CHAPITRE XVII
Bataille de Preussich-Eyiau.
Avant de juger, d'après un récit aussi fidèle qu'on le puisse déduire des documens authentiques et des faits avérés , quelle part eurent le génie,*, le courage et la fortune aux résultats d'une grande bataille, il n'est pas inutile d'examiner les motifs qui déterminèrent les généraux commandant chacune des deux armées à la donner ou à la recevoir ; cette recherche est l'une des plus instructives que puisse offrir l'histoire des guerres.
On a vu dans le chapitre précédent com- 18. !
ment le général Benningsen, ayant fort habilement dérobé à l'empereur Napoléon le rassemblement et les marches de flanc de l'armée russe , avait, après sa jonction avec le corps prussien ; repris l'offensive ; il avait surpris l'aile gauche de l'armée française dans ses quartiers d'hiver; il espérait la couper, ou du moins la jeter au-delà de la Vistule y dégager Dantzick > passer le fleuve, et rappeler l'armée française dans la Prusse occidentale en y transportant le théâtre de la guerre. Mais au milieu de cette hasardeuse opération , surpris lui-même par la promptitude du rassemblement, et la rapidité des marches de l'armée française , il se trouva tout à coup réduit à la défensive dans une position inverse, toute semblable à celle dans laquelleil avait cru placer son adversaire. Son aile droite allait être coupée et détruite , si le hasard ne lui avait livré le secret des manoeuvres de Napoléon ; et son aile gauche déjà tournée n'avait aucun appui. Au lieu de dégager le grand dépôt de Dantzick , où il aurait trouvé des renforts et les ressour-
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ces de la navigation , c'était maintenant Kônigsberg qu'il fallait couvrir; au lieu de passer triomphalement la Vistule , il lui fallait assurer sa retraite au-delà de la Pregel. Benningsen n'avait d'autre moyen d'atteindre ce but que de concentrer ses forces en rétrogradant sur la seule direction de Kônigsberg, de soutenir vigoureusement ses arrière -gardes, et d'éviter une action générale jusqu'à ce que ses deux ailes rapprochées du centre pussent y prendre part. C'est ce qu'il fit très-sagement et en fort bon ordre, conservant ses distances par des marches de nuit, feignant chaque jour de prendre une position de bataille, et n'y compromettant que ses arrière-gardes pour retarder à tout prix les mouvernens des colonnes françaises. Plus le point de convergence était éloigné , plus il avait de chances pour la concentration de toutes ses forces : toutefois ce point ne pouvait être fixé plus loin que Preussich-Ejlau , qui n'est plus qu'à une marche, huit à neuf lieues, de Kônigsberg: Si le général
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russe refusait encore la bataille, il était débordé, attaqué par son flanc gauche pendant la dernière marche qui lui restât à faire, et vraisemblablement coupé de la Pregel. Tels furent pour le général Benningsen les motifs d'accepter la bataille que lui présentait depuis trois jours l'empereur Napoléon.
Ces motifs indiquent assez ceux du général français : celui-ci avait considéré la retraite de l'armée russe après la bataille de Pultusk et de Goljinin^ sur la Haute-Narew et jusqu'à l'extrême frontière, comme une suspension d'hostilités , que la rigueur de la saison et l'inutilité d'une guerre de postes sans objet, dans les forêts et les boues de cette misérable contrée, rendaient également nécessaire aux deux partis. L'entrée en quartiers d'hiver était une sorte d'acceptation de cette trêve évidemment avantageuse à l'armée française, fatiguée par trois mois de marches et de combats ; mais dès que les alliés, redoutant avec raison l'immense accroissement de forces et de res-
sources que ce repos ne pouvait manquer de procurer à la Grande- Armée, se furent décidés à îe troubler et à faire une campagne d'hiver, Napoléon dut sans perdre un instant reprendre l'offensive; son but devait être de livrer une bataille générale, et, comme l'a dit Montécucnlli, de combattre à son choix , et jamais à la volonté de T ennemi. Napoléon ne doutait plus que le corps prussien, s'il n'était déjà pris ou dispersé, ne fût du moins arrêté et contenu par le prince de Ponte-Corvo; et dans la position où l'armée russe était acculée, sa défaite livrait à l'empereur la ville de Konigsberg et ses immenses magasins, la conquête de tout le territoire prussien était achevée, la guerre pouvait finir là. Quels puissans motifs de combattre, et quel prix de la victoire I Disons maintenant comment elle fut disputée.
Le corps d'arrière-garde de l'armée russe élait avantageusement posté à cinq ou six cents toises en avant de Preussich-Eylau ; Yinfanterie couronnait le plateau qui do-
mine le débouché de la plaine entre les bois : des batteries avancées sur la hauteur, à ia gauche de la route, défendaient l'accès de la position. Le prince Bagration avait reçu l'ordre de s'y maintenir aussi long -temps qu'il le pourrait, pour donner au général Benningsen celui de faire arriver l'artillerie dont il avait débarrassé la marche de ses colonnes, et qu'il avait dirigée sur Eylau par une autre route. Le général Barclay de Tolly fut particulièrement chargé de la défense de la ville, et le corps d'arrièregarde fut renforcé de trois régimens d'infanterie.
