CHAPITRE IV
LE CAPITAL
Nature du capital. — Les approvisionnements et les outils. — Origine du capital et son développement. - Les deux sources qui
1 aljraenlent: ! épargné et 1 invention. -- DilTcrence entre leparcme
moderne et 1 épargné ancienne. — Caractères généraux d’une I ocieté ou le cantal est toujours en formation et en accroisse-
r". ? differentes formes de capital ; le capital fixe et le
capital Cil culaut. — Utilité dccliacuao d’elles*
Nature du capital. — Le capital est, avec la nature
et le travail, l’un des grands agents de la production humaine.
Sans le capital le genre humain serait resté éternellement adonné à la chasse et à la pêche, comme seuls moyens de soutenir son existence. Ces deux occupations primitives senties seules, en effet, qui fournissent
à 1 homme des produits immédiats, qu’il puisse consommer sans délai; mais ces produits sont incertains, inégaux et limités.
Pour se rendre indépendant de la chasse et de la pêche, pour se créer des ressources plus régulières et plus abondantes, l’homme a dû faire des approvisionnements et créer des outils. Approvisionnements et outils sont les deux formes primitives du capital
Comment le capital a-t-il pu se conitiluer et se développer? Par la prévoyance et l’esprit d’invention, par 1 application du travail, non pas à un objet destiné a
être consommé immédiatement, mais à un objet destiné à faciliter la production ultérieure.
On a remarqué que les diverses périodes de la civilisation sont caractérisées par la nature de leurs outils. Ainsi l’on dit : l’âge de la pierre polie pour désigner cet état tout à fait barbare où l’homme n’avait pour instruments que des pierres grossièrement taillées; puis vient l’âge du fer, où le plus utile et le plus répandu des métaux met au service de l’humanité sa force et sa souplesse ; arrive ensuite l’âge des machines, qui sont des instruments plus compliqués que tantôt meut la main de l’homme, tantôt la force des animaux, plus tard soit le vent, soit l’eau, à un degré ultérieur du développement humain la vapeur, le gaz, l’électricité, etc.
Ces outils n’ont pu naître que par l’alliance de l’esprit d’invention et de la prévoyance. Il a fallu un effort de l’esprit humain et de la volonté humaine pour arracher l’homme soit à l’inertie, soit à la simple satisfaction des besoins présents, pour lui donner le souci de l’avenir et lui faire faire des efforts en vue d’aider à la satisfaction, non pas de ses besoins immédiats, mais de ses besoins lointains.
Origine du capital. — Essayons de restituer par la pensée la genèse du capital dans une tribu de peuples pêcheurs. Un de ces sauvages, plus observateur que les autres, a constaté qu’un tronc d’arbre flotte sur l’eau et peut même supporter un corps sans se submerger. Il se met à couper un arbre, à le tailler, à le disposer de façon qu’il puisse s’y asseoir et le diriger. Pour ce travail il lui faut du temps; il a été obligé de faire des approvisionnements pour vivre pendant qu’il se livre àcette tâche ; il doit ménager ses subsistances, restreindre son appétit présent, afin de pouvoir aller jusqu’au bout de son œuvre. 11 y parvient : il est maître d’un canot, il faut qu’il le
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pousse à la mer; il se trouve alors possesseur d’un instrument qui facilitera sa pêche; cet instrument c’est du capital ; les approvisionnements qui lui ont permis de consacrer tout son temps à le faire étaient aussi du capital.
Ce capitaliste peut disposer de son outil ou pour pêcher plus commodément et se donner moins de peine, ou pour pêcher davantage et céder, moyennant des compensations, une partie du surcroît de sa pêche aux autres membres de la tribu.
