‹ Précis des leçons d'architecture données à l'École royale polytechnique (volume 2)Chapitre 3 sur 65 · RD · texte numérisé non relu

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PRÉLIMINAIRE. ii M. Leroy, que les Grecs ne reconnaissaient pas ces ordres distincts dans lesquels les modernes font consister l’essence de l'Architecture et le principe de toute beauté en décoration; que ces peuples ne voyaient, dans ce que nous appelons {es ordres, que des soutiens et des parties soutenues, objets utiles qu'ils proportionnaient, non d’après l’imitation de quoi que ce soit, mais d'après les principes éternels de la convenance;

Qu'ainsi l'étude des édifices élevés par ces Grecs si éclairés en Architecture ne pouvait nous être qu'extrèmement avantageuse; qu'elle pouvait suppléer à l'expérience d’une foule de siècles, qui nous manque, fixer enfin les idées peut-être trop vagues que la seule considération de la nature des choses nous donnerait relativement aux formes et aux proportions des éléments des édifices.

C'est en effet par la comparaison que nous avons faite de tous les édifices antiques, que nous avons découvert les limites que l’on ne doit pas outre-passer dans les proportions des soutiens et des parties soutenues; que nous avons reconnu que le soutien le plus court ne devait pas avoir en hauteur moins de six diamètres, et que le plus élevé n’en devait pas avoir plus de dix; que la hauteur de l’entablement le plus fort ne devait pas être de plus du tiers de la colonne, et celle du plus bas moins du cinquième; que l’entre-colonnement le plus large ne pouvait pas avoir plus de trois diamètres et demi, et le plus étroit moins d’un diamètre et demi, systèmes entre lesquels on peut en placer autant d’autres qu'on le jugera nécessaire, et qui tous offriront des rapports aussi exacts qu'il est possible entre les parties qui soutiennent et les parties soutenues.

Des formes et des proportions générales des édifices antiques, passant à celles de détail, nous avons remarqué dans la plupart de celles-ci beaucoup moins de sagesse que dans

les premières; nous n’en avons pas moins été persuadés cependant que l'étude et la comparaison des différents détails antiques nous seraient encore avantageuses , puisqu'elles nous feraient connaître ceux de ces détails que l'on doit adopter, rejeter ou simplement tolérer; qu'il s'agissait seulement pour cela d'étudier l'antique avec les yeux de la raison, au lieu, comme on ne le fait que trop souvent, d’étouffer celle-ci par l'autorité de l'antique;

Qu'’au reste, le préservatif contre l'admiration aveugle et limitation servile de quelques détails antiques que la raison réprouve, se trouvait dans l'antique lui-même, puisqu à chaque pas il nous offre des détails de même nature traités d'une manière diamétralement opposée; qu'il n'y avait par conséquent rien de si facile que d'accorder la raison avec l'habitude que nous avons contractée d’admirer et d'employer des détails antiques;

Qu'en effet, si l'exemple de quelques édifices antiques a pu nous engager à donner des bases aux colonnes, malgré l'inutilité, lincommodité et la dépense de ces mêmes bases, non-seulement une foule d'exemples de colonnes doriques, mais quelques-uns même de colonnes corinthiennes, autorisent la raison à les proscrire;

Que si la délicatesse et la beauté du travail de quelques chapiteaux ioniques a pu nous en faire adopter la forme, malgré son inconvenance et sa bizarrerie, la convenance parfaite du chapiteau dorique grec, l'usage presque général que l’on en a fait dans la Grèce, plusieurs exemples de son emploi sur des colonnes de proportion ionique , nous autoriseront de reste à rejeter pour toujours une forme de chapiteau aussi ridicule que celle du chapiteau ionique ;

Que si la grace de la forme générale, l'élégance de la proportion du chapiteau corinthien, nous a, en quelque sorte,

PRÉLIMINAIRE. 13 forcés de le copier avec son tailloir frêle et chantourné, et ses volutes en forme de coupeaux, l'exemple des chapiteaux corinthiens du tombeau de Mylassa et de la Tour des Vents, où les tailloirs sont carrés et où l’on ne remarque pas de volutes, les exemples plus nombreux encore de ces superbes chapiteaux égyptiens, composés dans le même système, sont des autorités bien capables de nous rassurer, lorsque nous voudrons ôter au chapiteau corinthien ce qu'il a d’insignifiant et d’inutile, et que nous voudrons lui rendre ce qui lui manque pour remplir parfaitement sa destination ;