Le 7 février, Favant-garde française sous les ordres du grand-duc de Berg, soutenue par le corps d'armée du maréchal Soult , déboucha de la plaine vers deux heures après midi, par le hameau de Gr'ùnhofchen. Le maréchal fit attaquer la ligne russe de front par le 46e et le 18e régiment de ligne sur deux colonnes, et ordonna au général Viviez de tourner avec sa brigade la gauche de la position. L'infanterie russe, comman-
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dée par le général Markow, fut abordée à la baïonnette, et culbutée dès le premier choc; la cavalerie russe saisit le moment de la mêlée pour charger en flanc la colonne de gauche du 18e régiment, et renversa un de ses bataillons; mais le général Klein, qui suivait et soutenait l'attaque avec sa division de dragons , chargeant à son tour cette cavalerie, la refoula jusqu'auprès de la ville. On se battait corps à corps; le général Markow s'efforçait avec sa réserve de rétablir le combat, lorsque la colonne du général Viviez, débouchant en arrière de son flanc gauche, le força de retirer son artillerie et d'abandonner la position. L'arrièregarde russe défilant à travers ïa ville, fut suivie par les colonnes françaises qui y pénétrèrent en même temps.
Le combat se rengagea avec plus de fureur dans la ville iïEylau. Napoléon, jugeant combien son occupation lui était nécessaire pour faire déboucher ses troupes, appuyer sa gauche, et soutenir le centre de sa ligne de bataille, ordonna au maréchal Soult d'en
chasser l'ennemi. Benningsen, de son côté, s'obstina à conserver ce poste important, la clef de sa position. Le général Barclay de Tolly le défendit avec la plus grande opiniâtreté. Les Russes ne cédaient le terrain que pied à pied , dans les rues et dans les maisons où ils s'étaient renfermés ; la nuit ne fit qu'accroître l'acharnement. Barclay, retranché avec quelque.* bataillons dans l'église et dans le cimetière situé sur un monticule, à la droite de la ville, soutint plusieurs attaques meurtrières, et fut lui-même grièvement blessé. Enfin, vers dix heures du soir, les Russes abandonnèrent la ville jonchée de leurs morts, et se retirèrent sous la protection d'une division d'infanterie que le général Benningsen avait fait marcher à leur soutien.
C'est ici le lieu de faire connaître la force numérique des deux armées , et d'in-^ diquer leur position dans la nuit du 7 au 8 février. Il est difficile de savoir précisément le nombre de combattans pré^* sens sous les armes sur un champ de
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bataille; on ne peut guère le déterminer que par aperçu , d'après l'organisation , les états de situation de l'époque la plus rapprochée , et les rapports officiels : c'est ce que nous avons essayé de faire.
Et d'abord, quant à l'armée française, d'après la composition des quatre corps d'armée qui combattirent à Eylau , celle de la réserve de cavalerie et de la garde impériale, nous trouvons cent dix-huit bataillons et cent quarante-huit escadrons ; en évaluant et compensant les pertes très-inégales dans les divers corps, et prenant un moyen terme , nous croyons être à peu près exacts en portant la force de l'infanterie à cinquante-cinq mille hommes, celle de la cavalerie à dix mille chevaux, celle de l'artillerie à trois mille cinq cents hommes, ce qui donne un total de soixante-huit mille cinq cents combattans.
Napoléon, pour s'assurer la conservation du. poste si difficilement arraché à l'ennemi, fit bivouaquer au-delà de la ville une des di* visions du maréchal Soult ( celle du général
Legrand ); tout le resle de l'armée, c'est-àdire tout ce qu'il avait là , et qui formait le centre ou corps de bataille, fut mis en ligne en arrière et près de la ville de la manière suivante :
La division Saint-Hilaire à la droite, entre Ejlau et Rothenen, ayant en seconde ligne la division Levai du même corps (maréchal Soult); le corps du maréchal Àugereau en arrière sur la gauche; une division de dragons (général Milhaud ) à la droite de la division Saint-Hilaire; les divisions de dragons des généraux Grouchy et Klein en arrière du centre de la ville; la garde impériale en seconde ligne et un peu à gauche; la division de cuirassiers du général d'Hautpoult à gauche et un peu en arrière de la garde à cheval, ayant devant elle la cavalerie légère du général Lassalle.
L'aile droite et l'aile gauche de l'armée française, c'est-à-dire le corps du maréchal Davout et celui du maréchal Ney, avaient marché à hauteur de la colonne du centre, et devaient le lendemain se porter sur
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Eylau, pour déborder les flancs de la ligne ennemie; savoir : le maréchal Davout avec trois divisions tournant le flanc gauche, et le maréchal Ney avec deux divisions tournant le flanc droit.
L'empereur Napoléon, qui s'était arrêté sur la hauteur de laquelle l'arrière-garde russe avait été dépostée, porta, avant le jour, son quartier-général à Eylau, où le grand-duc de Berg et le maréchal Soult l'accompagnèrent.
Telle fut la position de l'armée française dans la nuit du 7 au 8 février.
