DE LA GUERRE, DE SON CARACTÈRE ET DE SES CAUSES
I. — L'état de paix résulte de l'entente mutuelle des De la guerre États ; l'état de guerre résulte de l'impossibilité où ils et de sont de s'entendre. Le droit des gens en temps de paix ^°" caractère. repose sur le respect réciproque des devoirs, des droits et des intérêts des Etats ; la guerre procède de la méconnaissance des devoirs, de la contestation des droits et de la contradiction des intérêts respectifs des États. Elle ne procède pas d'un devoir réciproque des États : aucun État n'a pour devoir de forcer" les autres États à se soumettre à ses prétentions, à subir ses volontés ou à
subordonner leurs droits et leurs inte'réts à ce qu'il croit être ses droits et ses intérêts. .Le droit des gens en temps de paix repose sur des obligations réciproques; la guerre les détruit : on ne peut considérer comme un devoir des Etats ce qui supprime les rapports de devoir entre les États. Il ne faut pas confondre la guerre avec ^'défènïe'"'' ïa légitime défense. La légitime défense peut être un devoir pour l'Etat envers les nations qu'il représente, et, par suite, devenir une cause de guerre; mais la légitime défense n'est pas un devoir international; elle ne procède pas d'obligations réciproques des États les uns envers les autres. Il s'ensuit que la guerre n'est pas un droit pour les États. Elle ne résulte d'aucune des obligations réciproques des États, et ces obligations sont le seul fondement des droits des États les uns à Fégard des autres. Elle éclate parce que les États ne peuvent s'accorder sur les droits qu'ils s'attribuent, et elle assure nécessairement le succès de l'État le plus fort. Dire qu'elle est un droit pour les États équivaut à dire qu'il n'y a entre les États d'autre droit que la force.
l>es Ce n'est que par un abus des mots qu'on a pu, en
et se fondant sur les principes du droit des gens, qualifier
IniSeT^ les guerres de justes ou d'injustes. Le droit des gens ne considère les États que dans les rapports qu'ils ont entre eux. La guerre, d'après le droit des gens, ne pourrait être qualifiée de juste ou d'injuste que si elle résultait d'obligations réciproques entre les États et se fondait sur un droit qui serait le même pour tous les États, et d'après lequel tous les États jugeraient respectivement la valeur de leurs actes. Il en est des guerres
Définition de la guerre.
entre les États comme des combats entre les hommes; elles ne commencent que là où cesse toute notion de droit et de justice réciproques. L'histoire prouve d'ailleurs que les nations et les États qui se sont combattus ont toujours eu avant d'en arriver à la lutte armée des torts les uns à l'égard des autres.
La guerre éclate lorsque les États n'ont plus une conscience claire de leurs devoirs, une intelligence nette de leurs droits, une notion exacte de leurs intérêts respectifs. Ils ne peuvent plus arriver à une entente commune, ils ne peuvent plus accepter les lois que leur traçait le droit des gens, en temps de paix : ils s'y soustraient. La guerre est l'acte politique par lequel des États, ne pouvant concilier ce qu'ils croient être leurs devoirs, leurs droits et leurs intérêts, recourent à la lutte armée, et demandent à cette lutte de décider lequel d'entre eux étant le plus fort pourra en raison de sa force imposer sa volonté aux autres.
Les États qui se font la fïuerre rompent entre eux les . . V^
* " ^ ^ droit des gens
liens formés par le droit des gens en temps de paix; en temps mais il ne dépend pas d'eux d'anéantir les faits sur '^ lesquels repose ce droit des gens. Ils ne peuvent détruire ni la souveraineté des États, ni leur indépendance, ni la dépendance mutuelle des nations. Ils ne peuvent détruire non plus toutes les conséquences qui en sont résultées dans les rapports pacifiques des États. Ils ne peuvent pas davantage supprimer la civilisation accomplie, les mœurs acquises, les notions intellectuelles développées par les nations. Gomme ils ne peuvent anéantir ces faits, il faut qu'ils en tiennent compte, et comme ces faits se sont imposés à la fois à tous les États
qui ont été en guerre, tous se sont trouvés dans la nécessité d'en tenir compte en même temps. ïl en est résulté une sorte d'entente tacite dans la manière d'employer la force et certaines pratiques communes qui se sont établies parce qu'elles résultaient des rapports nouveaux créés par l'état de guerre, qui sont passées à l'état de coutume et qui, ayant été acceptées et continuant d'être respectées par tout le monde, sont devenues de véritables obligations et par suite ont créé des droits. C'est ainsi que la guerre, sans être par ellemême ni un devoir, ni un droit, pour les États les uns envers les autres, a engendré des devoirs et des droits dont l'ensemble forme le droit des gens en temps de guerre. On voit que ce droit des gens s'est formé et s'est développé absolument de la même foçon que le droit des gens en temps de paix. Ses progrès sont liés au progrès général de la civilisation : ils dépendent du développement intellectuel et moral des nations qui se font la guerre. Le droit des gens en temps de guerre ne peut s'étendre et se perfectionner qu'à mesure que les nations acquièrent une moralité supérieure et produisent des hommes plus éclairés et plus intelligents. C'est donc un progrès lent, interrompu, inégal, même entre les nations qui paraissent à peu près également civilisées. Quant aux nations de civilisations différentes, il est impossible qu'elles observent le même droit des gens en temps de guerre : aussi les États qui ont été en guerre avec des peuples d'origine et de civilisation diverses ont-ils été, comme les Français en Afrique, les Anglais dans l'Inde, les Russes dans le Caucase et le Turkestan, dans la nécessité de pratiquer un droit des
gens approprié à l'état intellectuel et moral des nations qu'ils combattaient.