Que si les triglyphes, qui ne servent à rien, qui ne ressemblent à rien, ou du moins à rien de raisonnable, se rencontrent presque toujours dans les édifices doriques, grecs ou romains, les édifices de ce genre offrent cependant plusieurs exemples où les triglyphes sont supprimés, tels que la Chapelle d'Agraule à Athènes, les Bains de Paul-Émile, et le Colisée à Rome, l'Amphithéâtre de Nîmes ; que, de plus, les Grecs n'ayant point connu de distinction d'ordre et n'ayant point mis de triglyphes dans les frises ioniques et corinthiennes, où cependant ils auraient été aussi nécessaires, s'ils l'avaient été dans la frise de l’ordre dorique, nous sommes fondés à les faire disparaître à jamais, sans blesser nos habitudes ni le respect que l'antique a droit de nous inspirer.

Ayant ainsi distingué parmi les détails antiques ceux qu'on doit adopter de ceux qu’on doit rejeter, nous avons jeté un coup d'œil sur ceux que l’on peut tolérer, c'est-àdire sur les moulures et sur leurs combinaisons. Nous avons remarqué que les moulures, ne servant à rien, ne ressemiblant à rien, ne méritaient notre attention qu’à raison de l'habitude que nous avons d’en faire usage ; que d’après cela nous devrions les employer avec une extrême sobriété; que

leur assemblage ne pouvant nous causer aucun plaisir réel, nous devions nous borner à tâcher qu'il ne nous déplût pas; qu'il fallait, pour cela, qu’à l'exemple des Grecs dans leurs ordres doriques et ioniques, et à l'exemple des Romains dans leurs ordres corinthiens, ces assemblages de moulures appelés profils eussent des mouvements bien prononcés ; que les moulures droites fussent mariées avec intelligence avec les moulures courbes; enfin, que des moulures fines offrissent une opposition sensible avec des moulures fortes.

De tout ce que nous avons observé sur les formes et les proportions, nous avons conclu que, quelque raisonnables que fussent celles qui émanent de la nature des choses, 1l ne fallait cependant pas attendre un grand plaisir de leur emploi : car, pour que ce plaisir füt très-sensible, il faudrait que les unes et les autres se manifestassent de la manière la plus évidente; que l'œil pût saisir leurs rapports avec la plus grande exactitude, ce qui ne pourrait être qu'autant qu’elles se présenteraient toutes dans un même plan vertical, et ce qui ne se rencontre jamais, ni ne peut Jamais se rencontrer; que ce que nous disions des formes essentielles, à plus forte raison devions - nous le dire de celles qui ne puisent leur mérite que dans notre habitude de les considérer, mérite qui n’en serait rien moins qu'un pour les peuples de l'Asie et de l'Afrique; qu’ainsi, en employant ces dernières, nous devions moins chercher à satisfaire l'œil qu'à ne le pas choquer, et qu’en employant les autres, nous ne devions avoir en vue que la convenance et l'économie qu'elles peuvent apporter dans les édifices; qu'enfin nous devons nous persuader que, de quelque manière que nous envisagions l'Architecture, ses beautés proviennent moins de la forme et de la proportion des objets dont elle fait usage que de leur disposition.

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Passant des éléments des édifices à leur combinaison, nous avons vu que dans un édifice quelconque les colonnes doivent toujours être espacées également, afin de soutenir une égale portion du fardeau ; qu’elles doivent être éloignées du mur au moins d’un entre-colonne, sans quoi elles ne serviraient à rien; que cette combinaison de murs et de colofnes, bonne pour des édifices peu considérables, dans lesquels on emploie les soutiens les plüs courts et les plus espacés, ne conviendrait pas à. des édifices d’une très-grande importance dans lesquels on emploierait des soutiens plus élevés et plus rapprochés, les portiques qui en résulteraient devenant trop étroits pour leur usage et pour leur hauteur; que, pour rende ces portiques convenables, il fallait, au lieu d’un entre-axe entre l'axe du mur et celui des colonnes, en mettre deux, quelquefois trois ;

