‹ Précis de thermométrie clinique généraleChapitre 3 sur 64 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Historique

La température du corps dans les maladies a été prise en considération depuis les temps les plus reculés. L’antiquité médicale avait déjà noté l’augmentation de la chaleur dans l’état fébrile.

Hippocrate, qui, au dire de Galien, n'ignorait pas la sphygmologie, avait dirigé son attention vers la température extérieure du corps. C’était sur l’observation de la température que, dès cette époque si lointaine, le vénérable patriarche de la médecine se fondait pour l’appréciation de l’état fébrile. C’est de là qu’est venu le mot pyr, pyretos, feu, que les anciens médecins employaient pour désigner la lièvre. L’étymologie latine a une signification analogue: febris, venant de fervere, bouillir, brûler.

Galien, qui florissait dans le deuxième siècle de l'ère chrétienne, attacha tant d’importance à la température dans les maladies, qu’il n’hésita pas à établir que l’augmentation de la chaleur du corps constituait l’essence de la fièvre : «Calor praeternaturàlis substantiel febrium *.»

L’assertion de Galien est bien fondée; cela est attesté par les observateurs les plus versés dans celte matière. Le professeur Andral dans son cours professé à la faculté de médecine de Paris, en 1841, déclara que le phénomène le plus caractéristique de l’état fébrile était l’élévation de la température1 2 3. Le docteur Roger dans un remarquable mémoire, Recherches sûr la température chez les enfants , à l'état physiologique*, établit que la température élevée est l’élément essentiel et le plus constant de l’état fébrile. . que le phénomène caractéristique et fondamental de la fièvre consiste dans une lésion de caloricité. Le docteur Traube, l’un des plus distingués professeurs de Berlin et l’un des plus ardents promoteurs de la thermométrie clinique, a conclu de ses nombreuses et minutieuses observations que la fièvre consistait principalement dans l’élévation de la température 4. En 1855 le docteur H. B. Maurice écrivit: «La fièvre consiste essentiellement dans une élévation de la température du corps 5.» Pour le doctelir Hardy, l’élévation de la température est le signe pathognomonique, le critérium le plus certain de la fièvre6. Le docteur Ladé n’a pas été moins explicite: «Sans élévation de température, dit-il, il n’y a pas de fièvre; c’est du moins le seul symptôme constant, et qui ne manque jamais 7. » La même pensée a été, récemment encore, émise en

1 Liber de differentiis febrium, cap. i, de generali febrium divisione.

2 Duclos, Quelques recli. sur l'état de la température dans les maladies.— Paris, 1864.

3 Arch. gén. de méd. — Paris, 1844 et 1845.

4 Ueber Crisis und critische Tage. — Berlin, 1851.

5 Des modifications morbides de la température animale dans les affections fébriles. — Paris, 1855.

6 De la température animale. — Paris, 1859.

7 De la température du" corps dans les maladies. — Genève, 1866.

ces termes par le professeur Ilirtz de Strasbourg: «C’est la chaleur exagérée qui est l’essence capitale de la fièvre1.» Enfin, pour ne pas allonger indéfiniment ces citations, nous invoquerons en dernier lieu l’opinion du clinicien, qui a le plus d’autorité en cette matière, de l’éminent professeur de Leipzig qui vient de mettre au jour une œuvre monumentale, fruit de seize années d’une observation assidue et rigoureuse. Le docteur Wunderlich dit: «Le médecin qui voudrait juger d'une affection fébrile sans mesurer la température, pourrait être comparé à un aveugle qui chercherait à s'orienter dans une localité inconnue 2.» Lorsque nous traiterons de l’importance de la thermométrie dans la clinique, nous exposerons notre opinion à ce sujet; pour le moment, et pour ce qui concerne spécialement la fièvre, nous déclarons que nous ne connaissons pas de moyen aussi sûr que l’application du thermomètre pour déterminer l’existence de la fièvre, mesurer son intensité, suivre ses oscillations et prévoir ses résultats. Telle est la conviction, qui nous est fournie par l’étude de plus de vingt mille observations clinico-lhermométriques recueillies par nous pendaut ces dernières années.

D’après ce qui vient d’être dit, on peut voir qu’il n’y avait rien d’exagéré dans l’assertion de Galien. Le célèbre médecin de Pergame, dont l’autorité a fait loi pendant plusieurs siècles, a légué à la postérité ses connaissances sur ce sujet.

On peut dire avec vérité que la plupart des médecins de l’antiquité et du moyen âge ont considéré l’accroissement de la température comme le symptôme pathognomonique de la fièvre, et que tous ont regardé ce phénomène comme le signe le plus important dans les affections aiguës.