II. — La guerre résulte de l'impuissance oii sont les Des causes
T^ 1 M- 1 1.1 1 '. . 1 de guerre.
Etats de concilier leurs devoirs, leurs droits et leurs
intérêts, c'est-à-dire d'observer le droit des gens en temps de paix. Il en résulte que les causes de la guerre se forment et se développent pendant la paix, que la guerre éclate parce que la paix a été mal comprise et mal observée, et qu'il y a une relation constante et nécessaire de l'état de paix avec l'état de guerre. Entre l'état de paix, qui est la conciliation des intérêts, et l'état de guerre, qui est la lutte des forces, il y a un état intermédiaire qui est l'opposition et la contradiction des intérêts : la paix n'est plus qu'apparente, la guerre existe à l'état latent; c'est alors que les causes de la guerre se découvrent, et c'est là qu'il faut les rechercher. Elles sont aussi diverses qu'il y a de rapports différents entre les États; mais elles ont toutes ce caractère commun qu'elles procèdent à la fois de l'indépendance des Etats et de la dépendance mutuelle des nations. Gomme les nations sont différentes, il est impossible que leurs intérêts, leurs traditions, leurs passions, leurs affections, ne se contrarient point. S'il en était autrement, les nations n'auraient plus d'existence propre, elles perdraient leur originalité, se dépouilleraient de leur caractère spécifique, et la civilisation s'arrêterait. Gomme les nations sont dépendantes les unes des autres, ces contrariétés les affectent réciproquement ; les États sont tenus d'en tenir compte, et comme ils sont indépendants les uns des autres et que nul ne peut
dans Tétat de paix imposer aux autres sa volonté, ils sont contraints, pour la faire prévaloir, de recourir à la force. On voit par là que la guerre est non-seulement une conséquence de la paix, mais que, dans Tétat de la civilisation contemporaine, elle est inévitable. Il ne s'ensuit pas que les Etats ne doivent point chercher à l'éviter, ils le doivent au contraire; mais c'est justement parce qu'ils ne sont pas à même d'y parvenir, parce que la connaissance de leurs devoirs, de leurs droits et de leurs intérêts respectifs est encore trop incomplète, et parce que la politique est encore un empirisme assez grossier au lieu d'être une science, que la guerre éclate si souvent. Elle est toujours, de la part des États, une preuve d'impuissance intellectuelle et morale à comprendre le véritable rapport de leurs forces et de leurs intérêts respectifs et à le bien déterminer.
Parmi les oppositions d'intérêts qui forment les causes de la guerre, il y en a beaucoup qui n'ont point de fondement réel et qui ne reposent que sur de fausses données scientifiques, sur des superstitions politiques, sur le fanatisme religieux, national ou révolutionnaire, sur des passions enfin et non sur des faits. Mais comme les Etats sont représentés par des gouvernements et composés par des nations; que gouvernements et nations ne sont pas des êtres abstraits, mais des groupes d'hommes ; que les passions des gouvernements ne sont le plus souvent que les passions d'un homme, celles des nations que le résultat des passions individuelles de beaucoup d'hommes, la passion avec tous ses emportements, tous ses caprices, toutes ses méprises, est une des causes principales qui conduisent les Etats à se
déclarer la guerre. II en résulte une conséquence assez singulière : c'est que le progrès de la civilisation ne détruit pas les causes de la guerre entre les États, il ne fait que les transformer. Ainsi le développement de l'instruction publique et de l'éducation nationale a multiplié dans l'Europe moderne les causes de conflit; les systèmes politiques qui tendent à remplacer dans l'imagination des peuples les croyances religieuses ont trouvé là un puissant instrument de propagation, et l'on a vu les théories de la révolution, les dogmes de la démocratie, les systèmes des races, des nationalités, des frontières naturelles, se répandre parmi les nations, créer entre elles des oppositions d'intérêts et des haines, engendrer des ambitions nouvelles et provoquer des luttes que les progrès de la science rendent plus terribles et plus sanglantes peut-être que ne le furent, au moyen âge, les luttes aveugles et confuses des barbares.