Le bon exemple est contagieux, comme le mauvais ; les sauvages les plus intelligents et les plus actifs du même groupe finissent aussi par se construire des canots; mais pour cela il faut qu’ils fassent violence à . leur paresse, et qu ils réunissent, d’autre part, des ap- I provisionnements afin de pouvoir consacrer pendant un certain temps toute leur force à' faire leur canot Au bout d’une certaine période, la tribu est divisée en deux parties : des hommes intelligents et prévoyants qui possèdent des canots, parce qu’ils ont eu assez de force de volonté pour en construire; d’autres hommes, moins bien doués, qui n’en ont pas. Ceux-ci font naturellement des pêches moins fructueuses que ceux-là • ils sont moins riches. ’
La pêche étant facilitée par le canot, d’autres perfectionnements suivent, tels que le filet à pêcher, le gouvernail, peut-être plus tard la voile. En tout cas quelques membres de la tribu, grâce à ces instruments%nt maintenant plus de loisirs; ils peuvent distraire une partie de leur temps du travail destiné à les alimenter et pourvoir a d autres besoins, se construire des huttes par exemple, pour se mettre à couvert des intempéries. Ainsi peu à peu, au sein de la tribu, les esprits les plus avisés et les caractères les mieux trempés
émergent au-dessus de la foule, possèdent plus de moyens de production, plus de bien-être. Chaque capital nouveau est non seulement le moyen de se procurer plus de jouissances actuelles, mais permet, en rendant le travail plus productif, d’affecter une partie de ce travail à la création de capitaux nouveaux, c’est-à-dire de nouveaux instruments, de nouveaux approvisionnements, de moyens de progrès.
Une évolution semblable a pu se passer chez une tribu de chasseurs. Un des individus qui la composent a pu remarquer que si, au lieu de poursuivre chaque jour à la chasse les animaux qu’il doit consommer et de les tuer sans merci, il s’efforçait de les capturer, puis veillait à leur conservation, à leur nourriture, à leur production, il se ferait à lui-même une vie moins précaire et moins dure. Mais il a d’abord fallu qu’il prît plus de peine pour atteindre un résultat difficile et qu’il restreignît sa consommation journalière jusqu’à ce qu’il eût constitué son troupeau.
A un stage ultérieur de l’histoire humaine, l’agriculture, c’est-à-dire l’emploi méthodique du travail à faire produire par la terre les plantes les plus utiles au genre humain, est née de la même prévoyance, de la mise en réserve d’approvisionnements analogues et de la confection d’instruments, d’abord primitifs, puis perfectionnés, la bêche, la pioche, la charrue, jusqu’aux machines actuelles.
Conditions de la formation du capital. — Approvisionnements et instruments, voilà les deux formes essentielles du capital. Elles nécessitent l’abstinence ou l’épargne et, d’autre part, le travail. Tout capital est enfant du travail et de l’épargne.
La formation du capital suppose toujours que l’homme ou certains hommes d’élite préfèrent aux
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avantages présents des avantages futurs, incertains il est vrai, mais, selon toutes les vraisemblances, plus considérables; c’est un sacriflce des jouissances et des I consommations actuelles à des jouissances ou à des
( consommations différées. L’origine du capital est dans
la pensée et le souci de l’avenir, dans le goût de l’amélioration durable de son sort, au prix d’un surcroît d’efforts et de privations momentanées.
La prévoyance n’étant pas une vertu d’un jour et l’habitude finissant par transformer en seconde nature les dispositions que l’homme a entretenues, il arrive que ceux qui ont commencé à créer du capital et qui en ont reconnu 1 utilité et les bienfaits, ne cessent, pour ainsi dire, jamais de capitaliser. Ils transmettent souvent ce goût soit à leurs enfants, soit à leur entourage. Ainsi les capitaux, c est-à-dire les approvisionnements et les instruments perfectionnés de travail, vont en se transmettant et en s’accroissant incessamment d’une génération à l’autre.
L’accroissement indéfini des capitaux est l’un des traits caractéristiques d’une nation civilisée.
Si 1 on pouvait démêler l’inextricable enchevêtrement des faits sociaux, on verrait qu’il n’est pas un capital, dans notre société si riche en machines et en • réserves de toutes sortes, qui ne remonte à l’âge de pierre. La hache de silex grossièrement taillée, la flèche du premier chasseur, le filet ou le canot du premier pêcheur, la bêche, la pioche ou la charrue de bois du premier homme qui ensemença la terre, se sont, sans aucune interruption et par des perfectionnements successifs, transformés en ces machines si ingénieuses et si compliquées que nous admirons : le marteau-pion, la locomotive, le navire à hélice, la moissonneuse ou la batteuse à vapeur.
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On a souvent défini le capital du travail accumulé; la formule n’est pas mauvaise, elle n’est qu’incomplète, il faut y ajouter deux mots et dire : du travail accumulé en vue d’une production ultérieure.