Mais à ces époques éloignées l’appréciation de cet élément de diagnostic était loin d’être rigoureuse. Les sensations rap-

• * de m^- et de pratiques, t. vi, art chaleur. — Pa-

ris, 1807.

2 Das Verhaltcn der Eigenwdrme in Krankheiten (De la tenwératun du corps dans les maladies).— Leipzig, 1808.

portées par !e malade et éprouvées par la main du médecin étant les seuls moyens d’évaluation de la température, la mesure exacte en était impossible; c’était à peine si l’on pouvait reconnaître que la peau était plus ou moins chaude dans un cas que dans un autre, ou plus chaude qu’elle n’a coutume d’être dans l’état jiormal.

Le contact de la main est un mauvais moyen d’apprécier la température; la main n’offre en aucune manière les conditions d’un bon instrument calorimétrique. En raison de son volume il est difficile de l’adapter à certaines parties du corps, qui révèlent mieux que d’autres l'état de la température ; pourvue d’une forte chaleur spécifique, elle prend ou elle fournit, comme dit le docteur Fouqué-, beaucoup de calorique aux régions sur lesquelles on l’applique ; traversée par de nombreux courants sanguins, qui lui arrivent incessamment avec une température sensiblement égale et constante, elle ne peut se mettre en équilibre de température avec les différentes parties du corps, parce que ces courants emporteront l'excès qui leur est transmis, et la température de la main demeurera la même ou stationnaire quand la chaleur perdue par le rayonnement extérieur et celle enlevée par les courants sanguins égaleront la portion de chaleur à elle transmise par les parties avec lesquelles elle se trouve t en contact. La main ne peut donc que transmettre la sensation de la chaleur quelle reçoit ou qu'elle perd dans un temps donné, ou la différence entre sa température et celle du corps qu’elle touche. Le main peut éprouver du froid bien que la température de la région, sur laquelle elle est appliquée, soit élevée de plusieurs degrés, ce qui dépend de la chaleur de la main de l’observateur et de l’humidité de la partie explorée. Pour toutes ces raisons la main est un instrument thermométrique insuffisant et infidèle.

Ajoutons que la manière ordinairement employée de toucher le visage, les bras et les mains des malades est vicieuse,

1 De l'emploi du thermomètre en médecine, pag. 10. — Paris, 18o8.

parce que ces parties étant habituellement découvertes, se refroidissent facilement. Les régions qu’il convient de'palper sont celles qui demeurent couvertes, et particulièrement la poitrine et le ventre, qui doivent» être explorés par la main introduite sous les couvertures et sous les vêtements.

La détermination rigoureuse de la chaleur animale ne pouvait venir qu’après la découverte, datant de la fin du seizième siècle et ayant pour ohject le merveilleux instrument qui a rendu de si importants services à la science et à l'industrie, et dont l’invention est attribuée par les uns à Corneille van Drebbel, fils d’un paysan de la Hollande du nord, par d’autres à Galilée, et par d’autres, en assez grand nombre, à Sanctorius.

Mais un point sur lequel tout le monde est d’accord, c’est que les premières applications du thermomètre au corps humain sont dues au médecin vénitien Sanctorius, au patient Sanctorius *, qui fut professeur de médecine à l'univercité de Padoue, et dont on connaît les remarquables recherches et expériences sur le poids du corps.

Ce fut ainsi que se trouva posée la première pierre de 1 édifice, qui ne fut continué que beaucoup plus tard. Il s’écoula plus d’un siècle pendant lequel la thermométrie ne fit aucun progrès, jusqu’à ce que Bocrhaave 2 et ses disciples eussent fait usage du thermomètre dans la clinique médicale.

Boerbaave, qui avait combattu l’antique doctrine de la fièvre, suppose que des trois phénomènes (frisson, fréquence du pouls et chaleur), admis par lui comme principaux dans la fièvre (In omiii febre a causis internis orta horripilalio, pulsus velox, calor, vario febris tempore, varia gradn, aclaitnt')3, la fréquence du pouls seule se manifeste dans toutes les périodes de 1 état fébrile et est par conséquent son phé-

] en 1561 à Capo d’Istria et mort en 1626.

j P naquit à Worhout, près de Leyde, en 1668, et mourut en 1738.