Que la nature de la construction de la partie supérieure des portiques donnait encore naissance à d’autres combinaisons; que, si un portique de plusieurs entre-axes de largeur, au lieu d’être plafonné, était voûté, un seul rang de colonnes ne suffisant pas pour résister à la poussée de la voûte, il fallait en mettre un second sur l’axe suivant; que, si cette voûte, au lieu d’être cylindrique, était en plate-bande, il fallait placer des colonnes sur toutes les intersections des axes ;

Que les pilastres n'étant que des soutiens engagés, des chaînes de pierre qui entrent dans la composition de l’ossature des édifices, leur place etait fixée aux angles de ces édifices, aux endroits où les murs de refend se réunissent aux murs de face, et à la tête des murs latéraux des porches, ainsi que nous l'avons vu en nous occupant de l'emploi des

matériaux ; que les murs étant toujours beaucoup plus éloi-

gnés les uns des autres dans un édifice que les colonnes ou

16 DISCOURS soutiens isolés qui s’y rencontrent, l'intervalle qui sépare deux pilastres ne doit pas être moindre que trois entre-axes ;

Que les murs de face étant destinés à clore les édifices, et que la ligne droite étant la plus courte, ces murs devaient aller directement d’un angle à l’autre d’un édifice, ou de chacune de ses parties sans ressaut, sans avant-corps; que les murs de refend étant destinés non -seulément à diviser les édifices, mais encore à relier entre eux les murs de face, doivent s'étendre dans toute la longueur ou la largeur des édifices ; et que, lorsqu'on est obligé de les interrompre, on doit du moins opérer cette réunion dans la partie supérieure, soit par des arcs, soit par des poutres; que, par la même raison, s'il y a des colonnes à l'extérieur de l'édifice, il faut que ces murs correspondent à l'une d’entre elles ;

Que les portes et les croisées, pour donner un libre passage à l'air et à la lumière, doivent se correspondre sur de nouveaux axes placés entre ceux des murs ou des colonnes.

Nous avons vu ensuite que toutes les combinaisons verticales possibles naissaient de ce petit nombre de combinaisons horizontales, et que de la réunion de ces deux espèces de combinaisons résultait tout naturellement une foule de décorations architectoniques différentes, et toutes également satisfaisantes, comme étant le résultat exact de la disposition et de la construction.

Qu’ainsi, lorsque l’on voulait exprimer graphiquement sa pensée en architecture, il fallait commencer par faire le plan qui représente la disposition horizontale des objets qui doivent entrer dans la composition d'un édifice ou d'une partie d’édifice, ensuite la coupe qui exprime leur disposition verticale, et finir par l'élévation ; que de commencer par cette derniere, comme le font quelques architectes, et d'y assujettir ensuite la coupe et le plan, ce serait faire dépendre

la cause de l'effet, idée dont il n’est pas besoin de démontrer l'extravagance ;

Qu'après avoir fixé rapidement , au moyen d’un croquis, une idée’ toujours fugitive, il fallait, pour rendre cette idée avec toute la facilité et la netteté possibles dans un dessin, établir des axes dont la direction et l'intersection déterminassent la place des murs, des colonnes, etc.; que la position de ces objets étant fixée dans le plan, il fallait déterminer leur hauteur dans la coupe, et d'apres cette hauteur fixer la largeur ou l’épaisseur qu’ils doivent avoir dans le plan, les petites dimensions devant toujours être assujétiesaux grandes; enfin, que le plan et la coupe étant bien arrêtés, l'élévation n'était plus qu'une projection;

Qu'en s’y prenant de cette manitre, on ne courrait pas le . risque de retomber dans ces combinaisons dispendieuses, inutiles, bizarres, inspirées par les préjugés de décoration :; combinaisons que l’on remarque si souvent dans la plupart de nos édifices français, et dont l’effet est aussi faible, aussi monotone, aussi désagréable, que celui qui résulte des combinaisons simples et naturelles dont les anciens, dont Palladio, ont fait usage, est grand, varié, et satisfaisant.

