DISCOURS PRÉLIMINAIRE
Les Ingénieurs étant chargés plus fréquemment que jamais d'élever des édifices importants, on ne saurait trop recommander aux Élèves de l’École Polytechnique l'étude de l'Architecture, et en même temps leur faciliter les moyens de s'y livrer avec succes.
Les Élèves sortent de cette École assez instruits pour apprécier le mérite d'un édifice, et faire tous les dessins nécessaires pour l'exécution; on trouve même quelquefois dans leurs compositions, toutes rapides quelles sont, des idées heureuses, et rarement de ces fautes grossières que l’on remarque trop souvent dans les édifices même trescélèbres : c’est beaucoup, sans doute, pour le peu de temps qu'ils donnent à cette étude; mais à coup sür cela ne leur suffit pas pour remplir dignement les fonctions importantes dont ils ne tardent pas à se trouver chargés pour la plupart.
L’Architecture est tout à-la-fois une science et un art: comme science, elle demande des connaissances; comme art, elle exige des talents: le talent n’est autre chose que l'application juste et facile des connaissances; et cette justesse.et cette facilité ne peuvent s’acquérir que par un exercice soutenu, par des applications multipliées. On peut dans les sciences connaître parfaitement une chose après que l'on s'en est occupé une seule fois, mais dans les arts on ne peut la
savoir bien executer qu'apres l'avoir faite un nombre de fois
plus ou moins considérable.
Pour qu'un projet soit bien conçu, il faut qu'il le soit d'un seul jet; ce qui ne peut se faire, si l'on n'est familiarisé de longue main avec toutes les parties qui doivent entrer dans sa composition, sans quoi l'attention partagée sur les détails se détourne de l’ensemble, et l'imagination refroidie ne produit alors que des choses faibles, mauvaises, et souvent mème devient incapable de produire quoi que ce soit.
Nous invitons donc encore une fois les Élèves à étudier le plus possible l'Architecture dans les diverses écoles spéciales où ils doivent passer au sortir de l'École Polytechnique ; nous les exhortons à ne pas se reposer sur leurs connaissances, ni même sur le commencement de talent qu'ils peuvent avoir, mais au contraire à revenir souvent sur chacun des objets dont ils se sont occupés, afin de se les.rendre extrêmement familiers ; enfin à les traiter avec méthode, seul moyen de travaïller avec fruit.
Or comme, malgré le peu de temps que ces Élèves peuvent consacrer à l'Architecture dans l'Ecole Polytechnique, la marche qu’ils ont suivie paraît leur avoir été avantageuse, nous pouvons espérer qu'elle le leur sera encore, lorsque dans les autrés écoles ils auront plus de temps pour se livrer à l'étude de cet art : nous croyons donc devoir commencer le précis de la troisième partie de notre Cours, qui fait l'ébjet de ce second volume, en leur rappelant la marche que nous avons suivie, ainsi que les principales idées de notre Cours.
Ce Cours est divisé en trois parties.
Dans la première, nous nous sommes occupés des éléments des édifices, qui sont les murs, les portes, les croisées et les arcades, les soutiens engagés et isolés, nommés pilastres,
colonnes, pieds-droits, les planchers, les voûtes, les combles et les terrasses : nous avons examiné les divers matériaux qui peuvent entrer dans leur construction, la manière dont ils doivent être employés; enfin les formes ét les proportions dont chacun de ces éléments est susceptible.
Tous les objets qui peuvent entrer dans la composition des édifices étant bien connus, nous avons cherché dans la seconde partie comment on devait les combiner entre eux, comment on devait les disposer les uns par rapport aux autres, tant horizontalement que verticalement : familiarisés avec ces diverses combinaisons, nous les avons employées a la formation des différentes parties des édifices, telles que les portiques, les porches, les vestibules, les escaliers , les salles de diverses espèces, les cours, etc. : enfin, combinant à leur tour les différentes parties des édifices, nous sommes parvenus à la composition de leur ensemble en général.