Ue cognoscendts et curandis morbis aphorismi; aphor. 563, pag. 119.

nomène essentiel ( Quae quidern in omni febrc adsunt, sed sola velocitas puisas adest ex lds omni febris tempore, ab initio ad fmem, eaque sola medicus jrraesentem febrim judical)1. 11 n’y a pas lieu de s’étonner de l’opinion émise par l’illustre professeur; il ignorait encore, comme on l'ignorait de son temps, que même- dans le frisson des fièvres il y a élévation de la température du corps.

Cependant Boerhaave se servit lui-même du thermomètre pour déterminer la chaleur produite dans les maladies. Dans son aphorisme 673 le savant professeur de Leyde dit que la chaleur extérieure se reconnaît par le thermomètre et la chaleur intérieure par la sensation éprouvée par le malade et par la teinte rouge de l’urine ( Calor febrilis thermoscopio externus, sensu aegri et rubore urinae internus cognoscitur ) 2.

Les disciples de Boerhaave, et particulièrement Van Swie* ten, affirment qu’ils possédaient des thermomètres portatifs et exacts, divisés d’après l’échelle de Fahrenheit et avec l'indication de la température normale (de 95° à 96°) marquée sur l’échelle graduée. Van Swieten commenta le dernier aphorisme du maître dans les termes suivants: « Omnium ergo certissima mensura habetur per thermoscopia, qualia hodie pulclierrima habentur et portatilia quidern. fahrenheitiana dicta a primo invcntore ; accuratissima imprimis ilia sunt, quae aryentum vivum loco alterius cujuscunque liquidi continent. Tali thermometro prius mensuratur calor hominis sani et pleruuque in indice affixo illo gradus notalus est; deinde hoc cognito, si idem thermometrum a fébricitante aegro manu leneatur, vel bulbus ejus ori immittatur, vel nudo pectori aut sub axillis applicelur per aliquot minuta horae, apparebit pro varia altiludine ascendentes argenti vivi, quantum calor febrilis excedat naturalem et sanum valorem 3.»

1 Op. cit., aphor. 570.

2 Op. cit., pag. 178.

3 G. Van Swieten, Commentarii, in H- Boerhaave apliorwnos. — Lugd. Batav., 1745.

Mais ni Boerhaave ni ses disciples ne nous ont transmis des résultats précis de leurs observations; il paraît qu’ils n’ont pas connu toute l’importance de la thermométrie clinique.

C’est à de Haen, écrivain fécond, professeur distingué et médecin éminent de l’hôpital général de Vienne, en Autriche, que revient la gloire d’avoir été le fondateur de la thermométrie clinique. L’ouvrage intitulé Ratio medendi 1 * du à ce praticien distingué est digne d'une lecture attentive et mérite d’être médité.

Ce fut de Haen qui introduisit l’étude de la thermométrie dans la pathologie (De supputando calore corporis humant); ce fut lui qui préconisa l’emploi du thermomètre et en démontra les avantages après avoir fait de cet instrument une application très-étendue, tant sur des sujets sains que sur des sujets malades, et avoir découvert par ce moyen un grand nombre de faits importants, tels que les rémissions de la température pendant la matinée, et ses exacerbations pendant la soirée chez les fébricitants, l’élévation de la température dans la fièvre dite algide, le défaut de relation entre la fréquence du pouls et le degré de chaleur chez un certain nombre de malades, enfin le contraste fréquent qui existe entre la sensation de la chaleur subjective et l’élévation de la température objective, etc.

Ce fut de Haen qui, le premier, nota que dans la période * de froid des accès de fièvre intermittente, le thermomètre indique une élévation de température qui ne fait que se soutenir dans la période de chaleur; ce fut'encore lui qui, le premier, révéla ce fait que dans quelques cas la température augmente, et même de beaucoup quelquefois, dans les premiers moments qui suivent la mort. Le savant médecin viennois se guida d’après les indications fournies par la température pour ses applications thérapeutiques, et il consi-

1 Consulter la 2 me partie, chap. x; la 3.me partie, chap. m; la 4.me par.

• 3' VI> ia 7-me partie’ chaP- la lü-m0 Partie, chap. i et n — Pa-

déra lé retour de la chaleur à son degré normal comme une preuve du rétablissement de la santé.