Bien familiarisés avec les diverses combinaisons tant horizontales que verticales des éléments des édifices, et avec la manière de les représenter graphiquement, bien pénétrés des principes généraux de l'Architecture, nous n’avons éprouvé aucune peine à former, au moyen de ces combinaisons, les différentes parties des édifices.

En nous en occupant, nous avons reconnu que les colonnes ne devaient entrer dans leur composition que pour diminuer la portée trop considérable des planchers, ou le diamètre, et par conséquent la hauteur trop considérable des voûtes ; que, dans l'intérieur des édifices, des colonnes qui ne servent à

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rien ne font pas un effet plus satisfaisant, même pour l'œil, que des colonnes employées inutilement à l'extérieur;

Que, lorsque les voütes portent sur des colonnes, il était quelquefois convenable et toujours économique de substituer les voûtes d’arrête aux voûtes en berceau, celles-ci exigeant des colonnes dans toute leur longueur, les autres n’en exigeant qu'à leurs angles; les premières ne pouvant guère permettre d'éclairer les pièces que par les extrémités, les secondes offrant la facilité de les éclairer également par les bouts et par les parties latérales ;

Que, lorsqu'il est nécessaire d'augmenter l'aire d’une salle sans augmenter ses dimensions, on peut, on doit même employer deux rangs de colonnes l'un sur l’autre, malgré les préjugés de décorationgqui voudraient s'opposer à cet arrangement; :

Que si, dans le cas où la convenance exige deux rangs de colonnes à l'extérieur, il est ridicule de les séparer par un entablement complet, la corniche n'étant faite que pour rejeter les eaux du toit, il l’est encore davantage de le faire

dans un intérieur dont toutes les parties sont à couvert; que

les corniches ne peuvent conséquemment y être admises, si ce n’est lorsque, diminuant la portée d’un plafond , elles font en quelque sorte l'office de chapiteau.

De la composition des diverses parties des édifices, passant à celle de leur ensemble, nous avons vu que les murs, les colonnes, les portes, les croisées, etc., devant être placés sur des axes communs, tant dans la largeur que dans la profondeur d'un édifice, il s'ensuivrait que les pièces composées de ces divers éléments devraient avoir de même des axes COMMUNS ;

Que l'axe des différentes pièces ne devait jamais être le même que celui des colonnes, mais qu'il devait toujours se confondre avec l’axe des portes ou des croisées ;

Que ces nouveaux axes, que l'on peut appeler axes principaux, pouvaient se combiner entre eux de mille manières, toutes différentes, quoique toutes également simples; que l’on pouvait appliquer à chacune de nombreuses dispositions générales résultantes de ces combinaisons, toutes les combinaisons élémentaires, et par conséquent obtenir, par cette espèce de sur-combinaison, une foule de plans particuliers différents; qu’enfin, adaptant à chacun de ces plans toutes les combinaisons verticales possibles , il en résulterait nécessairement un nombre de compositions architectoniques incalculable.

Nous avons terminé ce que nous avions à dire sur la composition en général, en observant qu’il y a une quantité presque infinie d'espèces d’édifices; que chacune est susceptible d'une infinité de modifications ; que les convenances particulières d’un même édifice variaient suivant les lieux, les temps, les personnes, les terrains, la dépense, etc.; que vouloir apprendre l'Architecture en étudiant successivement toutes les espèces d’édifices dans toutes les circonstances qui peuvent les modifier, c'est une chose impossible; que, quand même la durée de la vie permettrait de le faire, cette manière d'étudier serait toujours aussi infructueuse que pénible, puisque tous les édifices différant les uns des autres par leur usage, plus les idées particulières que l’on aurait acquises en faisant le projet de l’un seraient Justes, moins elles seraient applicables à celui d’un autre, et que par conséquent à chaque projet nouveau ce serait une nouvelle étude à recommencer; que non-seulement cette manière d'étudier l'Architecture est infructueuse et pénible, mais qu'elle est même nuisible, sous quelque rapport que l'on envisage cet art, parce qu'après avoir étudié quelques projets, la paresse ou l’amour-propre fait contracter immanquablement l'habi-

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