Dans la troisième partie nous nous sommes occupés, d’une manière plus spéciale, de la composition de chaque genre d'edifice en particulier; nous avons d’abord jeté un coup d'œil sur les abords des villes, sur leurs entrées, sur les rues, les ponts, les places publiques qui établissent une communication entre leurs différentes parties; ensuite nous avons passé en revue les principaux édifices publics nécessaires au Gouvernement, à l'instruction, à la subsistance, au commerce, à la santé, au plaisir, à la sûreté, etc.:; enfin nous avons porte notre attention sur ceux destinés à l’habi: tation, tels que les maisons particulières à la ville, les maisons à loyer, les maisons de campagne, les fermes, les hôtelleries , etc.
Cette marche, comme on le voit, n’est autre que celle que l'on suit dans toutes les sciences et dans tous les arts ; elle consiste de même à aller du simple au composé, du connu
à l'inconnu : une idée prépare toujours la suivante, et celle-ci rappelle toujours celle qui la précède. Nous ne croyons pas qu'en étudiant l'Architecture on puisse en suivre une autre, à plus forte raison que l’on n'en doive suivre aucune, ainsi que le font beaucoup d'architectes, qui disenit-que les regles, les méthodes, sont autant d'entraves pour le génie. Loin de partager une telle opinion, nous pensons au contraire qu'elles en facilitent le développement et en assurent la marche : au reste la raison peut se passer du génie, tandis que celui-ci ne saurait faire que de faux pas, s'il n’est conduit et éclairé par la raison.
Quelque avantageuse que cette méthode nous paraisse pour la rapidité de l'étude, nous l’aurions crue insuffisante pour son succès, si nous n’eussions fait précéder la suite d'observations particulières qu’elle nous offre, d'observations plus générales ; si, avant de nous occuper des éléments des édifices , de la composition de leurs parties et de léur ensemble, en un mot de l'Architecture, nous n'avions pas su ce que c'est que l'Architecture, pourquoi nous en faisons ;etcomment en général nous devons la faire.
Il nous a donc paru indispensable de fixer d'abord notre attention sur la nature de cet art, sur le but quil se propose, sur les moyens qu’il doit employer; enfin, de déduire de ces observations des principes généraux sur lesquels pussent reposer solidement tous les principes particuliers.
En examinant ces différents objets, nous avons remarqué que l'Architecture était l’art dont les productions exigeaient le plus de peine ou de dépense, et que cependant c'était celui qui de tout temps avait été de l’usage le plus général;
Que les hommes étaient naturellement aussi ennemis de toute espèce de péine qu'avides de bien-être; qu'il fallait par conséquent que l'Architecture leur eût offert de bien grands
avantages pour les déterminer à s'en occuper d'une maniere aussi générale et aussi constante ;
Qu'en effet elle est de tous les arts celui qui nous procure les avantages les plus immédiats, les plus importants et les plus nombreux : qu'à l'Architecture l'espèce humaine doit sa conservation, la société son existence, tous les autres arts leur naissance et leurs développements; qu’à elle par conséquent l'homme doit la somme de bonheur et de gloire dont la nature lui a permis de jouir;
Qu'au lieu de ces avantages inappréciables, si l'Architecture n’eût offert aux hommes que l'avantage frivole de récréer leurs yeux, elle eût bientôt été forcée de céder la place à la peinture et à la sculpture, arts dont les productions faites pour parler non-seulement aux yeux, mais encore à l'ame, sont incomparablement plus faciles à acquérir;
Que, par conséquent, l'Architecture ne peut avoir pour but l'agrément, mais bien l’utilite;
Que quand même plaire serait le but de l'Architecture, limitation , moyen qu'on lui fait emprunter des autres arts, serait incapable de le lui faire atteindre; car, pour que le plaisir résulte de limitation , il faut que le modele qu'on se propose d'imiter soit un objet pris dans la nature, hors de laquelle nous ne connaissons rien, hors de laquelle rien par conséquent ne peut nous intéresser ; il faut en outre que limitation de ce modèle soit parfaite : or, des deux modèles que l’on offre à l'Architecture , l'un (la cabane) n'étant rien moins qu'un objet naturel, ne pouvant pas même être considéré comme un objet d'art, ne doit pas conséquemment être imité dans ses formes ; l’autre (le corps humain) n'ayant aucune analogie de formes avec un corps architectural, ne peut être imité dans ses pro-
portions.
Què quand même il y aurait quelque analogie entre les deux espèces de corps, toujours serait-il souverainement ridicule, en voulant plaire par l'imitation, de choisir une imitation analogique, c'est-à-dire éloignée, telle que les architectes prétendent le faire, au lieu d'une imitation posi-
tive et prochaine, telle que les peintres et les sculpteurs le
font.
