‹ Précis de̓́conomie politique [microform]Chapitre 37 sur 77 · AUX BÉNÉFICES · texte numérisé non relu

AUX BÉNÉFICES

Nature et généralité du salaire. — Le salaire est né de la nature des choses. — Avantages respectifs du contrat de salaire pour l’ouvrier et pour l’entrepreneur. — La souplesse du contrat de salaire; modes infinis de combinaisons auxquels il se prête. — Le salaire progressif. — Autres exemples de salaires perfectionnés. — Les causes qui déterminent le taux des salaires. — La cause qui influe le plus sur le salaire est la productivité du travail de l’ouvrier. — Influence de la population sur le taux des salaires. — Objections des socialistes à ce mode de contrat. — Le système de la participation aux bénéfices. — Causes qui s’opposent à l’application universelle de ce régime. — Causes des différences des salaires dans les diverses professions.

Nature et généralité du salaire. — La part de l’ouvrier dans la production est représentée, d’ordinaire, par une rémunération convenue d’avance, qui est, en général, proportionnelle soit au nombre d’heures ou au nombre de journées de travail fournies, soit à la quantité de l’ouvrage fait, au nombre, par exemple, de mètres de fils ou de tissus de coton, ou au nombre de tonnes de houille que l’ouvrier aura produits dans un temps fixé. La rémunération ainsi déterminée a pris le nom de salaire.

Ce n’est pas seulement aux travailleurs manuels que s’applique ce mode de rétribution ; c’est à la plupart

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des professions humaines, même à celles qui sont purement intellectuelles. Un employé est payé soit à la semaine, soit au mois, soit à l’année, soit d’après un tarif arrêté d’avance. Un médecin compte ses honoraires d’après le nombre de ses visites ; un écrivain est souvent rétribué à la ligne ; un professeur l’est fréquemment à la leçon et à l’heure.

De tous les contrats humains, le salaire, c’est-à-dire la rémunération fixée d’avance soit d’après le temps de travail, soit d’après un tarif pour chaque unité de travail, est le contrat le plus répandu, le plus général, celui qui s’applique aux occupations les plus diverses, qui a cours dans les pays les plus différents, dans les temps les plus séparés les uns des autres. Nul contrat n’a, à un pareil degré, un caractère d’universalité.

Le salaire, dans toutes les classes de la société sans exception, est le lot du plus grand nombre des hommes. On peut dire que, si on y regarde attentivement, en France les trois quarts des hommes, sinon les quatre cinquièmes, sont des salariés.

Le salaire est né de la nature des choses. — Entrons dans les éléments du salaire et recherchons-en .l’origine et la nature.

Le salaire, comme l’intérêt du capital, est une sorte d’association à forfait.

Voici un entrepreneur qui, pour construire ou pour exploiter une usine, cherche des ouvriers maçons ou des ouvriers tisserands; ou bien encore voici un capitaliste qui croit avoir découvert un bon gisement de houille et recrute ou forme des ouvriers mineurs ; ou enfin, voici un propriétaire qui croit que tel terrain conviendra à la vigne ; qui pense, d’ailleurs, avoir le moyen de triompher de tous les ennemis de cette plante, le phylloxéra, le mildew, l’anthracnose, l'oï-

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dium, etc., et qui rassemble des travailleurs de terre.

Quelle rémunération chacune de ces trois personnes va-t-elle proposer aux ouvriers dont elle recherche le concours? Le mode de la rémunération est ici déterminé par la nature des choses.

Il ne peut être question ici d’une association pure et simple. L’association entre les ouvriers et l’entrepreneur est impossible dans la généralité des cas, notamment dans les trois que je viens d’indiquer et que j’ai pris au hasard parmi les entreprises les plus habituelles.

Trois raisons s’opposent à l’association pure et simple :

1® L’impossibilité pour l’ouvrier, qui souvent n’a pas d’épargnes, d’attendre le résultat de l’entreprise. Il faudra plusieurs mois avant que l’usine soit terminée et plusieurs années avant que, toute la mise en train étant achevée, on réalise des bénéfices. Pour qu’une mine de houille commence à produire, il faut bien trois ou quatre ans à partir des premiers travaux de recherche. La vigne ne commence à payer ses frais de culture qu’à la troisième ou même à la quatrième année. Pendant tout ce temps il y aura des dépenses, sans rentrées correspondantes. L’ouvrier qui a des besoins immédiats ne peut attendre une si longue période. En admettant même qu’il s’agisse d’une usine ou d’une mine déjà en exploitation et d’une vigne déjà en production, il se passe souvent plusieurs mois avant que la vente des produits vienne compenser les dépenses préalablement faites. L’ouvrier ne peut accepter que sa rémunération soit différée aussi longtemps. Voilà un premier obstacle considérable à l’association pure et simple entre les ouvriers et l’entrepreneur.

