Acte n, scène u
1 Cest le mot de Louis XI.
S. C'est pendant toute cette crise que Voltaire fut insulté par un Rohan, jeté * la Bastille pour la seconde fois, et, sans appui, contraint de fuir en Angleterre. On peut donc dire qu'il fut enveloppé dans la disgrâce de Monsieur le ta, quoique celui-ci ne tombât que deux mois après. (G. A.)
A l'Église et à l'État, que tout ecclésiastique romain, à portée de l'obtenir, poursuit avec fureur; que les papes font longtemps espérer pour avoir des créatures, et que les rois honorent chez eux par une ancienne coutume qui tient lieu de la raison et même de politique.
Monsieur le Duc avait secrètement empêché par le cardinal de Potignac, ambassadeur à Rome, et par l'abbé de Rothelm, qu'on n'envoyât cette barrette tant désirée : elle arriva bientôt ; Fleury la reçut avec la même simplicité apparente qu'il avait reçu la place de premier ministre, et qu'il dirigea toutes les actions de sa vie, sass jamais laisser entrevoir sur son visage ni les sourcils de la fierté ni les grimaces de l'hypocrisie.
S'il y a jamais eu quelqu'un d'heureux sur la terre, c'était sans doute le cardinal de Fleury. On le regarda comme un homme des plus aimables, et de la société la plus délicieuse jusqu'à l'âge de soixante et treize ans ; et lorsqu'à cet âge, où tant de vieillards se retirent du monde, il eut pris en main le gouvernement, il fut regardé comme un des plus sages. Depuis 1726 jusqu'à 1742, tout lui prospéra. Il conserva jusqu'à prés de quatre-vingt dix ans1 une tête saine, libre, et capable d'affaires.
Quand on songe que de mille contemporains il y en a très-rarement un seul qui parvienne à cet âge, on est obligé d'avouer que le cardinal de Fleury eut une destinée unique. Si sa grandeur fut singulière, en ce que, ayant commencé si tard, elle dura si longtemps «ans aucun nuage, sa modération et la douceur de ses mœurs ae le furent pas moins. On sait quelles étaient les richesses «t la magnificence du cardinal d'Ambeise, qui aspirait à la tiare, et l'hypocrisie arrogante de Iknénés, qui levait des années à ses dépens, et qui, vêtu en moine, disait qu'avec son cordon il conduisait les grands d'Espagne ; on connaît le faste royal de Bichelieu ; las rachetées prodigieuses accumulées par Mazarin. Il restait au cardinal de Fleury la distinction de la modestie ; il fut simple ti économe en tout, sans jamais se démentir. L'élévation man-
1. Né le 22 juin 1653, chanoine de Montpellier à quinze ans, en 1666, aumônier de la reine en 1677, évèque de Fréjus le 1" novembre 1698, il se démit 4e son évôcké en 1715, fut nommé, par le testament de Louis XIV, préeeptemr êe aon arriérô-petit-ÉJs Louis XV, admis au conseil et chargé de la feuille des bénéfices en 1723, premier ministre en jnin 1726, cardinal en septembre 1736; il mourut le 29 janvier 1743, i quatre-vingt-neuf ans et sept mois.
qvait à son caractère. Ce défaut tenait à des vertus qui sont la deuceur, l'égalité, l'amour de Tordre et de la paix : il prouva que les esprits doux et conciliants sont faits pour gouverner les autres.
D s'était démis le plus tôt qu'il avait pu de son évêché de Fréjas, après l'avoir libéré de dettes par son économie, et y avoir fait beaucoup de bien par son esprit de conciliation : c'étaient là les deux parties dominantes de son caractère. La raison qu'il allégua à ses diocésains était l'état de sa santé, qui le mettait désormais dm Impuissance de veiller à son troupeau; mais heureusement il n'avait jamais été malade.
