HENRI IV ASSASSINE PAR JEAN GHATEL. 4SI
recevoir le duc de Nevers comme ambassadeur de Henri IV ; il l'admit à lui baiser les pieds comme un particulier. Àldobrandin, par cette dureté, faisait valoir son autorité pontificale, et montrait en même temps sa faiblesse. On voyait dans toutes ses démarches sa crainte de déplaire à Philippe II, autant que la fierté d'un pape. Le duc de Nevers ne recevait de réponse à ses mémoires que par le jésuite Tolet, depuis peu promu au cardinalat.
11 n'est pas inutile d'observer les raisons que ce jésuite cardinal alléguait au duc de Nevers : « Jésus-Christ, lui disait-il, n'est pas obligé de remettre les errants dans le bon chemin ; il leur a commandé de s'adresser à ses disciples : c'est ainsi que saint André en usa avec les Gentils *. »
Le bonhomme Tolet ne savait ce qu'il disait, il prenait André pour Philippe ; lequel Philippe ayant rencontré l'eunuque de Candace, reine d'Ethiopie, lisant dans son chariot un chapitre disais, apparemment traduit en éthiopien, et n'y intendant rien du tout, Philippe, qui sans doute était savant, lui expliqua le passage, le convertit, le baptisa ; après quoi il fut enlevé par l'esprit 8.
Mais quel rapport de cet eunuque à Henri IV, et de Philippe au pape Clément Vlll ? Et pourquoi Renaud de Beaune, archevêque de Bourges, ne pouvait-il pas ressembler au Juif Philippe aussi bien que Clément? C'était se jouer étrangement de la religion que de vouloir soutenir par de telles allégories la conduite de l'évêque souverain de Rome, qui exposait la France à retomber dans les horreurs des guerres civiles. Le duc de Nevers sortit de Rome en colère, et tandis que Duperron et d'Ossat allaient renouveler cette singulière négociation, le même esprit qui avait dicté les refus de Clément Vlll aiguisait les poignards levés sur Henri IV.
Un jeune insensé, nommé Jean Châtel, fils d'un gros marchand de drap de Paris, et assez bien apparenté dans la ville, où la famille de sa femme est encore assez nombreuse, ayant étudié aux jésuites, avait été admis dans une de leurs congrégations, et à certains exercices spirituels qu'on faisait dans une chambre appelée la chambre des méditations. Les murailles étaient couvertes de représentations affreuses de l'enfer, et de diables tourmentant des dam-
1. De Thou, livre CVHI. (Note de Voltaire.) %. Actes des apôtres, chapitre vni, versets 27-31.
nés. Ces images, dont l'horreur était encore augmentée par û lueur d'une torche allumée, avaient troublé son imagination. Il était tombé dans des excès monstrueux, il se croyait déjà une victime de l'enfer. On prétend qu'un jésuite lui dit, dans la confession, qu'il ne pouvait échapper aux châtiments éternels qu'en délivrant la France d'un roi toujours hérétique. Ce malheureux, âgé dé dixneuf ans, se persuada que du moins s'il assassinait Henri IV il rachèterait une partie des peines que l'enfer lui préparait, t Je sais bien que je serai damné, disait-il, mais j'ai mieux aimé l'être comme quatre que comme huit. » Il y a toujours de la démence dans les grands crimes : il voulait mourir; l'excès de sa fureur alla au point que, de son aveu même, il avait résolu de commettre en public le crime de bestialité, s'imaginant que sur-le-champ on le ferait mourir dans les supplices. Ensuite, ayant changé d'idée, et détestant toujours la vie, il reprit le dessein d'assassiner le roi.
Il se mêla dans la foute des courtisans4 dans le moment que le roi embrassait le sieur de Montigny; il portait le coup an cœw; mais le roi, s'étant beaucoup baissé, le reçut dans les lèvres. La violence du coup était si forte qu'elle lui cassa une dent, et le roi fut sauvé pour cette fois *.
On trouva dans la poche de Jean Châtel un écrit contenant sa confession. 11 était bien horrible qu'une institution aussi ancienne, établie pour expier ou pour prévenir les crimes» servit si souvent à les faire commettre. C'est un malheur attaché à la confession auriculaire.
Le grand-prévôt se saisit d'abord de ce misérable ; mais Auguste de Thou, l'historien, obtint que le parlement fût son juge. Le coupable ayant avoué dans son interrogatoire qu'il avait étudié chez les jésuites, qu'il se confessait à eux, qu'il était de leur congrégation, le parlement fit saisir et examiner leurs papiers. On trouva dans ceux du jésuite Jean Guignard ces paroles : c On a fait une grande faute à la Saint-Barthélémy de ne point saigner la veine basilique; » basilique veut dire royale, et cela signifiait qu'on aurait dû exterminer Henri et le prince de Condé. Ensuite on trou*
1. 1594, 27 décembre, à six heures du soir. {Note de Voltaire.)