2® Voici un second obstacle à cette association : c’est l’aléa même de l’entreprise. Ce n’est pas l’ouvrier qui a

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conçu cette entreprise, et dans la généralité des cas il était incapable de la concevoir et même de la contrôler. Il ne peut savoir si cette filature de coton que l’on va établir se trouvera dans de bonnes conditions pour les approvisionnements, pour le débouché; si cette mine contient du charbon facilement exploitable et aisé àécouler; si cette vigne résistera à tous les ennemis qui menacent cette plante et si le prix du vin sera rémunérateur. Toutes ces choses, l’ouvrier, en général, les ignore ; ce n’est pas son affaire de s’en occuper. Il a le droit d’être défiant dans les résultats de l’entreprise ; il aurait tort d’être trop confiant et de faire dépendre toute sa rémunération du produit éventuel et définitif.

3® L’ouvrier fournit à l’entreprise un concours qui est précis, uniforme, facilement mesurable et évaluable, à savoir une certaine force de travail pendant un temps donné, ou certains résultats déterminés de cette force de travail, soit 20 mètres de terre bêchés dans une journée, ou 3 mètres cubes déblayés, ou 2 mètres d’étoffe tissés, ou 2 tonnes de houille extraites. Il a droit, pour ce concours qui est nettement circonscrit et déterminé, à une rémunération fixe, connue d’avance, définitivement acquise, quels que soient les résultats lointains et pour lui inconnus de l’entreprise.

Si l’entrepreneur a bien combiné son organisation industrielle ou agricole, c’est tant mieux pour l’entrepreneur; si, au contraire, il s’est trompé, s’il a mal calculé, s’il n’a pas assez réfléchi, c’est tant pis pour l’entrepreneur : l’ouvrier ne doit pas en souffrir, il doit être toujours payé.

Si 1 entrepreneur fait faillite, ses associés perdent toute leur mise, ses créanciers perdent une partie de leurs prêts; 1 ouvrier, lui, est privilégié pour son salaire

et vient avant tout le monde : c’est justice, ce n est pas charité. La nature du concours qu il a apporté à la production veut qu’il en soit ainsi : car sa lâche est une tâche circonscrite, uniforme; car il n’a pas eu à juger et il n’a pas jugé les combinaisons de l’entreprise, et il ne doit pas dépendre de ses résultats.

Avantages respectifs du contrat de salaire pour l’ouvrier et pour l’entrepreneur. — Le salaire présente pour l’ouvrier ces deux avantages : le dégager de l’inconnu des résultats de la production ; lui permettre, sans attendre ces résultats, de satisfaire ses besoins qui sont immédiats.

Régulièrement le salaire devrait être payé au jour le jour; mais du moins il doit l’être chaque semaine, ou au plus tard chaque quinzaine; si le payement n’a lieu que chaque mois, surtout sans acompte, on fausse la notion du salaire.

Le salaire présente à l’entrepreneur ce grand avantage de lui maintenir entière toute sa liberté de direction ; il n’a pas à discuter continuellement avec ses ouvriers et ses employés sur rutililé de telle ou telle catégorie de travaux; il peut « aller de l’avant », suivant ses lumières et ses informations. S'il ordonne des travaux dont son personnel n’apprécie pas la nécessité ou l’efûcacité, on les exécute néanmoins. L’allure progressive des entreprises n’est ainsi arrêtée par aucun préjugé de la foule ignorante.

Les ouvriers peuvent, dans des cas très rares, regretter de n’être point liés à l’entreprise par un simple contrat d’association; mais, outre que ce contrat eût été impossible en général par les raisons données plus haut, il est légitime que les résultats nets en perte ou en gain, tous frais ordinaires payés, incombent à l’entrepreneur seul, puisque les ouvriers n’ont pas eu la con-

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I ception de l’entreprise et que les résultats bons ou

I mauvais en sont dus surtout à l’habileté générale de la

direction et de l’administration, c’est-à-dire au talent personnel et au mérite de l’entrepreneur.