L’accroissement de la température s’élevant parfois jusqu’au maximum pendant le frisson des accès fébriles, est aujourd'hui un fait parfaitement établi. Senac avait déjà remarqué que pendant le stade de froid de la fièvre intermittente le thermomètre, introduit dans la cavité buccale, ne descendait pas1. Un grand nombre de médecins, en Pologne, en Angleterre et aux Etats-Unis ont observé l’ascension du thermomètre dans le choléra-morbus aux approches de la mort. MM. Briquet et Mignot'2, à une époque de beaucoup postérieure, ont constaté l’élévation de la température dans la période algide du choléra et quelques moments avant la mort; c’est un fait qui depuis a été parfaitement fixé par le docteur Doyère3. M. Bennel Dowler a vérifié aussi l'augmentation de la température immédiatement après la mort, fait qui a été mis en évidence dernièrement par un grand nombre d’observateurs, tels que Ebmeier, Leyden, Billroth, Fick et autres, emAllemagne, pour diverses névroses et notamment pour le tétanos. Le docteur Wunderlich a observé 43°, 4 sur un tétanique un quart d’heure avant le décès, et 44°, 9 au moment même où le malade succombait. Puis, la température monta progressivement pendant l’espace de 53 minutes,- moment où le thermomètre marqua 45°, 5; à partir de ce moment elle déclina, de sorte que, une heure et demie après la mort, elle se trouvait à un degré égal (44°, 9) à celui qui avait été noté au moment du décès; le jour suivant à 10 heures et 55 minutes du matin, la température était encore de 38°, 4 4. Pour notre part nous avons déjà vérifié ce fait dans plusieures observations dont nous rendrons compte.

1 De recondita febrium intervint rntura, pag. 40. — Paris, 1759.

2 Truite du choléra-morbus.— Paris, 185Q.

3 Mémoire sur la respiration et la chaleur humaine dans le choléra. — Paris, 1863.

4 Arch. cler Ileilk, 1864.

Mais de Haen n’a pas tiré de conclusions de ses minutieuses observations, il n’a pas fait connaître toute l’importance pratique de la thermométrie pour le diagnostic et le pronostic des maladies; c’est pour cela que son ouvrage n’a pas été suffisamment apprécié et qu’il est tombé dans un oubli presque complet.

11 vint ensuite une autre période de décadence pour la thermométrie clinique:; on pourrait 'citer quelques noms qui ont été rapidement oubliés. La température animale fut alors étudiée presque exclusivement sous le point de vue physiologique. Nous devons cependant une mention spéciale à J. Currie (1797), dans les ouvrages duquel les observations des maladies sont accompagnées de la mesure de la température et sont indiquées les modifications que la température éprouve sous rinffuence de divers moyens thérapeutiques.

Borsieri (1 725-1785), ayant fait des expériences peu rigoureuses jugea que le thermomètre était infidèle, et pour celte raison renonça à l’emploi de cet instrument.

J. Hunter (1728-1785) fit, pour la détermination de la température locale, des recherches et des expériences intéressantes que nous -aurons encore occasion de citer. Le célèbre physiologiste livra à la lumière de la publicité le lésultat de ses observations thermométriques, démontrant que les animaux pouvaient supporter de notables abaissements de la température ambiante, parce qu’ils possédaient en eux mêmes suffisamment de chaleur pour pouvoir rétablir l’équilibre. Ce fut Hunter qui, le premier, constata l’élévation topique de la température dans les inflammations, et sa première observation se rapporte à un cas d’hydrocèle récemment opéré.

Spallan/.ani (1729-1779) étudia les rapports de la circulation avec la respiration dans l’état normal.

Ch. Martin (1740) publia en Angleterre ses observations thermométriques, faites avec régularité sur des sujets sains et sur des animaux.

Haller, qui apporta une sérieuse attention à l’étude de la chaleur animale, fit usage lui aussi du thermomètre dans quelques cas morbides, et il trouva pour la température de la fièvre intermittente 41°, 1 à 42°, 2, et dans la fièvre typhoïde 42°, o l.

En somme, pendant cette période, la thermophysiologie fut l’object de sérieuses recherches entreprises par des observateurs de grand mérite, tels que Blagden, Dobson, Lavoisier, Crawford, Gentil (1815), Edwards (1824), etc.

La renaissance de la thermométrie clinique eut lieu vers l’année 1840, époche à laquelle d’éminents praticiens se dévouèrent ci son étude et à ses applications, et lui donnèrent une importance considérable, en publiant le fruit de leurs investigations.

C’est ainsi que le professeur Bouillaud, en se basant sur un grand nombre de faits démontra la facilité de l’emploi dn thermomètre et la certitude des résultats obtenus à l’aide de ce mojmn2. M. Piorry contribua également à vulgariser à Paris l’usage du thermomètre en présentant dans un tableau les résultats do ses recherches sur la température, tant dans l’état physiologique que dans l’état pathologique3.

