DEUXIÈME PARTIE
Etude clinique.
Avant d'aborder l'étude vraiment, clinique des formes du paludisme, il sera utile de dire quelques mots de l'inoculation, de la transmission de la maladie de la mère au fœtus, et enfin de l'incubation.
Inoculation — Comme dans toute maladie infectieuse, l'inoculation devait tenter les expérimentateurs. Par la voie sous-cutanée, on n'obtient pas de résultats ou des résultats contestable*. Les Italiens cherchèrent à transmettre la malaria par la voie veineuse ; ils y parvinrent et rencontrèrent le parasite de Laveran dans le sang du sujet inoculé. Beaucoup reproduisirent le type de fièvre corres- ' pondant à celui que présentait le malade auquel on avait pris le sang destiné à l'inoculation (Gualdi et Antiloséi)- Cependant Di Mattei ne réussit pas dans tous les cas à reproduire le type exact de la fièvre, et Laveran faisant la critique de ces expériences, dit qu'elles n'infirment pas la doctrine de l'unicité de l'hématozoaire. Dans Mannaberg (page 48) on trouve un tableau indiquant le résultat de diverses inoculations; presque toujours le type de fièvre est reproduit : le sang d'un paludéen
atteint de quarte donne lieu à une quarte ; le sang d'un paludéen atteint de tierce donne lieu à une tierce. Un sang renfermant des croissants, des petits amibes donne lieu à des fièvres irrégulières, quotidiennes, tierce maligne. Voilà ce que montre ce tableau, dressé d'après les expériences d'un grand nombre de savants.
Paludisme congénital. Transmission de la mère au fœtus. — Certains auteurs, J. Frank, Stokes, Reil, en examinant des enfants nouveaux-nés provenant de mères impaludées ont remarqué chez eux une certaine tuméfaction de la rate et certains symptômes relevant du paludisme maternel. Bien plus, dans quelques cas, il leur a semblé qu'au moment de l'accès chez la mère, les mouvements du fœtus devenaient plus vifs, semblant indiquer que l'enfant participait à l'accès de fièvre auquel la mère était en proie. Pitres, Aubanais ont vu des paludéennes mettre au monde des enfants présentant des accès aux mêmes jours et heures que leurs mères. Tous les cas publiés sont critiquables, parce que d'abord la tuméfaction de la rate peut être due à d'autres causes que la malaria, puisque les accès de fièvre ont été observés plusieurs semaines ou parfois plusieurs mois après la naissance, et que la malaria a pu être contractée pendant ce temps par la voie ordinaire.
Bouzian, en Algérie, a vu dans le sang d'un enfant, douze jours après la naissance, des corps en croissant très nets.
Bignami ne trouva pas d'hématozoaires dans le sangde fœtus provenant de femmes paludéennes qui avaient avorté.
Dans le cas de Thayer, il s'agissait d'une négresse qui, pendant six mois, avait eu des accès de triple-quarte et
ÉTUDE CLINIQUE
qui accoucha, à l'occasion de l'un d'eux, d'un enfant de onze mois. Le sang de celui-ci, immédiatement après la naissance et aussi plus tard, ne contenait pas de parasites. Quant au placenta, il en contenait, mais seulement du côté maternel, pas du côté fœtal.
Les nourrices impaludées peuvent elles communiquer leur maladie au moyen de leur lait aux nourrissons ? C'est ce que l'on n'a jamais pu établir, malgré les recherches de Bana et Felkin.
Incubation. — Il est difficile de lui assigner une durée précise. Dans la majorité des cas, l'incubation paraît être de six à quatorze jours. Dans quelques-uns d'entre eux, la maladie paraît avoir demandé pour se développer seulement quelques heures, après un certain temps d'exposition aux miasmes délétères (Mannaberg) ; il faudrait dire maintenant à la piqûre de moustiques. D'autres fois, au contraire, c'est après des mois et des années que la malaria se serait déclarée.
M. Laveran cite le fait suivant : « Un régiment arrivant de France débarque à Bône pendant l'été et se rend par étapes de Bône à Constantine en traversant des localités insalubres ; pendant la route, on n'observe aucun cas de fièvre intermittente ; c'est seulement plusieurs jours après l'arrivée à Constantine, où cependant ce régiment est caserné dans de bonues conditions, à l'abri du paludisme, que quelques hommes sont atteints de fièvre palustre; les cas se succèdent ensuite à intervalles irréguliers; certains malades ne présentent les symptômes du paludisme qu'un mois ou plus après l'arrivée.