2. D'Aubigné, protestant fanatique, écrivit à Henri IV : « Vous avez renié M» de bouche, et il a frappé votre bouche ; prenez garde à le Jamais renier ds
DENIU IV ASSASSINÉ PAR JEAN GQATEL. 433
paît ces mots : « Faut-il donner le nom de roi de France à un Sardftoapale, à un Néron, à un renard de Béarn? L'acte de Jacques gUément e^ héroïque. Si on peut faire la guerre au Béarnais» il $Hit le guerroyer; sinon, qu'on l'assassine. » r. Cbételfutécartelé, le jésuite Guignard fut pendu ; et, ce qui est j§»ea étrange, Jouvency, dans son Histoire des Jésuites, le regarde comme un martyr et le compare à Jésus-Christ. Le régent de Châ- |eJ, nonroé Guéret, et un autre jésuite, nommé Hay, ne furent *jou damnés qu'à un bannissement perpétuel. p.. Les jésuites avaient dans ce temps-là même un grand procès au fgprieafcent contre la Sorbonne, qui avait conclu à les chasser du ^royaume '. Le parlement les chassa en effet par un arrêt solennel rfqni fut exécuté dans tout le ressort de Paris, et dans celui de Rouen get de Dijon. Cette exécution ne devait pas plaire au pape, que Du-
perroQ et d'Qssat sollicitaient alors de donner au roi celle absolu* i;tion si longtemps refusée ; mais ce prince remportait tous les jours ièe si grands avantages, et commençait à réunir avec tant de pru- ^ pence les membres de la France déchirée, que le pape ne pouvait t plus être inflexible. D'Ossat lui mandait : c Faites bien vos affaires
de par-delà, et je vous réponds de celles de par-deçà. • Henri IV («suivait parfaitement ce conseil. Clément VU! pourtant mettait ^ abord, à la prétendue grâce qu'il faisait, des conditions qu'il |>&ait impossible d'accepter. U voulait que le roi fit serment de i. renoncer à tous ses droits à la couronne si jamais il retombait dans
Terreur, et de faire la guerre aux Turcs au lieu de la Caire à Philippe U. Ces deux propositions extravagantes furent rejetées, et enfin
l 1. Il faut lire avec beaucoup de défiance tout ce qui regarde les jésuites, dans fies remarques de l'abbé de L'Écluse sur les Mémoires de Sully. Non-seulement k L'Écluse a falsifié les Mémoire* de Sully eu plusieurs endroits; mais comme il l. imprimait en 1740, et que les jésuites étaient alors fort puissants, il les flattait \ lâchement. U cite toujours mal à propos, en fuit de finances, le Testament ^ëftiibué au cardinal de Richelieu, ouvrage d'un faussaire ignorant qui ne savait * ,pas même l'arithmétique. (Note de Voltaire.) — Cette dernière petite phrase r est une de celles qui, selon Diderot, démasquaient Voltaire, déguisé en abbé |* Kg.... (G. A.) — La première édition des Mémoires de Sully, arrangés par > l'Écluse, est de 1745, 3 volumes iu-4% ou 8 volumes in-lî. Ce n'est pas l'ouvrage de Sully. L'Écluse a mis à la troisième personne le récit qui était à la seconde, et dont la lecture, il faut l'avouer, est très-fatigante. On ne réimprime . plus que le travail de L'Écluse, qui a changé le fend tout aussi bien que la forme; i* mais pour juger le travail de Sully, c'est dans sa forme primitive qu'il faut le ! lire; ces éditions sort intitulées Mémoires des sages et royalles œconomie* *Estat.{h)
494 CHAPITRE XXXYII.
le pape se borna à exiger qu'il réciterait sou chapelet tous les jaors, les litanies le mereredi, et le rosaire de la vierge Marie le samedi.
Clément prétendit encore insérer dans sa bulle 40e 1 le roi, en vertu de rabsoloakni papale, était réhabilité dan ses droits au royaume ». Cette danse qu'on gHssait adroitement dans l'acte était pins sérieuse que l'injonction de réciter k rosaire.
tt'Ossat, qui ne manqaa pas de s'en apercevoir, fit réformer k bulle; mais ni lui ni Duperr on ne parant se sowtraàre à h cérémanie de sléeandr* le ventre à terre, et de recevoir des cenps de baguettes sur le dos an nom en roi, pendant qu'on chantait le
La fatalité des événements avait mis ara pieds d'an autre pope un antre Henri IV, il y avait plus de cinq cents ans.
it'eeaperetir Henri IV ressemblait en beaucoup de dièses an roi défiance, i^ai'eui, calant, «nlr^renanl, et sacbaaftptterc<»»e lui, s'était an dans une posture encore plus humiliante : il s'était praaaamé, pieds nus et ceesert d'un office, aux genoux 4e Grégaire VU. Vvm et Tante prince furent fa victime de k 1 et moururent de 1a manière la pins déplorable.
AB AODEX. 4MHOftIftàStf» DBS
On ne regarde communément Henri IV que comme un brave et loyal ehevaHer, valeureux comme les dn Guescfin, tes Bavard, les Crillon ; aussi doux, aussi facile dans la société qu'ardent et intrépide dams les combats ; indulgent à ses amis, à «es serviteurs, à ses maîtresses : le premier soldat de son royaume, et le pins aimable gentilhomme; mais quand on approfondit sa conduite, en lui trouve la politique des (FOssat et des Vflleraî.
la dextérité avec laquelle il négocia la reddition de £aas, de Rouen, de Reims, de plusieurs autres villes, marquait l'esprit le plus souple et le plus exercé dans les affaires; démêlant tous les intérêts envers des chefs de la Ligue, opposés les uns ans antres ; traitant à la fois avec phis de vingt ennemis, employant chacun âf