L'armée russe, forte de cent trente-deux bataillons, cent quatre-vingt-quinze escadrons et vingt-une batteries, était composée de sept divisions : nous avons indiqué précédemment l'organisation des deux armées, qui, réunies sous le commandement du général Benningsen, avaient chacune ^quatre divisions (la huitième, celle du général Sedmaratzki , était restée à Goniadz pour renforcer le corps du général Essen sur la Narew*). Le total des sept
divisions russes, à cause des pertes faites depuis la première retraite , ne s'élevait pas à plus de soixante-dix mille combattans. Le corps prussien, qui avait été renforcé de deux régimens russes, ne pouvait depuis que sa division d'avant -garde avait été coupée et détruite à Waltersdorff, être compté pour plus de dix mille hommes; ainsi, la force de l'armée alliée était d'environ quatrevingt mille combattans de toutes armes.
Sa position sur les collines au nord de la ville dUEylau était avantageuse. L'armée française ne pouvait déboucher et former sa ligne de bataille que sous le feu des batteries dont les hauteurs en avant du front étaient hérissées. Toute l'infanterie des sept divisions de l'armée russe était disposée sur trois lignes et formée dans chaque division en colonnes serrées; la cavalerie sous le commandement général du prince Gallitzin , et les cosaques sous les ordres du lieutenant-général hettmann Platow, étaient distribués par égale part aux deux ailes et au centre. Il en était de même de Par-
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tillerie; trois fortes batteries de quarante à cinquante pièces étaient placées sur le front de la position , devant la droite , la gauche, et le centre. Le lieutenant-général Tutschakow commandait l'aile droite, le lieutenant-général baron de Sacken le centre, et le lieutenant-général comte Ostermann Tolstoy, l'aile gauche; l'avant-garde, soutenue par une dision, était sous les ordres du prince Bagration; la réserve, formée de deux divisions, était commandée par le lieutenant-général Doctorow.
Le corps prussien, sous les ordres du général Lestocq, poursuivi et déjà atteint par le maréchal Ney, était arrivé dans cette même soirée du 7 à Hussenen, à trois lieues A'Eylau : il y reçut l'ordre d'en partir sur-le-champ pour se rallier à l'armée russe et former son aile droite en prenant position au village RAlthof; mais il ne pouvait suivre cette direction sans prêter le flanc au maréchal Ney, qui marchait aussi sur Ejlau et manœuvrait pour le couper.
Ainsi placées à demi-portée de canon l'une
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de l'autre, les deux armées passèrent le reste de la nuit à se préparer au combat, et des milliers de braves , excédés de fatigue , reposèrent sur le sol qui, peu d'heures après, devait être leur tombeau.
Le lendemain 8 février, avant la pointe du jour, le général Benningsen, ayant formé en deux colonnes les troupes du centre de sa ligne et celles de sa réserve, engagea l'action par un grand feu d'artillerie dirigé sur la ville à'Ejlau, qu'il parut vouloir attaquer. Napoléon, s'étant porté à la position du cimetière, fit avancer quarante pièces de canon de sa garde pour répondre au feu de l'ennemi. Cette canonnade , très-meurtrière pour les deux partis , fut soutenue avec la plus ferme contenance par les trois divisions du corps du maréchal Soult , rangées en bataille ; savoir : celle du général Legrand un peu en avant de la ville , celle du général Saint-Hilaire sur le plateau à la droite, et celle du général Levai à la gauche de la division Legrand et des premières maisons de la ville. L'artillerie de ces trois divisions
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seconda celle de la garde impériale; tous les coups portaient dans les masses serrées de l'infanterie russe , qui n'en furent point ébranlées. Pendant cette épouvantable canonnade, les divisions des généraux Heudelet et Desjardins, du corps du maréchal Augereau, débouchaient et entraient en ligne entre la gauche de la division Saint - Hilaire et le monticule du cimetière, derrière lequel toute l'infanterie de la garde était en réserve.
Le dessein de l'empereur Napoléon était de manœuvrer par son aile droite ( le corps du maréchal Da vont) pour envelopper l'aile gauche de l'ennemi appuyée aux villages de Serpallen et Sansgarten; il ordonna au général Saint-Hilaire de former sa division en bataillons déployés, soutenus par des bataillons en colonne, et de marcher ainsi en avant pour seconder par sa droite l'attaque du maréchal Davout. L'objet de cette attaque, dont nous parlerons tout à l'heure, était, après avoir débordé cette aile gauche, de la prendre en flanc et sur ses derrières
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pour la rejeter sur le centre de la ligne russe que Napoléon faisait attaquer par le corps du maréchal Augereau soutenu par la grande réserve de cavalerie et par la garde impériale.
Il suffit de jeter les yeux sur le plan du champ de bataille, pour concevoir le dessein du général français ; la description du terrain tout parsemé de petits lacs et de monticules, n'est presque d'aucune importance , parce que toutes les eaux étaient fortement gelées, et que tout le pays couvert de neige n'offrait d'accidens remarquables et d'obstacles naturels que quelques petits villages et les bois en arrière du centre et de la gauche de la ligne russe.
Dès le commencement de l'action , le général Benningsen, comptant sur l'effet de sa formidable artillerie, tenta de manœuvrer par sa droite et d'enlever la ville à'Ejrlau pour hâter et assurer le ralliement du corps prussien; mais l'audace avec laquelle les colonnes françaises débouchèrent sous le feu plongeant des batteries russes , et bientôt
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après l'attaque formée par le corps du maréchal Augereau et les premiers mouvemens de la division Saint- Hilaire, obligèrent le général Benningsen à changer sa disposition, et dégagèrent la gauche de l'armée française. A mesure que le maréchal Davout débouchait sur la direction de Serpallen, en s'élevant sur l'extrême gauche de la ligne russe, et que la division Saint-Hilaire se portait à droite pour se joindre à la gauche de ce maréchal, l'armée française prenait un ordre oblique par rapport à la position générale de l'ennemi; la ville à'Eylau servait de pivot à ce demi-changement de front, et le succès de l'attaque sur le centre devait décider promptement la victoire.