Le vénérable professeur Andral, investigateur infatigable, étant parvenu à établir (1841) quelques lois sur la température pathologique, donna une nouvelle impulsion à la thermométrie clinique. H n’y a pas lieu dé s’étonner, car le professeur Andral se montre toujours, comme l’a écrit le docteur Wunderlisch, à la tête du progrès scientifique de son époque.

Déjà antérieurement M. Donné avait cherché à déterminer quelles étaient les maladies dans lesquelles la température était le plus élevée et dans lesquelles la respiration et la circulation étaient le plus fréquentes; parmi les résul-

1 Arch. gèn. de médecine. — Paris, 1835.

2 Clinique médicale, t. ni, pag. 438.

3 Traité de diagnostic et de sémmeiologic, t. in, pag. 33-41. — Paris;

tats de ses recherches il nota que c’est dans la fièvre typhoïde, où le niveau de la colonne thermométrique monte au-dessus de 40°, que se rencontre le plus grand désaccord entre l’élévation de la température et la fréquence du pouls; mais cet auteur ne put indiquer, faute d’un nombre suffisant d’observations, les relations qui existent entre les variations pathologiques de la température et la marche des maladies l.

La thermométrie médicale infantile eut aussi à cette même époque ses explorateurs assidus. M. Henri Roger fit imprimer dans les Archives générales de médecine , de 1844 à 1845, une longue série d’observations sur la température dans les différents âges de l’enfance, et dans les diverses maladies de cette période de la vie 2. C’est un des travaux les plus complets sur cette spécialité, et qui a été d’une grande utilité pour les travailleurs qui' sout venus après.

Le docteur Monneret écrivit dans le Compendium de Médecine pratique 3 un très-bon article sur la température considérée dans ses relations avec la pathologie générale ; il divisa les maladies en deux groupes, dont l’un comprenait les affections avec augmentation de chaleur et l’autre les affections avec abaissement de température. Quelques années plus tard, dans son Traité de pathologie générale, publié en 1867, il revint sur le même sujet, et le traita dans ses rapports avec la nature des maladies et leur classification nosographique.

La chirurgie, quoique moins avancée sur ce point que la médecine, ne resta cependant oubliée. Après Hunter3 4, qui avait entrepris l’étude de la température dans les maladies chirurgicales; après Tomson, qui avait fait des recher-

1 Recherches sur l’état du pouls, de la température et de la respiration-, Areh. gén. de méd.— Paris, 1835.

2 De la température chez les enfants à l'état physiologique et patholo-

3 Art. Températuae; t. vnr, pag. 114.— Paris, 1846

4 Philosoph. transactions; 1775-177.8 et 1837.

ches sur la chaleur produite par les parties enflammées; après Brechet et Becquerel, qui avaient constaté l'élévation de la température locale dans l’inflammation l, est venu le docteur Demarquay, qui a fait une série d’expériences dans le but de déterminer quelles étaient les modifications apportées à la température animale par la douleur, par les hémorrhagies, par la ligature des vaisseaux, par les inflammations traumatiques, par les étranglements tant internes qu’externes, et enfin par les agents toxiques2.

Les agents thérapeutiques furent également considérés sous le point de vue des modifications qu’ils impriment à la température. Des recherches furent dirigées dans cette voie par MM. Demarquay3, Dumeril et Lacointe4, qui divisèrent, sous ce rapport, les médicaments en trois ordres, . rangeant dans le premier ceux qui à toute dose font élever - la température du corps (tous les excitants, et avec eux l’iodure de potassium); dans le deuxième ceux qui à toute dose font baisser cette même température (iode, sublimé corrosif, stupéfiants); et enfin dans le troisième les substances médicamenteuses qui à faible dose produisent une augmentation de chaleur et à haute dose déterminent une diminution.

A une époque déjà éloignée James Currie avait fait des recherches sur l’action de l’eau froide et de l’eau chaude dans la fièvre et quelques autres états morbides, ainsi que sur l’influence de la digitale, de l’opium et de l’alcool sur la température des sujets qui y étaient soumis5.

On peut dire que jusqu’à cette époque on n’avait fait qu’établir les bases de la thermométrie clinique qui plus tard devait apparaître dans tout son éclat. Les investigations des praticiens se bornaient à peu-prés à déterminer

1 Ann. des sciences naturelles. — Paris, 1835.

2 Recherches expérimentales sur la température animale; thèse inaugurale.— Paris, 1847.

3 Thèse cité.

4 Académie des sciences, 1847-1848; et Arch. çjèn. de mèd., 1848.

5 Medical reports; 1779.

les mnxima, les minirna et les moyennes générales de la température dans les diverses maladies ; les observations thermométriques n’étaient pas généralement continuées pendant tout le cours de la maladie, ni mises en parallèle avec les symptômes qui se produisaient dans leurs différentes périodes ; on manquait enfin d’un plan régulier de constations thermiques.