Continuant nos observations, nous avonsyvu que, pour que le moyen employé par un art quelconque füt efficace, il fallait qu’il füt relatif à la nature de cet art et à notre organisation : que l'Architecture est un art essentiel à notre existence et à notre bonheur; mais quil nous vend chèrement les avantages‘ qu'il nous procure : que nous sommes amis du bien-être et ennemis de toute espèce de peine ; que conséquemment, en élevant des édifices, nous devons naturellement le faire de manière à nous procurer le plus d’avantages possible avec le moins de peine et de dépense possible; qu’il fallait pour cela que les édifices que nous élevons fussent disposés de la manière la plus convenable et la plus économique possible ;
Qu'’ainsi la convenance et l’économie étaient les moyens propres à l'Architecture, et non limitation ;
Que pour qu'un édifice fût parfaitement convenable, il fallait qu'il fût solide, salubre et commode;
Que pour qu'il füt le moins dispendieux possible, il fallait qu'il fût le plus symetrique, le plus régulier, le plus simple possible ;
Que lorsqu'un édifice a tout ce qu'il faut, rien que ce qu'il doit avoir, et que tout ce qui lui est nécessaire se trouve disposé de la maniere la plus économique, c’est - à - dire la plus simple, cet édifice a le genre et le degré de beautés qui lui conviennent; que vouloir y ajouter autre chose que des
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ornements de peinture ou de sculpture, c’est affaiblir et quelquefois même anéantir son style, son caractère, en un mot toutes les beautés qu’on cherche à lui donner;
Qu'ainsi, sous quelque rapport que l’on envisage l'Architecture, on ne doit point chercher à plaire au moyen d’une prétendue. décoration architectonique, uniquement fondée sur l'emploi de certaines formes et de certaines proportions, qui, n'étant fondées elles-mêmes que sur une imitation chimérique, sont incapables de causer le moindre plaisir;
Que la disposition est dans tous les cas la seule chose dont doive s'occuper l'architecte, puisque cette disposition est aussi convenable.et aussi économique qu’elle peut l'être; il en naïîtra naturellement une autre espèce de décoration architectonique véritablement faite pour nous plaire, puisqu'elle nous présentera l’image fidèle de nos besoins satisfaits, satisfaction à laquelle la nature à attaché nos plaisirs les plus vrais.
À chaque pas que nous avons fait ensuite dans l'étude de l'Architecture, nous avons eu occasion de nous convaincre de la vérité et de l'importance de ces observations.
En examinant les différents matériaux et la maniere de les employer, nous avons vu qu'ils différaient les uns des autres, soit par la dimension, soit par la forme, soit par la couleur; et qu'étant employés convenablement, ils devaient naturellement contribuer à donner aux édifices , ainsi qu'aux différentes parties de chaque édifice, l'effet, la variété, le caractere, qui leur conviennent ;
Que, parmi ces matériaux, les uns étaient durs, difficiles à travailler, par conséquent fort chers; et les autres tendres , d'un travail facile, et par conséquent à meilleur marché : qu'il était naturel d'employer les premiers à la construction des édifices publics les plus importants, édifices dans les-
quels les convenances doivent être parfaitement remplies, à tel prix que ce puisse être; qu'il l'était de même de faire usage des seconds dans les édifices particuliers de la dernière classe, où l'on est toujours borné par la dépense, et dans lesquels on doit se contenter de remplir les convenances le
mieux possible, d’après la dépense fixée : qu'entre ces deux genres d’édifices il y en avait une foule d’autres, dans lesquels il était naturel de faire usage des deux genres de matériaux à-la-fois. |
Que toutes les parties d’un édifice ne fatiguaient pas également : qu on pouvait par conséquent se contenter d'employer les matériaux durs dans celles qui en composent l’ossature,
telles que les angles des édifices, les pieds-droits des portes, des croisées et des arcades, les chaînes perpendiculaires qui reçoivent la retombée des voûtes on la portée des poutres, les chaînes que l’on doit placer à la rencontre des murs de refend et des murs de face, les divers soutiens isolés, enfin
les chaînes horizontales qui, en reliant. toutes les parties entre elles, en assurent la solidité; et faire en matériaux tendres toutes les parties qui ne sont que de remplissage : que de cette disposition de matériaux naissent une foule de décorations architectoniques différentes, toutes capables de satisfaire également et les yeux et l'esprit;
Qu'il était par conséquent aussi ridicule qu'infructueux de chercher à décorer les édifices par des moyens chimériques et dispendieux, tandis que la nature et le bon sens nous en offrent de si sûrs et de si simples, même dans la seule construction.