L'exécution de cette savante disposition fut contrariée par un accident qui prolongea la lutte et rendit la bataille plus sanglante et moins décisive. Une neige épaisse , poussée avec violence par le vent du nord, obscurcit tout à coup l'horizon ; les Français recevant en face la bourrasque en étaient aveuglés , tandis que les Russes l'avaient à dos et pou-
vaient plus facilement se mouvoir et manier leurs armes. Pendant cette nuit soudaine , la tête des colonnes du maréchal Augereau perdit son point de direction et se porta trop à gauche. Le maréchal se trouva ainsi engagé entre les troupes de l'aile droite des Russes, commandées par le général Tutschakow, et celles du centre et de la réserve du général Doctorow. Dans cette fâcheuse position , ce corps d'armée eut beaucoup à souffrir et fit de grandes pertes ; on se battit corps à corps. Le maréchal Augereau y grièvement blessé, fut emporté du champ de bataille; les généraux de ses deux divisions, Desjardins etHeudelet, furent aussi blessés. Napoléon ne laissa pas au général Benningsen le temps de profiter de cette circonstance ; dès qu'il s'aperçut à la première éclaircie de la fausse direction qu'avaient prise les colonnes d'Augereau, il ordonna au grand-duc de Berg de se mettre à la tête de toute la cavalerie , et au maréchal Bessières de s'y réunir avec la garde à cheval pour faire une charge générale sur le centre
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de l'ennemi. C'était le seul moyen d'empêcher ses colonnes de pénétrer dans l'intervalle qu'avait laissé dans la ligne française la divergence et le flottement des colonnes du corps du maréchal Augereau, de le dégager , et d'arrêter les entreprises de l'ennemi sur le point où il montrait le plus de forces et avait le plus d'avantages de position.
Le grand-duc de Berg, conduisant les quatre divisions de cavalerie des généraux Klein, d'Hautpoult, Milhaud et Grouchy, tourna rapidement la division Saint -Hilaire; le maréchal Bessières le suivit avec les grenadiers à cheval, les dragons et les chasseurs de la garde. La cavalerie russe qui était formée en avant du centre, bien inférieure à cette masse d'environ soixante-dix escadrons, fut culbutée au premier choc; le grand-duc et le maréchal firent alors charger l'infanterie : deux lignes furent enfoncées, deux fois traversées, et abandonnèrent leur artillerie. Malgré le feu bien soutenu et la ferme contenance de cette infanterie , la charge brillante et inattendue de la cavalerie française eut un plein succès et chan-
gea la face des affaires. La mêlée et le massacre furent horribles ; plusieurs des chefs les plus distingués de la cavalerie française, le général d'Hautpoul, mortellement blessé, le général Corbineau et le colonel Dahlman des chasseurs de la garde , restèrent sur le champ de bataille. Les bataillons russes, rompus et sabrés, ne fuirent point en désordre; ils furent, après une perte immense, poussés et acculés jusqu'au bois de Sansgarten, où ils se rallièrent à la troisième ligne et se déployèrent; une de leurs colonnes , qui pendant l'obscurité s'était trop avancée jusqu'auprès du cimetière HEylau, au moment d'attaquer, s'arrêta devant un bataillon de la garde que Napoléon fit marcher sous les ordres du général Dorsenne : ce bataillon, à demi-portée de fusil, ne voulant combattre qu'à la baïonnette, refusa de tirer. L'escadron de service près de l'empereur chargea avec intrépidité la tête de cette colonne , d'environ quatre mille hommes, qui manœuvrait pour se dégager : le grand-duc de Berg, s'apercevant de sa fausse direction, la fit charger
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en queue par la brigade de chasseurs du général Bruyère ; elle fut rompue , dispersée, et presque entièrement détruite.
Pendant que ces événemens se passaient au centre et à la gauche, pendant que Napoléon attirait l'attention et les principales forces des Russes sur cette partie du champ de bataille, le maréchal Davout commençait son attaque sur l'aile gauche : il avait marché dans la direction de Serpallen en échelonnant ses trois divisions; son avantgarde avait, avant la pointe du jour, rencontré et fait replier les cosaques. La division du général Friant se mit en bataille sur la hauteur en-deçà de Serpallen : il fit attaquer et occuper ce village que défendait le général Bagovout , et qui fut incendié et abandonné. La cavalerie du général Marulaz couvrait le flanc droit de la division Friant. Le maréchal fit placer en seconde ligne la division du général Morand, et alla reconnaître lui-même la division Saint-Hilaire pour lier sa gauche avec elle.