En 1850 la thermométrie pathologique entra dans une nouvelle phase de véritable progrès. C’est à partir de cette époque, et surtout pendant ces vingt dernières années, que la thermométrie clinique a fait le plus de progrès, progrès dont il n’est que juste de rapporter la plus grande partie à la savante et laborieuse Allemagne. C’est l’époque la plus brillante de la clinique thermoscopique.

Les docteurs Barensprung, médecin de Halle, Traube, professeur à Berlin, et plus tard Wunderlich, professeur à Leipzig, furent les premiers qui consignèrent des observations thermométriques régulières et complètes, soigneusement recueilles et comparées au cours, aux périodes, à la durée et à la therminaison des maladies. Ce furent eux qui introduisirent définitivement la thermométrie dans la pratique médicale.

M. Barensprung, qui institua les observations thermométriques quotidiennes et suivies avec méthode, publia en 1851 le fruit de ses recherches dans un mémoire très-étendu sur la chaleur physiologique1. Mais ce célèbre observateur avait commencé déjà avant cette publication la série des investigations importantes dont il a enrichi la thermométrie cli-. nique.

Le docteur Traube publia en 1850 ses premières constatations de la température dans un écrit sur l’action de la digitale ; mais ce fut en juin de cette même année que ce

1 Untersucliunger über die Temperaturverhaltnisse des Fœtus und des crwcichsenen Menschen imgesunden und kranken Zustande ( recherches sur la température du fœtus et des adultes dans' l'état de santé et de maladie ) : Mnller’s Arch.; 1851. '

savant professeur commença à noter la température anormale dans un cas de fièvre typhoïde, postérieurement à I3;irensprung.

Le docteur Traube a doté la science d’un remarquable mémoire: Ueber crisis und critische Tage, 1851 (Des crises et des jours critiques), mémoire riche en faits et tendant à rétablir l’antique doctrine des crises. Dans ce travail l’auteur divise les maladies, sous le rapport de leur terminaison, en deux classes, plaçant dans l’une celles qui se terminent rapidement, et dans l’autre celles qui marchent lentement et graduellement à leur fin. Pour donner une idée de l’ouvrage du célèbre médecin allemand nous reproduisons ici en résumé les conclusions principales qu’il y a établies.

1°. La fièvre consiste principalement en une élévation de la température animale.

2°. Le retour de la température à son état normal s’effectue de deux manières, ou rapidement et comme par un saut brusque dans un espace de 12 à 36 heures, ou progressivement et en quelques jours.

3°. L’abaissement rapide de la température, qui précède le rétablissement de la santé, est généralement accompagné de diaphorèse copieuse et plus rarement d’un précipité d’acide urique dans les urines.

4°. L’abaissement subit de la température, qui annonce la guérison, peut se manifester même avant que le processus inflammatoire ait cessé de s’étendre.

5°. Avec l’abaissement rapide de la température coincide presque toujours une diminution rapide de la fréquence du pouls.

6°. Dans les maladies de lougue durée, où la température diminue graduellement, le type de la fièvre est celui de la fièvre hectique, c’est-à-dire que dans les rémissions du malin la température descend à son degré normal, ou même au-dessous, tandis que dans les exacerbations du soir la température s’élève au-dessus du chiffre normal.

7°. L’abaissement subit de la température dans les maladies aiguës a lieu, lorsqu’il précédé le 14.mo jour, dans les 3,me, 5.me, 7.me ou 9.rae jour.

8°. Quand la température baisse rapidement dans les jours que nous venons d’iudiquer pendant le cours d’une inflammation aiguë, le processus inflammatoire cesse de se propager. Dans ce cas la descente de la température peut aller jusqu’au-dessous du degré normal et puis se relever lentement. Dans le pouls on observe souvent un phénomène analogue.

9°. La fréquence du pouls ne fournit souvent aucun élément pour l’ appréciation de l’inteùsité de la fièvre; le pouls fréquent peut exister avec la température normale et réciproquement l.