Dans un bien plus grand nombre de cas, les ouvriers yi ont lieu de se féliciter de n’avoir pas été des associés, I mais simplement des salariés. Ainsi, de 1879 à 1885, on I a construit une dizaine de mille maisons à Paris. Les ouvriers maçons, charpentiers, couvreurs, ont été occupés très activement avec des salaires moyens de 7, 8 ou 9 francs par jour, parfois de 10 à 14 francs (1) ; or, sur 10 entrepreneurs de ces travaux, si rémunérateurs pour ■i les ouvriers, 9 au moins ont fait faillite ou sont tombés en liquidation; les maisons de banque qui leur avaient prêté ont perdu la moitié de leur avoir. On citerait bien des exemples analogues, notamment celui des premiers ' fabricants de meubles artistiques de Paris qui ont dû, de 1880 à 1887, liquider avec perte, tandis que les ouvriers ébénistes qu’ils employaient avaient toujours reçu des salaires de 7, 8 à 10 francs par journée (2).

Le salaire est donc un contrat de liberté réciproque, conforme à la nature des choses : l’homme qui a l’idée de l’entreprise, élément tout aléatoire, reçoit une rémunération aléatoire, comme sa conception, et cette rémunération ne se trouve que dans le résultat net de ^ 1 entreprise, impossible à prévoir exactement. L’homme

y ou les hommes, au contraire, qui donnent un concours n prévu, limité, subordonné, parfaitement mesurable soit I \ en heures de travail, soit en pièces de travail, reçoivent une rémunération immédiate, irrévocable et indépendante du résultat final.

(1) Voir la Série des prix de la ville de Paris pour i88S. L.-B. — ÉcoN. PüL.

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La souplesse du contrat de salaire : modes infinis de combinaisons auxquels il se prête. — Le salaire, qui se trouve le plus naturel des contrats et le plus universel, offre, comme autre avantage, une souplesse qui se prête aux combinaisons les plus

variées.

On a, en premier lieu, le salaire à la journée ou à l’heure, qui est le type primitif et le plus simple : il exige ou beaucoup de conscience de la part de l’ouvrier, ou beaucoup de contrôle de la part de celui qui paye le travail. Aussi on tend à remplacer ce mode de salaire partout où l’on peut lui substituer un procédé de mesurage suffisamment précis des efforts du travailleur. Néanmoins le salaire à la journée ou à l’heure restera toujours en usage pour certaines catégories de tâches, pour celles qui ne se prêtent pas à une estimation aisée du travail fait, soit qu’elles présentent des difficultés très variables, soit que la qualité de l’ouvrage y ait plus d’importance que la quantité.

Le salaire à la tâche pur et simple, c’est-à-dire la rémunération d’après les quantités ou les unités d’ouvrage fait, est le premier perfectionnement du salaire. L’ouvrier reçoit tant par mètre de fil, par pièce de toile ou de drap, par tonne de houille ou de fer, par nombre de mètres de terre piochés, par hectare ou par dixième d’hectare fauché ou récolté. Ce système, là où il est applicable, est plus conforme à la justice, donnant à chacun suivant ses œuvres ; il permet au patron de relâcher sa surveillance pendant l’exécution de la tâche. Mais il exige certaines conditions, comme l’uniformité dans la difficulté du travail; pour que la justice ne soit pas violée par ce procédé, il faut qu’il en coûte la même somme d’efforts pour produire chaque unité d’objets; il convient encore que tous ces objets soient d’un type

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absolument identique et offrent entre eux peu de variations. Aussi le salaire à la tâche convient-il, par excellence, à l’industrie manufacturière; on l’emploie, cependant, même dans la petite industrie et dans les opérations les plus élémentaires de la grande culture.

Le salaire progressif. — Diverses combinaisons sont venues perfectionner encore le salaire à la tâche. Ainsi on y joint parfois des primes pour tout surcroît d’ouvrage produit dans un temps déterminé. Supposons que, dans un tissage de toiles, une bonne ouvrière ordinaire fasse, dans sa quinzaine, huit pièces qui lui soient payées 5 francs chaque : on peut établir que toute ouvrière qui fera neuf pièces dans ce temps recevra, non pas seulement 5 francs par pièce, mais une prime de 2 francs pour la neuvième pièce, qui lui serait ainsi payée 7 francs au lieu de 5. On peut ajouter que toute ouvrière qui ferait, dans sa quinzaine, dix pièces, au lieu de huit, recevrait pour la dixième pièce, non pas seulement une prime de 2 francs, comme pour la neuvième, mais une seconde prime de 1 franc, soit 3 francs de prime pour la

dixième pièce, ce qui en porterait le prix à 8 francs au lieu de 5.