Le général Friant s'avança avec sa divi-
sion et la cavalerie du général Marulaz dans la direction de Klein- Sans garten ; un gros corps de cavalerie qui s'avança sur son flanc droit fat d'abord repoussé, mais bientôt soutenu par une masse de huit à dix mille hommes d'infanterie de la division du comte Ostermann Tolstoy , cette cavalerie ralliée et renforcée revint à la charge, et s'efforça de pénétrer en tournant le flanc droit de îa division Friant. Ici le combat fut long et meurtrier : les généraux français Lochet et Marulaz s'y distinguèrent, l'un à la tête du 35e régiment , l'autre avec sa brigade de chasseurs. Les Russes, contraints de céder; soutinrent leur mouvement rétrograde par le feu de leur nombreuse artillerie ; la division Friant continua de marcher en se dirigeant sur Klein- Sans garten.
Le maréchal Davout ayant fait avancer la division Morand sur la position de Serpallen que celle de Friant venait de quitter, lui ordonna d'attaquer l'ennemi. Le général Ricard traversa le village avec sa brigade, et la forma en avant sous le feu plongeant
des batteries russes. L'autre brigade, sous les ordres du général d'Honnières, resta en réserve pour soutenir , selon le besoin , cette seconde attaque, ou celle du général Friant.
La troisième division, celle du général Gudin, étant arrivée, le maréchal en détacha le 5 ie régiment qu'il porta à l'appui du général Friant, tandis que le général Morand , faisant entrer en ligne la brigade de d'Honnières, effectuait par sa gauche sa jonction avec la droite de la division Saint- Hilaire.
Le général Benningsen , voyant le progrès de l'aile droite des Français qui tournait son aile gauche, fit de nouveaux efforts pour la maintenir à hauteur de son centre déjà refoulé et mis en désordre par la charge générale de la cavalerie française. Les divisions des généraux Ostermann et Sacken tentèrent en vain de reprendre la position de Serpallen y et furent forcées de se retirer plus en arrière à la hauteur de Klein- Sans garten , où de fortes batteries leur servaient d'appui. Le général Friant, jui souffrait beaucoup du
feu de cette artillerie, reçut l'ordre d'attaquer Kleiri'Sansgarten ; le général Lochet, à la tête du 53e régiment, enleva ce poste important, mais il ne put s'y maintenir plus d'une demi - heure contre une forte colonne de cinq à six mille hommes d'infanterie qui tourna le village par sa droite; il fut obligé de se retirer sur le gros de la division. La colonne russe et la cavalerie qui la suivait gagnèrent du terrain , et fondirent sur la brigade du général Lochet, dont la cavalerie légère du général Marulaz couvrait le flanc droit. Ces troupes soutinrent ce choc avec fermeté ; le général Friant, employant à propos son artillerie et sa réserve, força une seconde fois les Russes à se retirer, et occupa Klein-Sansgarten.
L'action n'était pas moins vive en avant de Serpallen, où la division Morand, en ligne avec la division Saint-Hilaire, repoussait l'attaque des divisions de Paile gauche et de la réserve que les généraux russes avaient réunies pour emporter cette position et dégager leur gauche. Le maréchal Davout,
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après avoir placé en réserve le 61e régiment, ordonna au général Morand de se porter en avant à la rencontre de Pennemi , tandis que le général Saint-Hilaire, manœuvrant de concert par sa droite, attaquerait en flanc. Les Russes, soutenus par trente bouches à feu, arrivaient tête baissée , la baïonnette en avant, et n'étaient plus qu'à deux cents pas. Jl.es bataillons français continuèrent leur feu en avançant. On s'approcha jusqu'à portée de pistolet, mais l'infanterie russe ne put soutenir ce genre de combat 5 elle rompit ses rangs et abandonna son artillerie; les braves canonniers se firent tuer sur leurs pièces. Les trente bouches à feu étaient au pouvoir du général Morand, plus de trois mille Russes allaient être enveloppés par les deux divisions françaises , lorsqu'un corps de réserve, infanterie et cavalerie, que les tourbillons de neige et les plis de terrain n'avaient pas permis au général Saint-Hilaire d'apercevoir, fondit tout à coup sur le 10e régiment d'infanterie légère qui formait sa droite, et appuyait la gauche
du généra] Morand. Un bataillon de ce régiment, sabré et renversé sur la division Morand y porta le désordre; les Russes en profitèrent pour se dégager : ils refoulèrent la division Morand jusqu'à trois cents pas, mais ils ne purent pénétrer dans ses rangs, promptement rétablis sous la protection de quelques escadrons de dragons.
Les généraux russes, resserrés dans leurs positions et obligés de soutenir leur extrême gauche, ne tentèrent plus d'attaque sérieuse sur ce point; le général Morand occupa Serpallen et les mamelons en avant. Le général Saint-Hilaire , qui avait repris le plateau d'où son artillerie tirait avec succès sur la gauche de l'ennemi, reçut de l'empereur Napoléon l'ordre de démasquer entièrement le front du corps d'armée du maréchal Davout, et de venir dans la plaine appuyer sa gauche vers la garde impériale, et sa droite à la division de cuirassiers qui était en bataille entre le plateau et le monticule où était la garde; il conserva cette dernière position le reste de la journée, es-
suyant encore un feu d'artillerie assez vif, auquel il répondait avec la sienne réunie à celle de la division de cuirassiers.