Le docteur Wundêrlich, un des praticiens les plus distingués de l’Allemagne, a cultivé et étendu le champ d’exploration des docteurs Bârensprung et Traube. La thermométrie clinique a reçu une merveilleuse extension due â l'observation persévérante et éclairée du célèbre professeur de Leipzig; pendant un espace de seize années ce clinicien expérimenté s’est dévoué avec un admirable ardeur à l’étude de la thermométrie; l’enseignement du docteur Wundêrlich a été, comme l’a justement dit le docteur Beaumi, de Strasbourg, un foyer d’où la thermométrie a rayonné d’abord sur l’Allemagne, et de ce pays vers la France, l’Angleterre, l’Amérique et en définitive vers toutes les autres contrées, grâce à la persévérance du maitre, et au zèle des disciples. Le docteur Wundêrlich, qui avait commencé ses investigations thermométriques en octobre 1851, a consigné les résultats de ses consciencieuses et rigoureuses observations dans des nombreuses publications qui, augmentées et développées, ont été réunies par lui en une œuvre magis-

1 Le docteur Traube a publié encore d’autres travaux relatifs à la thermométrie médicale: Ueoer den Finfhiss, e te. (De l’influence des émissions sanguines dans la température du corps dans les maladies fébriles, 1H51), et Zur théorie des Fiebers, 1864 (Sur la théorie des fièvres).

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traie *. C’est à cet infatigable observateur que la thermométrie clinique doit pour la plus grande partie ses progrès et sa vulgarisation.

Beaucoup d’autres praticiens d’Allemagne ont suivi le mouvement et apporté leur coopération à l’œuvre commune; parmi eux figurent les noms respectables de Lichtenfels et Frôhlich1 2, Michael3, Wachsmulh4, Griesinger5, Billrotb6,

Thomas7, Jenni8, Liebermeister 9 et autres cliniciens en réputation.

Il a été établi d’après les médecins allemands, et particulièrement d’après le docteur Wunderlich, que la température suit un cours spécial dans les diverses maladies fébriles, fait des plus importants pour le diagnostic, le pronostic et les indications thérapeutiques, comme nous le verrons plus tard.

D’après ce qu’assure le docteur Wunderlich, dans tous les établissements 'cliniques de l’Allemagne, dans presque tous les hôpitaux, et dans la pratique particulière des principaux médecins, les applications lliermométriques sont d’usage ordinaire et considérées comme une partie essentielle de l’observation dans les maladies fébriles.

La France, l’Angleterre, la Russie, l’Amérique n’ont pas négligé la thermométrie clinique. Les écrits de MM. A. R.

1 Bas Verlialten der Eigenwârme in Kranlcheiten, en 8.°, de vi-384 pag., avec 40 grav. et 7 tabl. de températures.— Leipzig, 1868.

z Beobàchtungen über die Gesetze, etc.; 1852 (Observations sur les lois de la fréquence du pouls et sur la température dans l’état normal et sous j’influence de certaines causes).

3 Archiv für pliysiologische Heilkunde; 1856.

4 Typhus ohne Fieber; 1863 (Typhus sans fièvre), et Zur Lehre vom Fieber: 1865 (Sur la doctrine de la fièvre).

5 Infections Kranlcheiten; 1864. Cet ouvrage a, été traduit en français par le docteur G. Lemattre (Traité des maladies infectieuses; Paris, 1868).

e Archiv für Chirurg.; 1864; et Archiv. gén. de mèd 1865.

7 Arch, der Ileilk; 1864, 1865 et 1867.

8 Beobàchtungen über die Korperwàrme in Kranlcheiten (Observations sur la chaleur du corps dans les maladies). — Zurich, 1860. ^

9 Klinische Untersuchungen über das heber, 1865 et 1866.

Mignot1, Robert; Latour2, H. B. Maurice3, Spielmann4, F. A. Fouqué 5, E. Hardy6, Duclos7, Charcot8, Montegazza9, A. Ladé lü, Hirtz ll} J. Jaccoud 12, Anfrun 13, E. Labbée u, montrent l’importance qu’on reconnaît en France à l’examen de la température dans les états pathologiques.

Pour la part de l’Angleterre et de la Russie nous devons une mention spéciale à MM. les docteurs Thomas Armetriding Compton15, Sidney-Ringer 16, Aitken, H. Zorn 17, dont uous aurons occasion de citer plus d’une fois les estima-

1 Recherches sur les phénomènes normaux et morbides delà circulation de Ta caloricité- et de la respiration chez les nouveau-nés— Paris, 185d.^

2 Des éléments physiologiques du pouls, pag., 19 et suiv.; Paris, 1852. De la chaleur animale comme élément du diagnostic des fièvres intermittentes sans intermittences, pernicieuses ou non; Paris, 1862. De la chaleur animale comme principal élément du diagnostic différentiel de la pneumonie; Paris, 1864.

