Voyez l'Histoire du Parlement, chapitre lxh
3. Philippe Vêtait attaqué d'une mélancolie profonde qui le rendait quelquefois incapable de tout travail. Ce fut pour dérober cet état aux yeux de la nation que ceux qui le conseillaient se prêtèrent au projet d'abdiquer qu'il avait formé. 11
de perdre tout son crédit quand son pénitent ne serait plus le maître, et d'être réduit à le suivre dans une solitude. Il révéla au doc d'Orléans la confession de Philippe V, ne doutant pas que ce prince ne fît tout son possible pour empêcher le roi d'Espagne d'abdiquer. Le régent avait des vues contraires : il eut été content que son gendre fût roi, et qu'un jésuite qui avait tant gêné son goût dans l'affaire de la constitution ne fût plus en état de lui prescrire des conditions. 11 envoya la lettre de Daubenton au roi d'Espagne. Ce monarque montra froidement la lettre à son confesseur, qui tomba évanoui, et mourut peu de temps après*.
SUITE DU TABLEAU DE L'EUROPE. RÉGENCE DU DUC D'oRiIaRS. SYSTÈME DE LAW OU LASS.
Ce qui étonna le plus toutes les cours de l'Europe, ce fut de voir quelque temps après, en 1724 et 1725, Philippe Y et Charles VI, autrefois si acharnés l'un contre l'autre, maintenant étroitement
se retira «a château de Balsaln avec la reine, son confesseur, et son ministre de confiance; mais le Jeune roi, don Louis, n'eut d'abord que les honneurs de la royauté : c'était à Balsain que se décidaient toutes les affaires. Cependant* quoique ce régne n'ait duré que quelques mois, les ministres du nouveau roi, tous nommés par Philippe, tentèrent débrouiller le père et le fils. On proposa dans le conseil de Louis de retrancher la moitié de la pension du roi Philippe, sous le prétexte du désordre des finances. Louis rejetta cette proposition avec rindignation qu'elle méritait. Philippe en fut instruit; et lorsqu'il remonta sur le trône, à la mort de son fils, il dit au marquis de Leide, l'un de ceux qui avaient opiné pour le retranchement et qui lui devait sa fortune : « Monsieur le marquis de Leide, je n'aurais jamais cru cela de vous. » De Leide se retira de la cour, et mourut de chagrin peu de temps après. Nous verrons bientôt un exemple plus frappant encore de l'ingratitude des ministres i l'égard des rois descendus du trône. (K.)
1. Ce fait se trouve attesté dans l'histoire civile d'Espagne, écrite par Belando, imprimée avec la permission du roi d'Espagne lui-même; elle doit être dans la biblioibéque des cordeliers à Paris. On peut la lire à la page 306 de la rv* partie. J'en ai la copie entre les mains. Cette perfidie de Daubenton, plus commune qu'on ne croit, est connue de plus d'un grand d'Espagne qui l'atteste. (Note de Voltaire.)
— Victor-Amédée est le premier prince de l'Europe qui ait renoncé aux confesseurs jésuites, et ôté à ces pères les collèges de ses États. Voiei & queUe occasion» Un jésuite qu'il avait pour confesseur étant tombé malade,
nuis, et tes affaires sorties de leur route naturelle au point que le ministère de Madrid gouverna une année entière la cour de Vienne. Cette cour, qui n'avait jamais eu d'autre intention que de fermer à la maison française d'Espagne tout accès dans l'Italie, se laissa entraîner iom de ses propres sentiments jusqu'à recevoir un fils de Philippe V et d'Elisabeth de Parme, sa seconde femme, dans cette même Italie dont on voulait exclure tout Français et tout Espagnol. L'empereur donna à ce fils puîné de son concurrent l'investiture de Parme et de Plaisance, et du grand-duché de Toscane : quoique la succession de ces États ne fût point ouverte, don Carlos y lut introduit avec six mille Espagnols, et il n'en coûta à l'Espagne que deux cent mille pistoles données à Vienne.
Cette faute du conseil de l'empereur ne fut pas au rang des fautes heureuses; elle lui coûta plus cher dans la suite. Tout était étrange dans cet accord : c'étaient deux maisons ennemies qui s'unissaient sans se fier Tune à l'autre; c'étaient les Anglais qui, ayant tout fait pour détrôner Philippe V, et lui ayant arraché Minorque et Gibraltar, étaient les médiateurs de ce traité ; c'était un Hollandais, Ripperda, devenu duc et tout-puissant en Espagne, qui le signait, qui fut disgracié après l'avoir signé, et qui aUa
Victor allait souvent le voir ; peu de jours avant de mourir, te confesseur le pria d'approcher de lai : « Comblé de vos bontés, lui dit-il, je ne puis vous marquer ma reconnaissance qu'en vous donnant un dernier conseil, mais si important que peut-être il suffit pour m'acquitter envers vous. N'ayez jamais de confesseur jésuite. Ne me demandez point les motifs de ce conseil, il ne me serait pas permis de vous le dire. » Victor le crut, et depuis ce temps il ne voulut plus confier aux jésuites ni sa conscience ni l'éducation de ses sujets. Nous tenons ce fait d'un homme aussi véridique qu'éclairé, qui l'a entendu de la bouche même de Victor-Amédée. (K.)
— Voltaire parle un peu plus longuement de la révélation du P. Daubenton dans un article sur les Mémoires du maréchal de Noaille», faisant le cinquième des morceaux extraits du Journal de politique et de littérature. L'indiscrétion du jésuite avait été révoquée en doute par l'abbé Grosier, dans V Année littéraire, 1737, tome IV, pages 145 et suivantes, mais elle est évidente.