Cet évêché de Fréjus, loin de la cour, dans un pays peu agréable, loi avait toujours déplu. U disait que, dès qu'il avait vu sa femme, il avait été dégoûté de son mariage ; et il signa dans une lettre de plaisanterie au cardinal Quirini : Fleury, évêque de Fréjuspar Vindigtutiûn divine.
lise démit vers le commencement de 1715. Le maréchal de Villeroi, après beaucoup de sollicitations, obtint de Louis XIV qu'il nommât l'évoque de Fréjus précepteur par son codicille. Cependant vwci comme le nouveau précepteur s'en explique dans une lettre au cardinal Quirini :
■ J'ai regretté plus d'une fois la solitude de Fréjus* En arrivant, j'ai appris que le roi était à l'extrémité, et qu'il m'avait fait l'honneur de me nommer précepteur de son petit-fils; s'il avait été en état de ra'entendre, je l'aurais supplié de me décharger d'un fardeau qui me fait trembler; mais après sa mort, on n'a pas voulu m'éeouter : j'en ai été malade, et je ne me console point de la- perte de ma liberté. »
U s'en consola en jetant sourdement les fondements de sa grandeur *, ne cherchant point à se faire valoir, ne se plaignant de personne, ne s'attirant jamais de refus, n'entrant dans aucune intrigue; mais il s'instruisait en secret de l'administration intérieure du royaume, et de la politique étrangère. 11 fit désirer à la
1* Dans tontes les éditions qui ont paru depuis 1768 jusqu'à ce jour (1851), on lisait : c II s'en consola en formant insensiblement son élève aui affaires» w secret, à la probité, et conserva dans toutes les agitations de 1a cour, pendant la minorité, la bienveillance du régent et l'estime générale, ne cherchas point, etc. »
U texte que je donne est celai de l'exemplaire dont j'ai parlé dans moi Avertissement. (B.)
France, par la circonspection de sa conduite, par la séduction aima* ble de son esprit, qu'on le vit à la tête des affaires. Ce fut le second précepteur qui gouverna la France * il ne prit point le titre de premier ministre, et se contenta d'être absolu. Son administration fut moins contestée et moins enviée que celle de Richelieu et de Mazarin dans les temps les plus heureux de leurs ministères. Sa place ne changea rien dans ses mœurs. On fut étonné que le premier minisire fût le plus aimable et le plus désintéressé des courtisans. Le bien de l'État s'accorda longtemps avec sa modéra* tion. On avait besoin de cette paix qu'il aimait; et tous les ministres étrangers crurent qu'elle ne serait jamais -rompue pendant sa vie '. Il haïssait tout système, parce que son esprit était heureuse» ment borné, ne comprenant absolument rien à une affaire de finances, exigeant seulement des sous-ministres la plus sévère économie; incapable d'être commis d'un bureau, et capable de gouverner l'État *.
Il laissa tranquillement la France réparer ses pertes, et s'enrichir par un commerce immense, sans faire aucune innovation, traitant l'État comme un corps puissant et robuste qui se rétablit de lui-même.
Les affaires politiques rentrèrent insensiblement dans leur ordre naturel. Heureusement pour l'Europe, le premier ministre d'Angleterre, Robert Walpole, était d'un caractère aussi pacifique; et ces deux hommes continuèrent à maintenir presque toute l'Europe dans ce repos qu'elle goûta depuis la paix dUtrecht jusqu'en 1733» repos qui n'avait été troublé qu'une fois par les guerres passagères de 1718 et de 1726. Ce fut un temps heureux pour toutes les nations, qui, cultivant à l'envi le commerce et les arts, oublièrent toutes les calamités passées.
En ces temps-là se formaient deux puissances dont l'Europe n'avait point entendu parler avant ce siècle. La première était la Russie, que le czar Pierre le Grand avait tirée dé la barbarie. Cette
1. C'est encore dans l'exemplaire dont il est question dans mon Avertissement que se trouve la phrase qui termine l'alinéa, et qui n'avait pas encore paru. (B.)
2. Dans quelques livres étrangers, on a confondu le cardinal de Fleury avec l'abbé Fleury, auteur de Y Histoire de r Église et des excellents Discours qui sont si au-dessus de son histoire. Cet abbé Fleury fut confesseur de Louis XV» mais il vécut à la cour inconnu : il avait une modestie vraie, et l'autre Fleury avait la modestie d'un ambitieux habile. [Note de Voltaire.)
puissance ne consistait avant lui que dans des déserts immenses et dans un peuple sans lois, sans discipline, sans connaissances, tel que de tout temps ont été les Tartares. Il était si étranger à la France, et si peu connu, que, lorsqu'en 1668 Louis XIV avait reçu une ambassade moscovite, on célébra par une médaille cet événement, comme l'ambassade des Siamois.