Des combinaisons de ce genre peuvent être introduites aussi bien dans les ateliers métallurgiques ou les autres industries que dans les tissages. C’est ce que j’ai appelé le salaire progressif. Il a sa raison d’être, parce que plus la production s accroît dans un temps déterminé, plus la part des frais généraux, loyer, surveillance, intérêt du capital engagé, etc., s’amoindrit pour chaque unité du produit. Le salaire à la tâche avec prime ou salaire progressif est un des moyens de faire participer l’ouvrier à l’économie des frais généraux.

Autres exemples de salaires perfectionnés. —

Au salaire on joint souvent une prime sur l’économie de la matière première ou des déchets. Le chauffeur ou le mécanicien, qui épargnent une certaine quanlité de charbon pour produire une force déterminée, reçoivent une certaine somme proportionnelle à la quantité épargnée.

Le salaire à la tâche peut être combiné avec une gratification graduée sur le prix de vente : si la moyenne du prix d’un objet déterminé est de 20 francs, on donnera à l’ouvrier 5 p. 100 de tout ce qui dépassera ce prix de 20 francs; c’est un moyen de l’intéresser à la qualité de la marchandise, de faire qu’il s’efforce de produire, non seulement beaucoup, mais bien; c’est aussi un moyen de le rendre sensible à la prospérité générale de l’industrie.

Le salaire à la tâche peut encore être gradué, d’une façon tout à fait générale et mathématique, sur le prix des produits : c’est ce que l’on appelle l’échelle mobile des salaires. Ici, il s’agit non pas d’une prime dans le surcroît du prix de vente au delà d’un taux déterminé, mais d’une relation absolue entre le salaire et le prix, quel que soit le prix. C’est ce système que l’on a adopté dans diverses exploitations métallurgiques ou houillères du nord de l’Angleterre. On peut arrêter d’avance entre ouvriers et patrons des conventions d’après lesquelles, quand le charbon se vendra 5 francs la tonne, l’ouvrier aura 3 francs par tonne extraite, puis 3 fr. CO quand le prix sera de 7 francs, 4 fr. 23 quand le prix sera de 8 francs, etc. Ce procédé a pour objet d’éviter des con testations trop fréquentes entre patrons et ouvriers.

Ce contrat de salaire, si merveilleusement souple, se prête encore à bien d’autres combinaisons. Aussi doiton le considérer comme le contrat type et fondamental dans le monde du travail. Sans le salaire, la plupart des

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productions réclamant le concours d’un grand nombre d’hommes deviendraient impossibles, parce que personne ne saurait sur quoi compter ni comment pourvoir, en attendant le résultat lointain et incertain de l’entreprise, à ses besoins quotidiens.

Les causes qui déterminent le taux des salaires. — Qu’est-ce qui règle le taux du salaire? Quelles sont les circonstances qui le font varier suivant les temps, les lieux, les professions ?

Il s’est produit à ce sujet plusieurs doctrines.

La règle la plus générale, c’est que le salaire, comme tous les prix, est fixé par la grande loi de l’offre et de la demande. Là où il y a beaucoup de capitaux et un nombre restreint d’ouvriers, le salaire est élevé; là où les capitaux sont rares et les ouvriers très nombreux, le salaire est déprécié. L on en conclut que l’accroissement des capitaux est favorable aux ouvriers et qu’une augmentation excessive de la population leur est défavorable.

On ne peut contester la vérité générale de ces propositions. Néanmoins, il faut approfondir davantage la question des influences qui agissent sur les salaires. Les uns ont prétendu que le salaire est strictement réglé par ce qui est nécessaire à l’ouvrier pour subsister et pour élever sa famille. On a affirmé que c’était là le salaire « naturel » ; c est simplement le salaire Minimum au-dessous duquel la rémunération de l’ouvrier ne peut descendre pendant un temps prolongé.