Productivité du capital. — Quelques esprits réputés subtiles ont nié que le capital fût productif ; il est certain que pour entrer en production, il a besoin des bras de l’homme, c’est-à-dire du travail. Mais qui peut nier qu’une charrue soit productive, puisque l’homme qui en est armé, fait huit ou dix fois plus de travail que celui qui en est dessaisi; il en est de même d’une brouette, d’un canot, d’une machine à coudre et de tous les ustensiles.
La nature abonde en objets qui ne sont pas productifs isolément, à commencer par les sexes chez les animaux. 11 en est ainsi du capital; pour engendrer des utilités au profit du genre humain, il faut que le capital soit uni au travail actuel; mais le travail actuel serait présomptueux s’il prétendait que lui seul produit tout ce qu’il fait avec des machines et avec des approvisionnements, et s’il contestait aux capitaux d’être pour beaucoup dans la production, si considérablement accrue, du genre humain.
Le capital représente la solidarité du passé, du présent et de l’avenir : il plonge très profondément ses racines dans le passé, il étend ses branches indéfiniment dans l’avenir.
Façon dont se forme le capital dans les sociétés modernes. — On a vu comment les capitaux se forment dans les sociétés primitives; leur constitution n’est pas autre en réalité dans les sociétés perfectionnées; seulement elle présente au premier abord, à cause de la complication des phénomènes, descaractères moinsnets.
Grâce à la division du travail dans les sociétés mo-
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dernes, la simple épargne, pourvu qu’elle soit suivie d un placement, équivaut à la capitalisation
On peut épargner de deux manières, soit en thésaurisant, c est-à-dire en enfouissant des pièces d’or ou d’argent, qu, sont alors perdues pour la société ; soit, au contraire, en créant des instruments de travail ou des
nchesses stables d’une utilité permanente, comme du
materiel industriel, des maisons, etc., ou bien en prêtant ses fonds a des sociétés, à l’État, qui les emploient dans 1 œuvre de la production. ^
présentes, la capitalisation est donc seulement la non-consommation d’une partie de son revenu, suivie du placement de ce revenu, ce qui est parfois une œuvre malaisée et exige, sinon une act vite materielle, du moins du discernement. L’épar<^ne faite avec intelligence, constitue ainsi le capita/^ ° ’
S 1 on suit les choses comme elfes se passent ou doivent se passer, on voit que la personne qui épar-ne crée en vérité, souvent sans s’en rendre compte de approvisionnements et des instruments de tra^n’nour
faciliter un essor nouveau de l’humanité. Ainsi^ au lieu d acheter de riches toilettes et de se gorger d’une nourriture délicate, toutes choses périssablef IV gnant achète une obligation de chemin de fer,’ ou u^nj
inrl'^'l '“m ou une action d’entreprise
industrielle, ou un titre de rente sur l’Étar c’eTr
ire qu il met une Compagnie ou l’État en situation de faire destravauxpublics, d’édifier des maisons, decreu er des canam, de construire des égouts, de se livrer à oeL diverses, toutes œuvres d’utilité
permanente, c’est-à-dire des capitaux.
P l’ouïe ressemble à un enfant mort-né.
L’épargne se traduit en pratique par une direction utile et prévoyante donnée au travail humain. Dans une société qui épargne beaucoup, on produira moins de dentelles, mais plus de fer et plus de houille; moins d’objets de luxe, mais plus de machines servant à la production ultérieure.
A la longue, cependant, le capital ayant considérablement accru les forces productives de l'humanité, les nations qui capitalisent beaucoup arrivent à pouvoir, sans cesser de capitaliser, vivre plus largement que celles qui ne capitalisent pas. Il en est ainsi, d’ailleurs, dans la vie privée : prenez deux hommes ayant 10,000 fr. de rente chacun; l’un consomme son revenu tout entier, l’autre en économise la moitié ; il vit donc moins largement que le premier; mais recherchez-les vingt ans après, le non-épargnant aura toujours le même revenu, tandis que l’épargnant aura doublé sa fortune et son revenu : il pourra donc, dans cette situation nouvelle, vivre aussi largement ou même plus largement que l’autre, sans cependant cesser d’épargner.