Cet empire nouveau commença à influer sur toutes les affaires, et à donner des lois au Nord après avoir battu la Suède. La seconde ! puissance, établie à force d'art et sûr des fondements moins vastes, ! était la Prusse. Ses lorces se préparaient et ne se déployaient pas ' encore.
La maison d'Autriche était restée à peu près dans l'état où la paix d'Utrecht l'avait mise. L'Angleterre conservait sa puissance sur mer, et la Hollande perdait insensiblement la sienne. Ce petit État, puissant par le peu d'industrie des autres nations, tombait en décadence parce que ses voisins faisaient eux-mêmes le commerce dont il avait été le maître. La Suède languissait ; le Danemark était florissant; l'Espagne et le Portugal subsistaient par l'Amérique; l'Italie, toujours faible, était divisée en autant d'États qu'au cora^ mencement du siècle, si on excepte Mantoue, devenue patrimoine autrichien.
La Savoie donna alors un grand spectacle au monde et une grande leçon aux souverains. Le roi de Sardaigne, duc de >avoie, ce Victor-Àmédée, tantôt allié, tantôt ennemi de la France et de l'Autriche, et dont l'incertitude avait passé pour politique, la>.se <ies affaires et de lui-même, abdiqua par un caprice, en 1731), a l'âge de soixante-quatre ans, la couronne qu'il avait portée le pn-imer de sa famille, et se repentit par un autre caprice un an apn> La société de sa maîtresse, devenue sa femme, la dévotion et le « ( os, nepurent satisfaire une âme occupée pendant cinqua nie ..■.> les affaires de l'Europe. Il fit voir quelle est la faiblesse humain* et combien il est difficile de remplir son coeur sur le trône ei hors du trône. Quatre souverains, dans ce siècle, renoncêreni a I;» < ou- Tonne : Christine, Casimir, Philippe V, et Victor-Améilée Philippe V ne reprit le gouvernement que malgré lui ; (a -mi n'y pensa jamais; Christine en fut tentée quelque temps par un * »ût qu'elle eut à Rome; Amédée seul voulut remonter par la loi. « ^ur le trône que son inquiétude lui avait fait quitter. La suite île cttte
tentative est connue. Son fils, Charles-Emmanuel, aurait acquis une gloire au-dessus des couronnes en remettant à son père celle qu'il tenait de lui, si ce père seul l'eût redemandée, et si la conjoncture des temps l'eût permis; mais c'était, dit-on, une maîtresse ambitieuse qui voulait régner, et tout le conseil a prétendu être * forcé d'en prévenir les suites funestes, et de faire arrêter celui qui avait été son souverain. Il mourut depuis en prison, en 1732. 11 est très-faux que la cour de France voulut envoyer vingt mille hommes pour défendre le père contre le fils, comme on Ta dit dans des Mémoires de ce temps-là. Ni l'abdication de ce roi, ni sa tentative pour reprendre le sceptre, ni sa prison, ni sa mort, ne causèrent le moindre mouvement chez les nations voisines. Ce fut un terrible événement qui n'eut aucune suite*. Tout ce qu'on peut dire, c'est
1. On lisait dans toutes les éditions : c le conseil fut forcé », etc. Le texte que je donne est celui de l'exemplaire dont j'ai parlé dans rAvertissement. (B.) .