Pendant l'attaque brillante mais infructueuse des divisions russes Ostermann et Sacken sur le plateau de Serpallen, le général Friant avait repoussé les efforts opiniâtres de l'ennemi pour reprendre Klein-Sansgarten; le maréchal Davout, poursuivant, conformément aux ordres de l'empereur, son dessein de gagner le flanc et les derrières de l'aile gauche des Russes , renforça la division Friant ; il porta à Klein- Sansgarten le général Petit avec le 12e régiment de ligne et la majeure partie de l'artillerie de la division Gudin.
Avec ces renforts, le général Friant débouchant de Klein-Sansgarten, força le général Ostermann à se replier, et le poursuivit jusque vis-à-vis le hameau A'AncMappen. Ce mouvement acheva de dégager le général Morand , et donna au maréchal Davout la facilité de porter en avant, entre Klein - Sansgarten et Ancklappen , le
général Gudin avec le reste de sa division.
Tout le corps du maréchal se trouva ainsi réuni , échelonné la droite en avant ; la cavalerie légère du général Marulaz contenait les cosaques et les empêchait de se jeter sur le flanc droit et sur les derrières de la division Friant, le général Miihaud avec sa division de dragons soutenait le général Gudin.
Dans cette disposition oblique la division Morand servant de pivot, le maréchal Davout continua de porter en avant ses deux autres divisions ; il fit chasser l'ennemi des bois situés entre Klein-Sansgarten et Kuschnitteriy et ordonna au ^Se régiment d'attaquer Ancklappen; ce hameau fut enlevé, mais les Russes y rentrèrent avec des forces supérieures, et obligèrent les Français à se replier; ils jetèrent quelques bataillons dans le petit bois sur la gauche. Une double attaque sur le petit bois et sur le hameau fut confiée au général Gauthier; ce général, à la tête d'un bataillon du s5e régiment, emporta le hameau $ Ancklappen et s'y main-
tint; le maréchal Dàvout, profitant de ses avantages, poussa l'ennemi jusqu'au-delà du village de Kuschnitten, qu'il fit attaquer par le 5ie régiment, et quatre compagnies du 48e-
Le corps du maréchal Davout avait glorieusement rempli sa tâche. Toute l'aile gauche de l'armée russe, après avoir défendu ses positions pied à pied, avait été forcée de plier et d'abandonner plus de deux mille toises de terrain entre Serpallen et Kuschnitten. La manœuvre de l'empereur Napoléon avait réussi, le sort de la bataille était décidé. Le général Benningsen maintenait encore sa position en face A'Eylau, mais les progrès de l'aile droite des Français rendaient cette position très -périlleuse; les deux partis avaient fait des pertes immenses; celles des Russes étaient plus considérables, parce que dès le commencement de l'action ils avaient été forcés d'employer leurs réserves pour soutenir alternativement leur centre et leur gauche, tandis que Napoléon, suivant sa coutume et suivant le
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principe dont il ne dévia presque jamais dans les grandes batailles rangées , avait conservé sa réserve. La garde impériale n'avait pas tiré un seul coup de fusil; sa cavalerie seule avait donné.
Il ne restait pas deux heures de jour, et l'armée russe ne combattait plus que pour assurer sa retraite, lorsque le corps prussien du général Lestocq, si impatiemment attendu, déboucha par Graventin et Althoff, et se joignit à l'aile droite. Le général Lestocq, vivement poursuivi par le maréchal Ney, était arrivé la veille au soir à Hussenen, et avait reçu l'ordre du général Benningsen de se rendre immédiatement à Alihoffy pour appuyer et fermer son aile droite. Dès la pointe du jour, il marcha donc, sa gauche en tête, et par le plus court chemin, celui qui à!Hussenen passe par Wackern, S .dautienen et Gorhen, espace d'environ trois lieues; le maréchal Ney, qui avec ses deux divisions suivit de près le mouvement du corps prussien et s'attachait à le déborder par sa droite pour le couper
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d'Eflau, dirigea ses colonnes sur TTackern et Schlautienen ; celle qui marchait sur Wachern y rencontra l'avant-garde prussienne soutenue par une batterie d'artillerie légère , et engagea le combat ; cette avantgarde tint ferme à la faveur d'un bois, et donna le temps au général Lestocq de changer de direction à gauche en portant sa colonne à Leissen 9 une lieue plus en arrière. Il continua sa marche, couvrant par de forts détachemens son flanc que prolongeaient et harcelaient les têtes de colonnes du maréchal Ney; les arrière- gardes du général Lestocq furent atteintes et maltraitées à Schlautienen et à Pompiken, mais la marche de la division prussienne ne fut point arrêtée. Le général Lestocq manœuvra très-habilement; il ne se laissa point engager dans une action générale , et le maréchal Ney, en le forçant à faire un grand détour pour l'éviter, réussit seulement à retarder jusqu'à quatre heures du soir l'arrivée du corps prussien sur le champ de bataille.
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Ce renfort tardif, et insuffisant pour balancer la fortune et arracher la victoire à Napoléon, parvint encore à temps an général Benningsen pour prévenir la défaite de l'armée russe. Le corps prussien, d'après les rapports officiels, était à son départ à'Hussenen, le 8 février, fort de douze bataillons, en y comprenant le régiment russe de TVïbourgy trente-six escadrons et trois batteries d'artillerie légère; en tout à peu près neuf mille hommes; sur ce nombre le général Lestocq laissa en arrière-garde à Althoff deux mille hommes : il amena donc sur le champ de bataille sept mille combattans.
