‹ Précis de̓́conomie politique [microform]Chapitre 8 sur 77 · DANS LA PRODUCTION · texte numérisé non relu

DANS LA PRODUCTION

Définition de la nature au point de vue économique. — Répartition inégale des dons naturels : le climat, la topographie, le sol et le sous-sol. — Beaucoup des dons de la nature ne sont ni communs à toute l’humanité, ni gratuits.

Rôle de la nature dans la production. — La nature est le premier facteur de la production; par ce mot de nature on ne doit pas seulement entendre la terre, le sol, mais l’ensemble du milieu qui environne l’homme et des forces qu’il contient.

Ainsi l’homme s’est mis, depuis quelque temps, à chercher le secours de forces qui ne proviennent pas directement de notre planète : il utilise la lumière du soleil pour la reproduction de l’image des objets et il cherche à se servir de la chaleur du soleil pour des usages industriels.

La nature, dans ses rapports avec la production, peut se diviser en trois sous-facteurs : 1® le climat et la configuration géographique; 2® la constitution géologique, c’est-à-dire le sol lui-même et le sous-sol ; 3® les forces des divers agents naturels, par exemple la force motrice des vents et des cours d’eau, la force expansive^ des gaz et toutes les applications qui résultent de la physique ou de la chimie

On dit souvent que, dans la production, la nature

représente l’élément passif et le travail humain l’élément actif.

Cette formule n’est pas exacte au sens strict; car rien n’est actif comme la nature. Elle ne se repose jamais ; elle est toujours en changement et en mouvement, même en travail. On en a un exemple frappant dans la germination. Les forces de la nature, celles du vent, de 1 eau, de la vapeur, sont toujours agissantes.

Néanmoins, la formule que nous venons de citer quoique inexacte en théorie pure, peut être prise comme relativement vraie dans un sens limité. Elle veut dire alors que la nature, si elle est toujours active, l’est, en général, d’une manière régulière, uniforme, qui ne s accroît ni ne se modifie spontanément* et que l’homme, au contraire, par ses efforts et son ingéniosité, peut influer sur la nature de façon que l’ac tivité de celle-ci se montre, au point de vue productif" plus appropriée aux besoins humains et plus féconde!

En labourant le sol, l’ensemençant et l’émondant* en devant des moulins à vent sur les hauteurs; en disposant des canaux et des dérivations aux chutes d’eau * en isolant ou en associant, suivant des combinaisons variées, les divers gaz, il s’empare de la nature et la iscipline ; il fait tourner l’inépuisable activité de celle-

ci un objet particulier, le soutien et l’embellissement ue la vie humaine.

Certains économistes ont écrit que la part de la na-

ure diminue dans la production, au fur et à mesure

que la civilisation se développe. Cette observation est d une fausseté évidente.

La civilisation, au point de vue matériel, consiste

comnlète «meilleure et une utilisation plus

complète et plus variée des forces naturelles ; elle a

pour but et pour effet de rendre plus intime, plus méthodique et plus consciente la collaboration de 1 homme

avec la nature.

Répartition inégale des dons de la nature.

Les biens et les forces de la nature ne sont pas répandus d’une façon uniforme et égale sur toute la surface

du monde.

Au simple point de vue de la production alimentaire, tous les sols ne sont pas également fertiles : les sables de la Poméranie sont inférieurs en fécondité agricole aux riches vallées de la Loire ou du Rhône; les steppes de l’Asie centrale le sont, même avant tout travail humain, aux prairies des bords de la Seine. Dans l’enceinte d’un même pays, les montagnes de la Lozère et du Cantal sont loin de valoir les plaines de la Flandre

ou la Limagne d’Auvergne.

Ce n’est pas seulement sous le rapport de la fécondité du sol, c’est par d’autres traits importants que la nature est, suivant les pays, inégale et diverse.

De tout temps on a attribué une influence décisive sur la civilisation à l’aspect des lieux, au genre des productions du sol, à la configuration géographique et au

climat.

La disposition des lieux prépare des vocations naturelles, chez les peuples comme chez les hommes ; elle dispose à certains genres de travaux. Elle fait les Phéniciens, les Carthaginois, les Grecs, les Vénitiens, les Hollandais, les Anglais, des peuples de navigateurs et de commerçants, ce que ne pouvaient être, à un haut degré du moins, ni les Scythes, ni les Parthes, ni les Russes, qui habitaient ou qui habitent encore des continents compactes, sans accès facile aux mers, sans réseau bien relié de cours d’eau.

On a beaucoup disserté sur le climat et la manière

dont il affecte l’organisme humain. Il est certain que l’excès et surtout la continuité de la chaleur oppriment le j corps et l’esprit; que l’immensité des obstacles dans les

(pays tropicaux, tels que les tremblements de terre, les cyclones, découragent la volonté humaine et éloignent l’homme de la prévoyance. Il est démontré aussi par toute l’histoire que l’abondance et la spontanéité des produits naturels presque sans travail humain et la satisfaction facile des besoins élémentaires, comme ceux de la nourriture, de l’abri et du vêtement, émoussent chez l’homme, dans les climats des tropiques, le goût de l’activité et le talent d’invention.