2. Victor-Amédée avait un fils aîné qui, rempli de qualités aimables, en Misait espérer de brillantes. Il mourut à dix-sept ans. Sa mort plongea son père dans un désespoir qui fit craindre pour sa vie. Cependant son courage triompha de sa douleur. Il s'occupa de son second fils, que jusque-là il avait négligé» et traité môme avec dureté, parce que l'extérieur peu avantageux de ce P1""^® l'humiliait, et que sa douceur et sa timidité naturelles, qualités trop opposées au caractère impétueux du roi Victor, lui paraissaient annoncer un défaut d activité et de courage. Il donna cependant tous ses soins à l'instruction de ce fils, le seul qui lui restât ; sans cesse il l'occupait en revue ou à faire manœuvrer ses régiments, A lever le plan de toutes ses places; il lui fit apprendre tous les détails des manufactures établi, s dans ses États, lui développa tous ses projets de finance et de législation, les motifs de ce qu'il avait fait, le succès heureux ou malheureux de toutes ses tentatives pour rendre son pays florissant; et lorsqu'il le crut assez instruit, il le fit travailler avec lui dans toutes tes affaires, n'en décidant aucune qu'après l'avoir discutée avec le prince Charles- Mais il continuait de le traiter avec la même dureté, ne lui laissant aucune liberté, pas même, après son second mariage, celle de vivre à son gré avec s femme. Vers la fin de 1729, Victor forma le projet d'abdiquer ; il croyait son fils en état de gouverner : l'Europe était en paix. L'on pouvait espérer que cette paix durerait quelques années; et il ne voulait pas exposer son Etat n'avoir pour chef, pendant la guerre qu'il prévoyait pour un temps plus ^0,^n^! qu'un jeune prince encore sans expérience, ou un vieillard abattu par l'MP *j par les infirmités. Il ne se trouvait plus ni la même activité pour le travail» n* la même netteté d'esprit; il sentait qu'il n'avait plus la force de domp1 son humeur. ^
Il avait toujours mené une vie simple, se montrant supérieur à l'étî(Iue^edeS la grandeur comme au faste et à la mollesse. Il imagina qu'il coulerait o jours tranquilles dans sa retraite avec la marquise de Saint-Sébastien, oa d'honneur de la princesse de Piémont, qu'il prit la résolution d'épouser, n'avait jamais été son amant, et elle avait quarante-cinq ans ; mais, s0^n^ trompé par des femmes, il avait des preuves de la vertu de M" de S*""'
qu'il est triste pour les princes chrétiens que Mahomet Second ait rendu la couronne au sultan Amurat son père, qui avait abdiqué,
Sébastien, et avait pris insensiblement du goût pour elle dans de fréquents téie-a-tête où ils examinaient ensemble les plus secrets détails du ménage du prince, sur lesquels un violent désir d'avoir de la postérité donnait au roi Victor une curiosité singulière. Une mit point M"* de Saint-Sébastien dans la confidence de son abdication, l'épousa en secret le 12 auguste 1730, et abdiqua le 3 septembre, ne se réservant qu'une pension de cinquante mille écus.
D recommanda à son fils le prince de Saint-Thomas, ancien ministre, sujet fidèle, et bon citoyen; Rebender, général allemand, qu'il venait de faire maréchal, et le marquis d'Ormea, alors ambassadeur à Rome. D'Ormea était un homme sans naissance que Victor- A médée, qui lui trouvait de l'adresse, avait tiré de la misère. Ce ministre lui avait rendu le service de terminer des différends avec la cour de Rome qui avaient duré une grande partie de son régne, et d'obtenir d'elle un concordat plus favorable que Victor n'eût pu l'espérer. Il ne savait pas que, d'Ormea ayant prodigué l'argent au cardinal Coscia (Cuisse), qui froovernait Benoit XIII, Coscia avait fait lire un concordat au pape, et lui en avait fait signer un autre. Le marquis d'Ormea, rappelé de Rome et placé dans le ministère» forma dés son arrivée le projet d'être le maître. Il craignait peu les autres ministres, qu'il parvint bientôt à rendre suspects ou inutiles; mais le roi Victor était un obstacle à son ambition : on lui envoyait tous les jours on bulletin qui renfermait la note de tout ce que les différents bureaux avaient fait, et dans les affaires importantes son fils paraissait ne décider que d'après lui.
L'hiver qui suivit son abdication, le roi Victor eut une attaque d'apoplexie dont il resta défiguré. Son fils n'alla point le voir parce que lui-même s'y opposa; mais U lui écrivit pour l'engager à choisir sa retraite en Piémont, plus prés de Turin, et dans un climat plus doux. Le bulletin avait été interrompu pendant la maladie de Victor, et on ne lui en envoya plus après sa convalescence. D'Ormea prit sur lui de cesser cet usage, éluda les ordres du roi Charles, qui voulait donner à son père cette marque de respect, et finit par l'en dégoûter.
Le roi Victor fut irrité de ce procédé. Son fils se proposa de le voir à Ghambéry, en allant aux eaux. Il lui envoya d'abord deux ministres lui rendre compte des affaires de leurs départements. Victor les écouta, les remercia de leur attention pour lui, mais refusa de croire qu'il dût leur confiance aux ordres de son fils; il le traita, lorsqu'il le vit, avec la même humeur et la même dureté qu'il lui avait prodiguées dans son enfance, et ne cacha au marquis d'Ormea etaDelborgo, autre ministre alors uni avec d'Ormea, ni son mépris, ni sa bine, ni le désir qu'il avait de détromper son fils, et d'obtenir de lui leur disgrâce.