3 Des modifications morbides de la température animale dans les affections fébriles. — Paris, 1855.

4 Des modifications de la température animale dans les maladies fébriles aiguës et chroniques, — Strasbourg, 1856.

5 De l'emploi du thermomètre en- médecine. — Paris, 1858.

c De la température animale dans quelques états pathologiques et de ses rapports avec la circulation et la respiration. — Paris, 1859.

7 Quelques recherches sur l’état de la température dans les maladies. — Paris, 1864.

8 De l’état fébrile chez les vieillards (Gaz. des hôpitaux, juin, 1866).

9 Influence de la douleur sur la chaleur animale (Gaz. hebd., 1866). •

!0 De la température du corps clans les maladies et en particulier dans

la fièvre typhoïde. — Genève, 1866.

1 Chaleur dans les maladies ( Nouv , chct. de méd. et de chirurg. pratiques, t. 6.('me ; Paris, 1867). ,

12 Leçons de clinique médicale; Paris, 1867. Traité de pathologie interne; Paris, 1869.

13 De la valeur diagnostique et pronostique de la température et* du pouls dans quelques' maladies. — Paris, 1868.

14 Recherches cliniques sur les modifications de la température et du pouls dans la fièvre typhoïde et la variole régulière. — Paris, 1869.

15 Température in acute disease. — Lonclon, 1866.

l(i Les recherches de ce célèbre professeur de matière médicale a rUniversity-Colfegè, sur la température du corps dans la phthisie pulmonaire ont été analysées par le dr. Richard dans les Àrch. gén. de méd. — Paris, 1866.

17 L’ouvrage de ce savant médecin, attaché à l’hôpital Obuchofl" de St. Petersbourg, qui nous a été offert personnellement par l’auteur, est traduit en allemand. — Die Febris recurrens.

blés travaux, fruit d’une excellente observation. En Amérique signalons M. Seguin et M. I. Y. Torres Homern1.

Pénétré de Futilité pratique de la thermométrie clinique, nous avons commencé nos observations en 1856, époque à laquelle nous avons pu avoir à notre service un bon thermomètre marquant les cinquièmes de degré et permettant de noter approximativement les dixièmes. Cependant ce n’est que dernièrement que nous avons coordonné nos travaux et composé des tables qui nous montrent, non seulement les variations de la chaleur dans le cours de chaque maladie, mais de plus les rerations de la température avec le pouls et la respiration. Et pour ne pas être des derniers à fournir notre contingent, tout modeste qu'il peut être, nous commençâmes en i 867 à consigner dans la Gazeta medica de Lisboa les résultats de notre observation, appelant ainsi l’attention de nos collègues sur cette étude pratique.

D’après ce que nous avons dit sur l’histoire de l’étude de la température animale dans l’état morbide, nous pouvons peut-être marquer à celte branche de connaissances médicales quatre périodes principales:

Première période. Cette période, que nous pourrions qualifier de primitive, commence aux temps les plus anciens et se continue jusqu’à l’invention du thermomètre. Pendant ce premier âge de la thermométrie, la température du corps était simplement appréciée par la sensation accusée par le ■ malade et éprouvée par la main de l’observateur.

Deuxième période. Cette série de temps, que nous pourrions appeler période initiale de la thermométrie médicale, commence avec l’invention du thermomètre, vers la fin du seizième siècle, et se termine en arrivant à de Ilaen au mi-

1 Elementos de clinica medica. — Rio de Janeiro, 1870.

lieu du dix-huitième : c’est Sanctorius qui est le héros de cette époque.

Troisième période. Celle-ci, que nous pourrions nommer période de la formation de la thermométrie clinique, comprend le temps qui s’est écoulé depuis de Haen jusqu’au milieu du dix-neuvième siècle. C’est de Haen qui est l’initiateur du mouvement, qui s’est fait pendant ce temps.

Quatrième période. Cette époque pendant laquelle la thermométrie s’est le plus répandue, se compose des dernières quarante années du siècle actuel. Cet espace de temps, quoique relativement court, peut être considéré comme partagé en deux parties, dont la première pourrait être désignée sous le nom de période de renaissance de la thermométrie clinique , et est formée par les dix premières années, de 1840 à 1850 ; la deuxième partie, qu'il conviendrait de nommer période de progrès de la thermométrie clinique, comprend les dernières trente années qui viennent de s’écouler. C’est le docteur Wunderlich qui est la plus grande figure de cette époque, et c’est à cet éminent professeur de Leipzig que la thermométrie clinique doit ses plus grands développements.

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