On a dit que le salaire ne pouvait jamais s’élever durablement au-dessus de ce que l’on a appelé les frais d’entretien du travailleur et de sa famille, parce que tout accroissement de rémunéi^ation au delà de ce niveau pousserait aux mariages prématurés et excessivement féconds, et amènerait une augmentation de la po- '

piilation, qui, à son tour, déprimerait les salaires et les ferait revenir à ce qui est nécessaire pour la stricte subsistance de l’ouvrier et de sa famille. Les socialistes ont tiré grand parti de cette doctrine et en ont conclu que, quels que soient les progrès de la civilisation, l’ouvrier était condamné à rester toujours, sinon dans la misère, du moins dans la gêne.

Rien ne justifie celte théorie : la réfiexion et l’histoire prouvent que, depuis les temps historiques et notamment depuis un siècle, la situation de l’ouvrier a été en s’améliorant, que les consommations des ménages ouvriers se sont accrues et diversifiées, qu’elles tendent de plus en plus à s’élever bien au delà de ce qui est strictement nécessaire à l’ouvrier pour subsister. L’usage de plus en plus répandu du pain blanc, de la viande, du vin, de la bière, du café, du sucre, de vêtements comportant une certaine élégance, de meubles plus confortables, détruit le système qui vient d’être exposé. Ces progrès incontestables laissent l’espoir de progrès nouveaux, au fur et à mesure que la civilisation se développera.

La cause qui influe le plus sur le salaire est la productivité du travail de l’ouvrier. —

|: En réalité, dans tous les pays où les transactions sont

libres et où existe l’égalité de tous les citoyens devant la loi, les salaires ont une tendance à se graduer sur la productivité du travail de l’ouvrier. Plus le travail devient productif, c’est-à-dire plus il fournit dans un temps donné d’objets utiles ou agréables à l’homme, plus le salaire a de marge à la hausse. Voilà pourquoi une meilleure division du travail, les progrès techniques accomplis dans l’industrie ou dans l’agriculture, les machines, font à la longue hausser le taux des salaires. Toutes ces améliorations, en accroissant la production,

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augmentent la masse partageable et la faculté qu’ont les patrons et en général le public de bien rétribuer le travail de l’ouvrier. La part de l’ouvrier dans l’accroissement de la production devient d’autant plus forte que la part du capital, ainsi qu’on l’a vu plus haut dans les , chapitres qui traitent du taux de l’intérêt et des béné-

I( fices de l’entrepreneur, a une tendance à légèrement

s’amoindrir, au fur et à mesure que la civilisation se perfectionne.

Ainsi toutes les pratiques de certains ouvriers ou de certaines associations pour restreindre la production par heure ou par journée de travail, tournent à la longue contre l’ensemble des ouvriers en diminuant, dans l’en- , J semble du pays ou du monde, la quantité des produits, c’est-à-dire la masse partageable.

Cette doctrine, la seule vraie, que le salaire tend à se I régler sur la productivité du travail, laisse entrevoir des perspectives d’amélioration graduelle du sort des Lj travailleurs manuels.

j ^ Quand on parle du salaire, il faut avoir soin de disj linguer le salaire nominal ou salaire en argent et le sa- I laire réel, c’est-à-dire la quantité d’objets que l’ouvrier J peut se procurer avec la rémunération qui lui est allouée. Ce qui importe à l’ouvrier, c’est le salaire réel ;

1 argent, en effet, peut varier de pouvoir d’achat et il n’a, pour l’ouvrier, de valeur qu’en tant qu’il lui permet de se procurer des marchandises. Depuis un siècle, les salaires dans le vieux monde ont haussé, aussi bien les

salaires réels que les salaires nominaux ; mais ceux-ci

se sont peut-être un peu plus élevés que ceux-là.

Influence de la population sur le taux des salaires.—L’influencedumouvementdelapopulationsur

les salaires se manifeste dans les conditions suivantes : quand l’accroissement de la population dépasse l’ac-

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-croissement des capitaux et devance les progrès techniques industriels et agricoles, les salaires réels doivent baisser; mais ce cas ne s’est pas produit dans le courant de ce siècle ; quand l’accroissement de la population va de pair avec les progrès techniques et l’accroissement des capitaux, les salaires réels restent stationnaires; quand, enfin, ce qui a été le cas général de l’humanité dans ce siècle et presque dans toute son histoire, l’augmentation de la population est moins rapide que les progrès techniques de l’agriculture et de l’industrie et que l’accumulation des capitaux, les salaires réels doivent hausser.

Obj ections des socialistes au contrat de salaire.