Toute affaire où les États jugent leurs intérêts engagés peut devenir entre eux une cause de guerre. Depuis le souci de conserver son bien jusqu'à la convoitise du bien d'autrui ; depuis la nécessité où croit être un État de prévenir par une attaque le développement d'une puissance qu'il considère comme menaçante pour sa sécurité, jusqu'à la nécessité où croit être un autre Etat d'accroître sa puissance et d'étendre sa frontière pour assurer la sécurité des nations qu'il représente, ces intérêts se graduent, s'enchaînent et s'opposent. Il faut y ajouter les passions des hommes : depuis le patriotisme qui consiste à défendre la patrie contre les étrangers, jusqu'à celui qui met sa gloire à asservir les étrangers à la patrie; depuis l'amour de l'indépendance
qui porte les nations à secouer la domination étrang^ère, jusqu'à l'amour de la gloire qui les entraîne à dominer les étrangers; depuis le devoir primordial de protéger les frontières, jusqu'aux nécessités politiques de la raison d'État; depuis la défense légitime, jusqu'au fanatisme le plus exalté, les causes de guerre ressortent pour les Etats et les nations de leur constitution même, de leurs traditions, de leurs connaissances scientifiques, de leur culture morale. Comme les États sont souverains, ils en sont les seuls juges. Les seules questions qu'ils se posent lorsqu'ils considèrent les motifs qui les portent à la guerre, c'est de savoir si leur intérêt bien entendu ne leur commande pas de concilier leurs différends par les voies diplomatiques et de rester dans le droit de la paix; ou, s'ils jugent impossible de s'y maintenir, de savoir s'ils sont assez forts pour entreprendre la guerre avec succès. Les causes de la guerre sont donc tout entières dans les États qui l'entreprennent, et dépendent du développement intellectuel et moral des gouvernements qui dirigent ces États et des nations qui les composent.
Des prétextes Ces causes, les nations, les gouvernements et les Etats les portent en eux-mêmes, en subissent l'influence et y obéissent le plus souvent sans en avoir nettement conscience; car s'ils les pénétraient, ils découvriraient en même temps ce qu'il y a de défectueux dans l'état de paix où ils vivent; ils auraient tout intérêt à y porter remède par les moyens pacifiques, et ils le feraient la plupart du temps. Les vraies causes de la guerre sont en général profondes et latentes; elles ne se manifestent aux yeux des hommes que par un fait accidentel et
de guerre.
très-souvent d'importance secondaire. Les passions que la nation nourrissait en elle-même s'emparent de ce fait, le colorent et le transforment; les gouvernements qui partagent ces passions se croient engagés à les soutenir; ceux qui les exploitent jugent l'occasion venue de les mettre au service de leurs calculs ; toutes les causes d'hostilité que les États rivaux accumulaient depuis longtemps se rassemblent pour grossir l'événement; la lutte s'impose comme une nécessité de salut public, et la guerre, qui résulte en réalité de toute l'histoire des États, éclate à propos de cet accident : c'est le prétexte de la guerre. On verra dans le chapitre V de ce livre que la guerre finit comme elle a commencé : que si elle commence pour des causes permanentes et des prétextes accidentels, elle finit tantôt par des accords durables, tantôt par de^ arrangements éphémères. S'il y a une relation étroite entre l'état de paix et les causes de la guerre, il y en a une autre non moins intime entre les>^ffets de la guerre et les causes de la paix. C'est là qu'est toute la sanction de la guerre; si l'on n'en considère que le prétexte et les formes apparentes, elle semble ne reposer que sur les passions des hommes et n'avoir pour sanction que la force brutale ; si, au contraire, on en examine les causes profondes et les effets nécessaires, on voit qu'elle se rattache à tout l'ensemble du développement des États, et que si elle ressort de leur passé, elle exerce sur leur avenir une influence qui en est la sanction fatale et nécessaire. Elle n'est pas un droit; les causes qui la produisent ne sont en ellesmêmes ni justes ni injustes; les événements qui lui servent de prétexte ne sont qu'un accident indifférent en
soi; mais, selon que les Etats ont avec plus ou moins d'intelligence discerné les causes réelles et apprécié le prétexte apparent de la guerre, elle produit pour eux des résultats plus ou moins conformes à leurs intérêts véritables. Le temps, qui est la grande et seule justice des nations, fait éclater ces résultats inévitables. La sanction de la guerre s'étend ainsi jusqu'à ses causes.