Toutes ces remarques ne sont pas nouvelles, mais on en peut tirer des conséquences économiques impor- * tantes.

Nous n’utilisons pas seulement dans la nature les produits ou les propriétés qui peuvent servir à la satisfaction directe et immédiate de nos besoins, comme les plantes, la chaleur du soleil, la tiédeur de l’atmosphère; nous nous servons encore des propriétés de la nature qui permettent d’employer la nature elle-même comme ^ instrument dans nos travaux.

Or, l’abondance presque spontanée des objets directement utiles à l’homme engourdit plutôt son corps et émousse son esprit. Au contraire, l’abondance des dernières propriétés naturelles, celles qui ne servent que d une manière détournée à lasa tisfaction des besoins de 1 homme et après certains efforts de sa part, comme ;| les mines de fer, de houille, les cours d’eau qui se prêtent au commerce, à l’irrigation, à l’emploi comme ^ force motrice, 1 abondance de cette seconde catégorie « V de propriétés naturelles est au plus haut degré favorable à 1 essor de l’énergie et de la prévoyance humaines.

Les contrées septentrionales et les contrées tem-

pérées, moins bien pourvues de produitsimmédiatement utilisables, le sont mieux de ces matériaux ou de ces forces que la nature ne prodigue ni ne donne, mais qu’elle cède seulement aux efforts humains. De là le secret de la grandeur, lentement acquise, par les peuples situés dans les pays septentrionaux ou tempérés.

Il est des contrées où une civilisation très perfectionnée ne semble guère pouvoir se développer spontanément; il faut qu’elle y soit importée du dehors. L’esprit de l’homme, en effet, engourdi par le climat et étouffé, en quelque sorte, par l’abondance des produits naturels, n’y serait pas porté à toutes les inventions, toute la prévoyance, toute l’accumulation du capital nécessaires pour avancer beaucoup en civilisation. La colonisation a précisément pour objet d’apporter les arts et les capitaux des peuples les plus actifs dans ces contrées où, par des conditions physiques à la longue défavorables, sous l’apparence d’une prodigalité de la nature, la civilisation perfectionnée n’aurait pu spontanément se développer et s’épanouir.

Les biens de la nature ne sont pas tous des biens communs à tous les hommes ni des hiens gratuits dont l’usage n’exige aucun prix.

On dit, par exemple, que la mer et les cours a'eau sont communs à tout le genre humain, cela est faux. Il y a des pays qui possèdent une grande étendue de côtes relativement à l’ensemble du territoire, où peu d’endroits sont loin de la mer. Il est d’autres contrées qui constituent des continents énormes, compactes, massifs, où presque tous les points sont très éloignés de la mer, et où les mers qui les bordent, sur quelques points, sont fermées par les glaces à la navigation pendant une grande partie de l’année.

Les premiers pays ont une supériorité économique

naturelle sur les derniers ; la civilisation y naîtra plus tôt ;

i l’industrie de la pêche s’y développera; le commerce y prendra de l’essor; les transports des marchandises et des personnes y seront plus faciles et moins coûteux.

Ces avantages atteignent le point culminant là où le pays est une île oblongue, la Grande-Bretagne, Cuba, Java, le Japon. Il est clair que c’est là une supériorité économique qui se traduit en avantages pécuniaires pour la nation qui la possède. Dans ces contrées le travail de ; l’homme à égalité d’efforts peut être plus productif; J les frais généraux de la production, notamment ceux î des transports, sont moins élevés ; les capitaux, toutes ’ autres circonstances restant égales, peuvent y être plus ' rémunérateurs. Dans ces pays privilégiés de la nature, on peut, sur une étendue donnée de territoire, entretenir un plus grand nombre d’hommes, -ou assurer à une population de densité ordinaire une plus large aisance, par l’élévation des salaires et des profits.

A défaut d’une situation insulaire et de la proximité de la mer pour tous les points du pays, une contrée . peut posséder un réseau fluvial naturellement bien conj stitué, de grands cours d’eau navigables sans travail • ou avec peu de travaux jusqu’à une partie assez éloi- I gnée de leur embouchure, voisins en outre les uns des autres, de sorte qu’il soit aisé de les rattacher par des canaux. La Chine, les États-Unis, même la France, sont dans ces conditions avantageuses. C’est pour eux

iune supériorité incontestable sur la partie de l’Amérique du Sud qui est au-dessus de l’Amazone et aussi sur la généralité du continent africain, sur certaines contrées d’Europe, comme l’Espagne et la Russie.

Ces avantages naturels ont pour le pays qui les possède une valeur économique. Ils équivalent à une sorte <le capital qu ils ont été dispensés de former ou d’accu-

;f ,^2 la production des richesses.