A peine le général Lestocq eut-il rangé ses troupes en bataille, qu'il reçut l'ordre de les porter au soutien de l'aile gauche tournée et battue par le corps du maréchal Davout. Le corps prussien défila derrière le front de l'armée russe dans la direction de Schloditten, et de ce village sur celui de Kuschnitten dont les Français venaient de s'emparer. À la faveur de ce mouvement, les divisions russes de l'aile gauche , rassurées
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par ce secours inespéré se réunirent en ordre et se reportèrent en avant. Les brigades des généraux majors Kamenskoi et Ischaplitz se joignirent aux Prussiens; le général Lestocq fit sur-le-champ ses dispositions pour attaquer Kuschnitten, il forma deux fortes colonnes et fit déployer entre elles le bataillon de grenadiers de Fabieski ; son artillerie foudroyait le village pendant que Fune des deux colonnes et un gros de cosaques le tournaient par la gauche. Le 5ie régiment français et quatre compagnies du 108e qui défendaient Kuschnitten eurent la témérité de tenir contre l'attaque inattendue de forces si supérieures; ces troupes furent enveloppées, taillées en pièces, et leur débris purent à peine regagner la tête du bois d'où elles avaient débouché.
Après s'être rendu maître du village de Kuschnitten , le général Lestocq forma son infanterie en bataille en avant du village mis en feu par les obus , faisant face au bois que les Français occupaient entre Anchlappen et Lampasch; sa cavajerie en seconde
ligne derrière la droite et le centre : les cosaques et quelques escadrons prussiens cou-, vrajent et prolongeaient sa gauche. Dans cet ordre, ayant changé de direction à droite, le général prussien fit attaquer vivement et à la fois le bois et le hameau tVAncklappen. Les régimens de la division Friant , qui avaient beaucoup souffert dans les précédens combats, ne purent soutenir cette charge vigoureusement exécutée par des troupes fraîches, et furent contraints d'évacuer le bois; mais le général Gauthier, avec un seul bataillon du 25e régiment, repoussa les attaques réitérées des Prussiens et des Russes sur Ancklappen , mit le feu au hameau , et se maintint sur la position.
Dans ce moment critique, la nuit s'approchant, le maréchal Davout porta sur sa droite, à la sortie du bois, ce qui lui restait de troupes en réserve de la division Gudin au soutien de celles du général Friant, et y rallia les débris des bataillons qui s'étaient sacrifiés à Kuschnitten. ce C'est ici , disait « l'intrépide maréchal en parcourant les
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<( rangs, c'est ici que les braves trouveront « une mort glorieuse : les lâches iront périr ce dans les déserts de la Sibérie. » En même temps il fit placer toute l'artillerie de son cbrps d'armée sur les mamelons entre le. bois et Klein- Sans garten, d'où elle tirait avec beaucoup d'effet sur les masses. Les colonnes prussiennes et russes ne dépassèrent point la lisière du bois; le feu de canon et de mousqueterie s'engagea avec une nouvelle ardeur, et se prolongea bien avant dans la nuit qui fut très-obscure. Le maréchal Davout conserva sa position entre Ancklàppen et Lampasch en arrière du bois, mais au-delà de Klein- Sans garten, et par conséquent encore très -avancée sur l'aile gauche des alliés; ceux-ci firent de vains efforts , et renoncèrent à l'espoir de l'en déposter.
Vers les huit heures du soir, l'empereur Napoléon ordonna d'allumer sur toute la ligne les feux de bivouac, craignant peu de favoriser par leur clarté la direction des attaqués de l'ennemi, et donnant ainsi à ses
braves soldats le signal de la victoire. Le général Benningsen , au contraire , profita de l'obscurité pour dérober sa retraite; il fit cependant un nouvel effort pour soutenir son aile droite attaquée et débordée par le corps du maréchal Ney, comme la gauche l'avait été par le corps du maréchal Davout. En effet , pendant que le corps prussien du général Lestocq défilait, comme nous Pavons dit, pour se porter au secours de l'aile gauche, le maréchal Ney, qui le poursuivait, avait atteint son arrière -garde à Althoff, s'était emparé de ce village et ensuite de celui de Schloditten , où s'appuyait la division Tutschakow, extrême droite de la ligne russe. Le maréchal Soult avait secondé cette attaque en portant sur Schloditten la cavalerie légère de son corps d'armée. Le maréchal Ney poursuivit son avantage en tournant le flanc droit de l'ennemi , et poussa son avant-garde ( le 6e régiment d'infanterie légère et le 59e de ligne) jusqu'à Schmoditten> où elle s'établit. Le général Benningsen, voulant dégager son aile droite , fit attaquer
Schmoditten par une forte réserve de grenadiers formée en colonne serrée. Les deux régimens français la laissèrent approcher jusqu'à bout touchant , et après une seule décharge fondirent dessus à la baïonnette, et mirent complètement en déroute ce qui n'était pas tombé sous leurs coups.
Ce combat fut le dernier et l'un des plus brillans de cette mémorable journée ; il décida le général Benningsen à abandonner le champ de bataille, malgré l'avis des généraux Knorring et Tolstoy. Ces deux généraux voulaient profiter de l'avantage remporté par le général prussien à Kuschnitten, et avaient déjà donné l'ordre de former une nouvelle attaque contre la position opiniâtrement défendue et glorieusement conservée par le corps du maréchal Davout.