Roger, d'après Williams, donne une moyenne de six à dix jours, un minimum de 99 heures, un maximum de plusieurs mois.
PRÉCIS DU PALUDISMK
Nous-méme avons été atteint d'accès paludéens nets, en mer, quinze jours après le départ de Fort-de-France (Martinique), dernière escale insalubre que le navire avait visitée.
Il est probable que d'une façon générale, l'incubation dure une dizaine de jours. Il faut tenir compte vraisemblablement dans cette durée de l'incubation des conditions individuelles qui peuvent avancer ou retarder la pullulation des hématozoaires. Dans les incubations expérimentales, l'incubation aune durée assez variable, d'après le tableau de Mannaberg (3-7-9-11-15-17-21-25- 30 jours).
Le Paludisme au point de vue clinique (Envisagé d'une manière générale)
Le paludisme, maladie parasitaire, est susceptible de revêtir des formes variées, suivant les saisons, suivant lès individus, suivant aussi l'espèce d'hématozoaire dont l'organisme est infesté.
Maladie insignifiante quelquefois, se jugulant après quelques accès de fièvre qui ne laissent pas de traces, elle est souvent, par contre, susceptible d'évoluer comme une affection chronique, comparable à la syphilis ou à la lèpre, et d'aboutir à une détérioration générale de l'organisme, amenant lentement la mort (paludisme chronique et cachexie paludéenne). D'autres fois encore, c'est une maladie en tous points analogue à une grande pyrexie, telle que la fièvre typhoïde, dont elle diffère cependant par la durée. Quelquefois, elle évolue brusquement et tue avec, une rapidité déconcertante (accès pernicieux). Enfin
ÉTUDE CLINIQUE
elle peut se manifester par des phénomènes banals, dont on a trop étendu le cadre, et qui relèvent du paludisme, bien que les traits de celui-ci soient complètement masqués par ces phénomènes (paludisme larvé). Deux caractères très généraux se retrouvent, à un degré plus ou moins marqué, dans toutes les formes du paludisme : l'anémie brune, parfois cireuse, due aux altérations du sang, et la tuméfaction de la rate. A ce dernier signe, il faudrait ajouter la tuméfaction du foie, moins constante.
Pendant longtemps on a cru que l'accès intermittent était la seule caractéristique du paludisme. On a vu depuis d'une part que l'intermittence de la fièvre pouvait se rencontrer dans des maladies absolument différentes du paludisme, d'autre part que la fièvre paludéenne pouvait être continue ou rémittente. Des discussions nombreuses et pour la plupart surannées ont eu lieu à propos de chaque type, de chaque groupe de fièvres, et la répercussion de ces discussions sur la thérapeutique a été souvent fâcheuse. La découverte de l'agent causal de la malaria a tendu à simplifier les doctrines, mais à l'heure actuelle, nous le verrons à propos des fièvres continues et des fièvres rémittentes, il y a encore beaucoup de points obscurs, qui s'éclaircissent, il faut le reconnaître, de jour en jour. Les doctrines étrangères, qui établissent la différenciation et des espèces d'hématozoaires, et des types fébriles, n'en proclament pas moins, comme Laveran, l'unité du paludisme, qui est bien la même maladie, qu'elle se manifeste par une fièvre nettement intermittente, ou bien par une fièvre continue. Les divers hématozoaires sont-ils des espèces différentes ou des variétés d'une même espèce? Nous n'avons pas besoin de prendre parti pour l'une ou l'autre de ces opinions, nous conten-
tant d'avoir donné les arguments des partisans de l'une et de l'autre. Mais, en ce qui concerne la clinique, nous avons reconnu d'un côté le rapport qu'il y a entre certaines formes de l'hématozoaire et certains types de fièvres, et d'un autre côté la fixité remarquable de certains types, comme la fièvre quarte et la fièvre tierce, qui ne paraissent pas devoir se transformer en types malins, à moins d'une association morbide démontrable.
Quoiqu'il en soit, il est possible de décrire, d'abord : 1° le paludisme aigu ; 2° le paludisme chronique ; 3° la cachexie paludéenne ; 4° le paludisme larvé ; 5° les associations mixtes; 6° les complications du paludisme; 7° les affections que Le Dantec appelle ingénieusement et justement parapaludéennes.