— Une des objections souvent faites par les socialistes

au salaire, c’est que ce mode de rémunération ne donnerait pas à l’ouvrier la totalité de son produit; de cette critique découle la formule suivante : avec le salaire l’ouvrier ne peut racheter son propre produit. Cette j proposition est captieuse, mais d’une évidente inexacti-

'i tude : si par exemple, avec les 5 francs qu’il a reçus

pour faire une paire de souliers, l’ouvrier ne peut raj cheter cette paire de souliers elle-même, la cause en est

qu il entre dans cet article bien autre chose que le travail de 1 ouvrier cordonnier, il y entre non seulement les matières premières, telles que le cuir, le fil, le caoutchouc, etc., mais souvent aussi 1 usure et le loyer des instruments, des locaux, ateliers ou magasins, le feu et l’éclairage de ces pièces quand elles appartiennent ^ au patron, les frais généraux mêmes, démarches, la-

beur de l’entrepreneur pour l’organisation de l’industrie, pour la recherche des commandes, pour la rentrée du prix, etc.

Ce qui prouve que le salaire représente bien, en général, pour l’ouvrier tout le produit réel de son travail,

ce sont les trois circonstances suivantes : 1“ si l’entrepreneur avait le moyen de s’attribuer, sans rétribution, une partie du travail de l’ouvrier, tous les entrepreneurs, sauf ceux d'une exceptionnelle incapacité ou ‘I d’une extraordinaire inconduite, devraient faire de I belles affaires : l’expérience prouve, au contraire, que I beaucoup des chefs de la grande et de la petite industrie, même appliqués, économes et intelligents, ou bien font faillite, ou tombent en déconfiture ou du moins n’augmentent guère leur avoir, et qu’il n’y en a qu’un très petit nombre, un sur huit ou dix, qui arrivent a I une véritable fortune; 2° si l’ouvrier ne recevait pas I dans son salaire la rémunération complète de son tra- 1 vail, toutes les associations coopératives de production,

' c’est-à-dire toutes les associations d’ouvriers qui se fon-

dent pour exploiter un établissement industriel, sans

aucun patron individuel, devraient avoir un plein et prompt succès : l’expérience prouve, au contraire, que rien n’est plus malaisé que de faire prospérer une association coopérative de production, même quand des secours soit de l’État, comme en France en 1848, soit des villes, comme à Paris depuis le legs d’un philanthrope nommé Rampai, soit de particuliers bienveillants, met-

tent le capital à la disposition de ces associations gratuitement ou à des taux d’intérêt modiques ; 3® ce qui prouve encore que l’ouvrier reçoit dans le salaire la rémunération exacte du produit de son travail, c’est que les petits entrepreneurs individuels, comme les savetiers, les petits horlogers, les petits voituriers, les ouvriers à façon, les petits propriétaires, ne font pas, en dehors de l’intérêt du capital engagé, des gains plus considéra- ■ blés, d’ordinaire, que ceux des ouvriers salariés.

Le système de la participation aux bénéfices. “ Depuis une cinquantaine d’années, quelques indus-

triels ont ajouté au salaire un surcroît éventuel, sous la forme d’une participation des ouvriers dans les bénéfices du patron. A la fin de l’année et après l’inventaire on distribue, non pas à tout le personnel de 1 établissement, mais en général au tiers, à la moitié ou aux deux cinquièmes, c’est-à-dire aux ouvriers ayant un certain degré d’ancienneté ou d’habileté, soit 5 0/0,

soit 10 0/0, parfois même 20 0/0 des bénéfices constatés.

Cette institution a pour objet de stimuler le zèle de l’ouvrier, afin d’obtenir de lui des produits plus nombreux, meilleurs, et de moindres déchets de la matière première. L’exemple le plus remarquable de cette organisation a été fourni par la maison de peinture et vitrerie Leclère à Paris.

Ce procédé a surtout des avantages dans les industries où le contrôle et la surveillance sont très difficiles à établir, où les ouvriers travaillent isolés, où le rôle du patron est secondaire et ne comporte pas une grande initiative, où la plus forte partie des bénéfices provient de l’épargne dans la matière première et du soin apporté à l’ouvrage.

Cette organisation, d’ailleurs, doit en général rester patriarcale en quelque sorte, ne constituant à l’ouvrier aucun droit d immixtion dans la tenue des livTes ou dans la direction, sinon, sauf pour la petite industrie,

elle pourrait aboutir dans bien des cas à l’anarchie et au désordre.