Benningsen, après l'échec de sa réserve de grenadiers à Schmoditten , arrêt? cet élan téméraire , fit cesser le feu à dix heures du soir, et donna l'ordre de la retraite.
Vers minuit, le corps prussien du général Lestocq marcha par sa gauche sur Dom-
nau et Friedland. L'armée russe prit la route de Kônigsberg par Mùlhausen, passa la rivière de Frisching, et arriva dans la matinée du 9 février au village de Wittemberg.
Les troupes françaises conservèrent pendant la nuit les mêmes positions qu'elles occupaient à la fin de la journée. Napoléon reporta son quartier impérial au bivouac en arrière d'EylaU; sur le plateau de Ziegel- Hof.
Le lendemain on aperçut au loin, sur la route de Kônigsberg, les cosaques éclaireurs de Parrière-garde ennemie. Les Français, maîtres du champ de bataille, recueillirent quelques trophées achetés par des flots de sang : seize drapeaux, vingtquatre pièces de canon et beaucoup de caissons. Les pertes des deux armées, autant qu'on puisse les constater d'après les rapports des généraux en chef, furent, du côté des alliés, de cinq à six mille morts , et de vingt mille blessés; et du côté des Français, de deux mille morts, parmi lesquels nous
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devons encore citer les colonels Lemarois du 43e et Lacuée du 65e de ligne , et de quinze à seize mille blessés. On fit de part et d'autre peu de prisonniers , parce que les troupes, après avoir supporté impatiemment le terrible feu de l'artillerie tirant à demi-portée et à mitraille , s'abordèrent à la baïonnette aux attaques des villages pris et repris, combattirent avec acharnement, et ne se firent pas de quartier. La rigueur du froid , la difficulté des mouvemens réguliers au milieu des tourbillons et des amoncellemens de neige sur ces lacs glacés, enfin le manque de subsistances, portèrent à l'extrême les fatigues, la constance et la fureur du soldat. On estima, et il paraît certain qu'en y comprenant les résultats des combats qui précédèrent cette sanglante bataille, les deux armées opposées eurent ensemble plus de soixante mille hommes hors de combat. Dans cette effroyable consommation d'hommes, la perte des alliés, en proportion des forces respectives, dut être de beaucoup la plus considérable. Depuis le 2 février, leur
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armée se retirait à marches forcées et presque toujours de nuit; ils avaient à soutenir chaque jour de nouveaux et rudes combats pour dégager leur aile gauche et leurs arrière-gardes , sans cesse attaquées et dépostées par la cavalerie du grand-duc de Berg , et par le corps du maréchal Soult. 4
Le général Benningsen contraint de recevoir la bataille à Eylau, ou de se jeter audelà de la P regel y en abandonnant le corps prussien et la ville de Kônigsberg, répara, autant qu'il lui fut possible de le faire, par la plus ferme contenance et la plus vigoureuse défense , la faute qu'il avait faite de s'engager trop avant ; ses troupes combattirent avec beaucoup de valeur , et sur tous les points elles ne cédèrent le terrain que pied à pied ; mais elles furent battues , et la nuit couvrit le désordre d'une retraite qui , quelques heures plus tard, n'eût été qu'une déroute.
Le 9, à la pointe du jour, la cavalerie française poursuivit les arrière-gardes des alliés sur les deux directions de leur re-
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traite , celle des Russes jusque sur la Frkching , à moitié chemin de Kônigsberg; celle des Prussiens jusqu'au-delà de Domnau, à moitié chemin de Friedland.
On fit prisonniers beaucoup d'hommes blessés ou fatigués, que la précipitation de la retraite avait forcé de laisser en arrière. Napoléon , après avoir donné ses ordres pour multiplier les secours à donner aux blessés des deux partis, parcourut ce champ de bataille que tous les témoins oculaires s'accordent à représenter comme la plus horrible scène de carnage que la guerre ait jamais offerte. Dans un espace d'un peu moins d'une lieue carrée , le terrain couvert de neige, et les lacs glacés étaient jonchés de dix mille morts et de trois à quatre mille chevaux tués, de débris d'artillerie, d'armes de toute espèce, de boulets et d'obus. Six mille Russes expirant de leurs blessures, et de faim et de soif, restaient abandonnés à la générosité du vainqueur.
Quoique la bataille à'Eylau ne fut point,
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quant au dénoûment de la lutte entre les deux grandes puissances militaires, aussi décisive que Napoléon l'avait espéré, elle termina glorieusement pour ses armes cette courte et savante campagne d'hiver; elle acheva de renverser le plan d'offensive qu'avait conçu le général russe, et le mit dans l'impossibilité de rien entreprendre avant d'avoir refait son armée : et cependant ici comme à Pultush , les vaincus, pour n'avoir pas été entièrement défaits, osèrent s'attribuer la victoire. La relation officielle du général Benningsen , vague et confuse, ne donne qu'une idée imparfaite des événemens de cette mémorable journée. Elle ne renferme aucun document historique, si ce n'est la juste part de gloire qu'il fait aux officiers et aux troupes russes et prussiennes qui se distinguèrent par de beaux faits d'armes; ceux des Français, non moins éclatans sans doute, furent illustrés par d'incontestables succès.