* k muler eux-mêmes ; à défaut de ces fleuves, en effet, se

rapprochant les uns des autres, il leur aurait fallu faire beaucoup de routes et de chemins qui auraient exigé d’eux beaucoup de dépenses, des emprunts et des

impôts.

En dehors de la qualité même du sol, puis de sa configuration et du climat, la part de la nature dans la production se manifeste encore dans le sous-sol.

C’est une idée inexacte que de rapporter simplement la population d’un pays à l’étendue du territoire. Quand on dit, par exemple, que la Belgique possède 200 habitants par kilomètre carré, l’Angleterre 106, la France 71 et l’Espagne 34, on ne se place qu’à un point de vue borné et insuffisant. Grâce à la facilité d échanger les produits, une nation ne vit pas seulement de son sol, mais aussi de son sous-sol, c’est-à-dire des gisements de charbon, des carrières diverses, des mines métalliques, des sources de pétrole qu’elle possède. Il y a deux Belgique, il y a deux Angleterre : la Belgique qui est éclSrée par le soleil et la Belgique inférieure, celle des mines, celle du sous-sol; il en est de même pour l’Angleterre. La France ne possède des gisements houü- 1ers ou miniers que dans une beaucoup moindre proportion, et aussi l’Espagne. Les pays, comme les deux premiers que nous avons cités, qui possèdent à la fois un sol fécond pour les produits de l’agriculture et un sous-sol abondant en matières premières industrielles, jouissent sur les autres d’un avantage naturel considérable : ils peuvent entretenir plus d’habitants ou procurer plus d’aisance à une population d’importance

moyenne. ,

Ainsi les biens de la nature sont partout inégalement répandus. La diversité des productions incite à l’échange ; mais ces productions diverses ne font pas

, que tous les peuples et tous les pays soient également I bien doués.

f L’égalité est une simple idée de l’homme; la nature f; ne la réalise nulle part. 11 y a des pays et des peuples L naturellement favorisés. Dans l’intérieur d’une même P contrée, il se rencontre des groupes d’hommes que la nature a inégalement bien pourvus de ses dons extérieurs. Ainsi le département de la Gironde, celui de j la Seine-Inférieure, sont incontestablement mieux trai- :i tés de la nature que les départements de la Lozère j ou des Basses-Alpes.

On considère, d’ordinaire, tous les dons naturels i comme d’un usage gratuit et commun à tous les bom- ■j mes. C’est une idée radicalement fausse. Les seuls dons naturels qui soient vraiment gratuits sont ceux qui sont également répandus dans tout le monde civilisé, et un seul semble être dans ce cas, et encore pas complètement, l’air respirable. Tous les autres, qui sont inégalement répartis sur la surface du globe, ont une valeur . en eux-mêmes pour le peuple qui en jouit, lui rap-

i portent de plus hauts profits, ou se traduisent par une économie de capitaux pour les transports ou pour les approvisionnements industriels; ils se transforment toujours en une supériorité dans les échanges et les rapports des peuples.

Si un peuple est naturellement propriétaire de tous les biens naturels qu’il détient, la justice et l’humanité exigent qu’il admette à la participation de ces biens naturels les autres peuples; c’est ce qui s’opère de deux façons : par les échanges internationaux, et par la faculté donnée aux étrangers, sous des conditions de police et de naturalisation ultérieure, de s’établir dans un pays plus privilégié que le leur.

Ce premier coup d’œil jeté sur la nature nous a

montré la puissance de sa coopération à l’œuvre productrice, la diversité et l’inégalité de ses biens, d’où d oivent résulter l’échange entre les nations, la colonisa tion et la liberté d’émigration et d’immigration.

Quand on parle de la nature, il ne faut pas considérer seulement la nature extérieure et inanimée, mais la nature même de l’homme : celle-ci aussi est très variable et très inégale, suivant les pays, les races et les individus. Un homme, arrivé à l’âge adulte, est le produit d’une foule de facteurs divers : le milieu physique, l’hérédité, l’éducation, son propre passé, sa volonté, ont contribué ensemble à le former. L’homme est sorti des mains de la nature il y a des milliers d’années; pendant des centaines de générations une foule d’influences diverses soit physiques, soit héréditaires, ont contribué à faire chaque peuple et chaque individu ce qu’il est. La volonté survient avec les efforts personnels pour ajouter à cette sorte de fonds acquis pour le modifier ou le corriger ; mais entre les peuples, comme entre les hommes, il y a des diversités et des inégalités au point de vue de la force physique, de la force intellectuelle, des habitudes morales, de la discipline, des traditions ; il en résulte une sorte de classement naturel de la valeur des hommes. Ce classement, toutefois, n’est pas absolument définitif. L’effort individuel ou collectif peut, dans une certaine mesure, le corriger : cet effort individuel ou collectif, quand il m’applique à la production, reçoit le nom de travail.

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