De l'examen des matériaux et de la manière de les employer, Passant aux formes et aux proportions des divers éléments des édifices, nous avons reconnu que, si l'imitation de la cabane et du corps humain ne pouvait nous offrir rien
PRÉLIMINAIRE. 9 de satisfaisant sous aucun rapport, l'usage de ces divers éléments et la nature des matériaux qui peuvent être employés dans leur construction, nous indiquaient suffisamment les principes que nous devons observer à cet égard.
Nous avons vu qu'un soutien engagé devait être carré dans son plan, afin de se relier le mieux possible avec les parties de remplissage qui l’avoisinent ; qu’un soutien isolé devait être en général cylindrique, forme la plus propre à faciliter la circulation; que les soutiens isolés devaient être élevés au-dessus du sol pour la salubrité; qu’ils devaient être reliés dans la partie supérieure par une architrave; qu'ils devaient l'être pareillement avec le mur par une seconde architrave, que l’on nomme improprement /rise; que ces deux architraves, ainsi que l’espace vide qui reste entre elles, devaient être recouvertes par une corniche dont la saillie fût propre à rejeter les eaux loin du pied de l'édifice ; que les colonnes devaient s’élargir dans la partie supérieure, au moyen d’un chapiteau, pour assurer la solidité de l’architrave en en diminuant la portée, etc.;
Que dans les édifices les plus simples, construits avec des matériaux peu résistants, les soutiens quelconques devaient être courts, afin de conserver une solidité suffisante ; que dans les édifices les plus importants, construits avec des matériaux plus durs, ils pouvaient être d’une proportion plus élégante; qu'entre les deux extrêmes on pouvait intercaler autant de moyens proportionnels qu'il y a d’édifices entre le premier et le dernier ;
Que, dans le premier genre d’édifices, l'économie prescerivait d’écarter les soutiens le plus possible pour en diminuer le nombre dans un espace donné; que, dans le second, la convenance exigeait qu'ils fussent rapprochés le plus pos-
sible, pour assurer et prolonger la durée de l'édifice; B
Que, dans le premier cas, les architraves qui relient les soutiens, pour n'être pas sujettes à se rompre, doivent avoir plus de hauteur que dans celui où les soutiens sont plus rapprochés; que les secondes architraves ou les frises doivent avoir, dans tous les cas, une hauteur égale à celle de Farchi-
trave proprement dite, puisque toutes deux remplissent des fonctions semblables; que la corniche doit être plus ou moins forte, selon que l'édifice a plus ou moins de hauteur; enfin, que la saillie et la hauteur de la corniche doivent être égales, parce que, moins haute que saillante, elle manquerait de solidité, et qu'ayant moins de saillie que de hauteur,
elle ne remplirait pas son objet.
Ayant ainsi reconnu les formes et les proportions essentielles de l'Architecture que dans tous les temps on à dü naturellement employer, nous avons examiné celles des édifices antiques adoptées généralement en Europe, et dont l'habitude nous a fait en quelque sorte un besoin; nous avons remarqué que les formes et les proportions variaient sans cesse dans ces édifices; que les colonnes d’un même ordre n'avaient jamais la même proportion, et que les colonnes d'ordre différent avaient souvent une proportion semblable; qu'il y avait des colonnes que nous appelons d'ordre dorique, telles que celles du temple de Coré, dont la proportion était plus haute que celles de certaines autres colonnes nommées par nous corinthiennes , telles que celles de la Tour des Vents à Athènes, du Colisée à Rome, etc. ( Voyez les planches 64 et 68 du Parallèle des édifices ) ; qu'il y avait des colonnes ioniques d'une proportion égale à celle des dernières, et par conséquent moins haute que celles des colonnes du temple de Coré, telles que celles d'un temple situé sur les bords de l’Ilissus, etc. (Voyez la planche 64 du Parallèle. ) Nous en avons conclu avec un célèbre professeur,
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