Causes qui s’opposent à l’extension universelle de la participation aux bénéfices. — La participation aux bénéfices est susceptible d’applications nombreuses et heureuses; mais elle ne peut devenir le régime universel, ne serait-ce que par cette raison que beaucoup de maisons ne font pas de béné-

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fices. De 1880 à 1885, les trois quarts des entrepreneurs en bâtiment à Paris se sont ruinés; la participation aux bénéfices eût donc été pour les ouvriers dans cette industrie et pendant cette période une pure déception. Ensuite, tout à fait généralisé dans la grande industrie, le système de la participation aurait cette conséquence que les ouvriers gagneraient, non plus en raison de leur mérite, mais en raison de l’habileté du patron. Enfin les difficultés entre patrons et ouvriers, si le système cessait d’être patriarcal, pourraient devenir nombreuses, pour la fixation de la part à allouer dans les bénéfices, la vérification de ceux-ci et les prélèvements à faire pour amortissement du matériel et pour réserves extraordinaires.

La participation aux bénéfices n’ajoute au salaire, sauf dans trois ou quatre cas très exceptionnels, qu’un appoint en général assez faible; dans certaines maisons 15 ou 20 francs par ouvrier au bout de l’année, dans d autres maisons 30 ou 40 francs, rarement 60 ou 70, et I très exceptionnellement une centaine de francs. Encore la moitié ou le tiers seulement des ouvriers sont-ils admis à ces sortes de gratifications.

j ^ Aussi, bien loin de supprimer le salaire, la participa- ^ tion aux bénéfices ne lui sert que de très léger appoint. On peut dire qu’elle est, par rapport au salaire, ce qu’un condiment, tel que le poivre ou l’ail, est par rapport à la nourriture. Ce condiment peut être le bien- . venu et servir de stimulant dans certains cas; mais il

ne supplée pas à la nourriture véritable et substantielle, qui est le salaire.

Tout en étant une institution très recommandable, la participation aux bénéfices ne doit donc être imposée m par la loi ni par l’administration dans le cahier des charges de ses fournitures ou de ses adjudica-

lions. C’est un arrangement dont l’efficacité et même l’applicabilité dépend de circonstances particulières à chaque industrie et même à chaque établissement

Causes des différences de salaires dans les diverses professions. — Le salaire ou la rémunération diffère notablement dans les différentes professions, depuis le travailleur de terre qui ne gagne en général que 2 à 3 francs par jour, jusqu’à l’ouvrier giaveur ou bijoutier habile qui peut gagner 9, 10 et 12 francs par journée.

Les considérations qui influent surtout sur cette inégalité des salaires entre les différentes professions sont les suivantes : 1“ la durée et le coût de l’apprentissage nécessaire pour l’exercice d’un métier; cette durée e°st presque nulle dans le travail ordinaire de la terre; elle peut être assez prolongée pour la gravure, l’ébénisterie fine, la bijouterie de luxe; 2“ les talents naturels et rares qui sont requis dans certaines professions délicates, tandis que d autres professions s’accommodent des aptitudes les plus communes : tout homme qui a une santé et une force physique ordinaires peut être manœuvre; les industries artistiques exigent, au contraire, pour certaines de leurs tâches, un goût inné que l’éducation ne suffit pas à procurer; 3° les risques de laprofession, soit au point de vue des accidents, soit au point de vue de la santé; le métier d’ouvrier verrier est largement payé parce qu’il ne peut être prolongé pendant un grand nombre d’années sans acheminer les tempéraments ordinaires à la phthisie; 4“ l’agrément ou le désagrément du travail. Ainsi la profession d’employé de bureau qui, depuis que l’instruction est très répandue, trouve des légions de jeunes gens en état de l’embrasser, tend à devenir la moins rémunératrice de toutes. La raison en est que c’est un métier commode,

LE SALAIRE

qui ne fatigue guère, ne salit pas, et laisse à celui qui s’y livre les apparences d’un « monsieur ».

L’employé de bureau qui n’a pas de capacités intel- I lectuelles particulières, ni de connaissances spéciales, deviendra bientôt le moins payé de tous les travailleurs ; ce sera justice; peut-être cette baisse du salaire des simples employés de bureau ramènera-t-elle au travail des champs beaucoup de jeunes gens qui rêvent aujourd’hui d’encombrer les administrations publique ou privées.

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