèse astliénicpiei et limite sa matière médicnle i\\{\ s<Mds afients cîipnbles de modifier l'incitation et surtoid «le la relever. Lîi médecine devenait entre ses mains d'une simplicité exli'éme.
Ailoptant le même princijie, mais considérant surtout les réaclions violentes. Incales ou «générales, des alTections fébriles, l'iVole italienne, dont Hasori fut le plus célèbre rej)résentant> crovait cpie la maladie était, au contraire de l'opinion de Browx. jdus souvent allribiiahle à un o\cè?> qu'à un défaut d'incitation. Au lieu de clierdier i\i'^ sljmnlants. elle s'étudia à appliquer la médicnlion rtntfro-fitimuhntfr. La «lé[»ression des forces dans le Iraiterueul de la pneumonie parle lartre slibiéà liante dose est restée le lype des procédés de celle école. Absolues dans leurs jirincipes, ce-; deux variétés de l'ércde solidish» oui ab(»uli sou veni à «le jrraves Iusucccn lliénipeuliques.
Ib'en «pi'il ail lon«:uemeid étudié le rôle des quatre bumeurs qu'il recoiinaissîiit dans l'écouomic {s-^wy. bile, pituite et alni- Mlc, <;vLiKN ne lut pas un humoriste extlusif: mais autour «le lui se forma une école «pii ne «•f>nnaissait «l'autre ]divsiolo«rie «|ue ra«tion sur nos «u'iianes iU's humeurs «[ui b's imbibent et «l'aidre pathologie que les altérati«»us «le «-omposilion «le «es buuH'urs. Tel lut V/tiiuntrisfuc. <}ui «levait aboutir fatalement à
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la cldmiâtrie, dont Sylviis de Le Boe (xvii^ sièilo) fut le i>romoteur. Les Acrelés alcalines ou arides des humeurs sont la «•anse essentielle des maladies, et tout l'art du méderin consiste A neutraliser ces Acretés ou à forcer l'économie A éliminer les humeurs peccantes. Cette doctrine est le triomphe des médicaments chimiques, des désobstruants, des fondants, des exutoires; elle multiplie les remèdes, elle aboutit A la polvpharmacie.
70 Médecine physiologique. — Au commencement de ce siècle, k un moment où l'esprit médical saturé des discussions dogmatiques du siècle précédent entre les nosolojiistes de toute variété, se laissait aller à la dérive, un réformateur vint, (|ui, avec un tempérament de polémiste ardent, une conviction profonde et ime entraînante élocpience, balaya de sa puissante dialectique toutes les doctrines médicales écloses avant lui :j'ai nommé Hroussais. Pour lui, la maladie proprement dite n'existe pas; elle n'est point un être à part, elle Ji'est (pr'im accident, dont la cause est une action intempestive des modifications intimes de notre économie. La physiolo*rie explique tout : A l'état normal, elle nous apprend le fonctionnejnent de nos organes; à l'état jjathologique, elle nous enseigne comment fonctionnent ces mêmes organes accidentellement faussés et dérangés. La vraie médecine doit donc être plit/fiiolor/ique, et c'est efrectivoment le nom qu'il donne A sa doctrine. Partant de là, les médications doivent être d'une simi»liçité excessive; la thérapeutique devient une simple branche de Thygiène, et la matière médicale doitêtre privée d'ime foule d'agents plus nuisibles qu'utiles. Broussais est en effet aussi avare que possible de remè<les. Malheureusement parmi les médications (pvil conserve, il fait une phice d'honneur à la saignée, et sous son influence, on a tellement abusé des émissions sanguines qu'on y a plus tard renoncé d'une façon systématique et trop absolue.
S'' Pasteur. Les microbes. La médecine contemporaine.
— De Bhoitssais A Pasteub. le travail de hi médecine s'est porté sur autre chose que sur des doctrines. L'admirable découverte de Laenneg a orienté les recherches vers les études cliniques et
analomo-palhologiques, et pendant la période moyenne de ce siècle, on a porté à un degré de précision, inconnu jusqu'alors, le diagnostic précis des lésions dont on a minutieusement étudié les moindres signes révélateurs. Mais les questions d'étiologie. de pathogénie et de thérai)euti(iue, sont restées pendant toute cette période dans un oubli relatif. Avec Pasteur , tout va changer. Appliquant à la pathologie le résultat de ses merveilleuses découvertes sur les fermentations, notre immortel savant montre que certaines maladies infectieuses sont dues à la pénétration dans notre organisme de germes animés (microbes, bactéries, bacilles, etc.). Aussitôt une légion de travailleurs, s'élançant sur les traces du maître, a marché de découverte en découverte, d'innovation en innovation, et on a pu croire un moment que la médecine allait devenir une science définitivement assise, exacte, parfaite, aussi précise que la physique, aussi variée que la botanique. Ilélas î ce temps « où il faisait bon vivre quand on s'intéresse aux choses de la médecine » n'a pas duré bien longtemps. En jetant un regard d'ensemble sur l'évolution des idées depuis ces vingt dernières années, on voit sans peine que nous avons repassé avec la rapidité qui caractérise notre époque, par les mêmes phases, par les mêmes doctrines que nos pères avaient mis phisieurs siècles à parcourir. Ne sont-ils pas, en effet, des ontogénistes, des essentialistes, ces médecins qui, dans chaque maladie, ne voient que le microbe et ne considèrent l'organisjne que comme le bouillon de culture des bactéries ? Ne sont-ilspas humoristes et chimi<Ures,ceux qui expliquent l'action des germes pathogènes parles toxines que ceux-ci sécrètent et cherchent avec une opiniâtreté infatigable l'antidote de chaque toxine ? Ne sont-ils pas des natinûstes, les histologistes et les histochimistes (jui, avec une admirable patience, décèlent une il une les défenses de l'organisme et nous montrent nos globules Idaucs marchant ù l'assaut des bactéries et nos liquides organiques se chargeant des antitoxines propres à neutraliser les poisons qui nous tuent? Et à côté de toutes ces recherches qui ont plus spérialement absorbé, ces temjis derniers, l'attention médicale, n'est-il pas facile de rattacher au solidisme les travaux ^es neuropathologistes sur l'action trophique du système ner-