On a vu dam la note de Voltaire qu'il citait l'exemplaire de Belando, déposé dans la bibliothèque des cordeliers à Paris. Cet exemplaire est aujourd'hui A la Bibliothèque du roi, et contient, dans les deux langues (espagnole et française), un avertissement manuscrit du P. Belando, rédigé au moment du départ de ce religieux pour l'exil, et qui confirme ce qu'il avait dit du P. Daubenton. Cette pièce a été imprimée en 18*5, dans la treizième livraison de la France catholique, tome ni, pages 7-11. Elle est précédée du texte du passage 4e rhtstoire du P. Belando où il est question de Daubenton. (B.)
SUITE DU TABLEAU DE L'EUROPE. tt
mourir ensuite dans le royaume de Maroc, où il tenta d'établir «ne religion nouvelle.
Cependant en France la régence du duc 'd'Orléans, que ses ennemis secrets et le bouleversement général des finances devaient rendre la nias orageuse des régences, avait été la plus paisible et lapins Jortunée. L'habitude que les Français avaient prise d'obéir mus Louis XIV ût la sûreté du régent et la tranquillité publique, Lt conspiration dirigée de loin par le cardinal AJbéroni, et mal tramée en France, fut dissipée aussitôt que formée. Le parlement qui, dans la minorité de Louis XIV, avait tait la guerre civile pool douze charges de maîtres des requêtes, et qui avait cassé les testaments de Louis X1U et de Louis XIV avec moins de formalités que celui d'un particulier, eût à peine la liberté de faire des remontrances lorsqu'on eut augmenté la valeur numéraire des espèces trois fois au delà du prix ordinaire. Sa marche à pied de la grand'chambre au Louvre ne lui attira que les railleries du peuple. L'édit le plus injuste qu'on ait jamais rendu, celui de détendre a tous les habitants d'un royaume d avoir chez soi plus de cinq cents francs d'argent comptant, n'excita pas le moindre mouvement. La disette entière des espèces dans le public, tout un peuple en foule se près-» tant pour aller recevoir à un bureau quelque monnaie nécessaire a la vie en échange d'un papier décrié dont la France était inondée; plusieurs citoyens écrasés dans cette foule, et leurs cadavres portés par le peuple au Palais-Royal, ne produisirent pas une apparence de sédition. Enfin ce fameux système 4e Lass, qui semblait devoir ruiner la régence et l'État, soutint en effet l'un et l'autre par des conséquences «que personne n'avait prévues.
La cupidité qu'il rémilà dans toutes les conditions^ depuis le pins bas peuple jusqu'aux magistrats, aux évèques et aux princes, détourna tous les esprits de toute attention au bien public, et de toute vue politique et ambitieuse, en les remplissant de la crainte de perdre et de l'avidité de gagner. C'était un jeu nouveau et prodigieux, où tous les citoyens pariaient les uns contre les antres. Des joueurs acharnés ne quittent point leurs cartes pour troubler le gouvernement. il arriva, par un prestige dont les ressorts ne purent être visibles qu'aux yeux ies plus exercés et les plus fins, qu'un système tout chimérique enfanta un commerce réel et fit renaître la compagnie des Indes1, établie autrefois par le cétébre
1 Vojet ci-aprés, chapitre xux.
Colbert et ruinée par les guerres. Enfin, s'il y eut beaucoup de fortunes particulières détruites, la nation devint bientôt plus commerçante et plus riche. Ce système éclaira les esprits, comme les guerres civiles aiguisent les courages.
Ce fut une maladie épidémique qui se repandit de France en Hollande et en Angleterre; elle mérite l'attention de la postérité, car ce n'était point l'intérêt politique de deux ou trois princes qui bouleversait des nations. Les peuples se précipitèrent d'eux-mêmes dans cette folie, qui enrichit quelques familles, et qui en réduisit tant d'autres à la mendicité. Voici quelle fut l'origine de cette démence, précédée et suivie de tant d'autres folies.
Un Écossais nommé Jean Law, que nous nommons Jean Lassfl, qui n'avait d'autre métier que d'être grand joueur et grand calculateur, obligé de fuir de la Grande-Bretagne pour un meurtre3, avait dès longtemps rédigé le plan d'une compagnie qui payerait en billets les dettes d'un État, et qui se rembourserait par les profits . Ce système était très-compliqué ; mais, réduit à ses justes bornes, il pouvait être très-utile9. C'était une imitation de la Banque d'Angleterre et de sa compagnie des Indes. Il proposa cet établissement au duc de Savoie, depuis premier roi de Sardaigne, Yictor-Amédée, qui répondit qu'il n'était pas assez puissant pour se ruiner. 11 le vint proposer au contrôleur général Desmarets ; mais c'était dans le temps d'une guerre malheureuse, où toute confiance était perdue, et la base de ce système était la confiance.
Enfin, il trouva tout favorable sous la régence du duc d'Orléans : deux milliards à éteindre, une paix qui laissait du loisir au gouvernement, un prince et un peuple amoureux des nouveautés
Il établit d'abord une banque en son propre nom, en 1716. Elle devint bientôt un bureau général des recettes du royaume. On y joignit une compagnie du Mississipi, compagnie dont on faisait
1. Dans les Hémoires infidèles de la régence on le dit le fils d'un orfèvre. On appelle en anglais orfèvre, goldsmith, un dépositaire d'argent, espèce d'agent de change. {Note de Voltaire.)