A son retour, le roi Charles revit son père ; il en fut encore plus maltraité. U devait rester quinze jours avec lui. D'Ormea sentit que tôt ou tard Victor se fendrait maître de son humeur, et que sa perte serait le résultat d'une conférence paisible entre le père et ie Ms. Alors il cherche à effrayer le jeune roi,
* loi persuader qu'il n'est pas en sûreté dans le château de son père, que sa liberté est en danger, sa vie exposée à un mouvement de violence ; il le déter- °ùna à partir à cheval au milieu de la nuit. La reine le suit quelques jours •ffés, et Victor lui-même part pour le Piémont avec sa femme ; il s'arrête à Montcarlier, et mande à son fils que d'après le conseil qu'il lui avait donné de se faPProeber de Turin, et de ne plus s'exposer au climat rigoureux de la Savoie,
* » quitté Ghambéry, et attend qu'il lui donne une nouvelle retraite. La pre-
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et qu'un duc de Savoie ait laissé mourir son père dans un cachot au lieu de lui rendre sa couronne1.
raiére entrevue fut très-violente, et les menaces contre les ministres redoublèrent. D'Ormea vit qu'il n'avait plus à choisir qu'entre sa perte et celle du roi Victor ; mais comment faire consentir un fils, jeune, accoutumé au respect et à la crainte, à faire arrêter son père, à soulever par cette violence l'Europe entière contre lui ? Il supposa que le roi Victor avait forme le projet de remonter sur le trône, tirant parti de quelques mots qui lui étaient échappés. Fosquieri, gouverneur de Turin, avait été séduit, ainsi que le marquis de Rivarol ; le roi Victor avait fait une tentative pour s'introduire dans là citadelle. Il avait eu des entretiens avec des médecins et des apothicaires de la cour ; tout annonçait le complot le plus funeste. Il fallait, ou rendre ces complots inutiles en «'assurant «le la personne de Victor, ou lui céder le trône : action qui, suivant ces indignes conseille i s, avilirait le roi Charles aux yeux de toutes les puissances, et le ferait regarder comme incapable de régner. Cependant Mahomet 11, qui remit deux fois le trône à son père, avait laissé un assez grand nom. Obst'dr par se- ministres, qui ne lui laissaient aucun relâche et qui tous étaient les instruments d'Ormea, quoique jaloux de lui et le haïssant, le roi Charles céda : il ordonna d'arréier son père.
Au milieu «le la nuit, des grenadiers, les uns armés de baïonnettes, les autres portant des flambeaux, entrent dans la maison où était Victor; on brise à coups de hache la porte de sa chambre, qui se remplit de soldats. Il était couché avec sa femme. On lui signifia Tordre de son fils. Dédaignant de parler aux officiers, il s'adressa aux grenadiers : « Et vous, leur dit-il, avez-vous oublié le sang que j'ai versé à votre tête pour le service de l'État? » Ils ne répondirent que par leur silence; s'obstmant à ne point obéir, on l'arrache de son ht et des bras de sa femme, qu'il tenait embrassée ; on la traîne dans une chambre voisine; sa chemise, déchirée, l'exposait tout entière aux yeux des soldais Victor consent enfin à se faire habiller; on le porte dans une voiture î il aperçoit en sortant les gardes de son fils qu'on lui avait donnés par honneur les jours précédents. « Vous avez bien fait votre devoir, » leur dit-il. La voiture était entourée d'un détachement de dragons du régiment de son fils. « On a pris toutes les précautions, » dit-il en les reconnaissant, et il se laissa placer dans la voiture. Un colonel des satellites voulut y monter avec lui; ce colonel était un homme de fortune. Victor le repoussa avec la main. « Apprenez, lui dit-il, que dans quel état que soit votre roi, vous n'êtes pas fait pour vous asseoir à côté de lui. » On le conduisit à Rivoli, dans une maison dont on avait tait briller les fenêtres, et où il était entouré de gardes et d'espions. Sa femme fut conduite dans la forteresse de Ceva, où l'on n'enfermait que des femmes perdues.
Le marquis Fosquieri, le marquis de Rivarol, deux médecins, un apothicaire, forent arrêtés pour achever de tromper le roi, et pour en imposer au peuple mais bientôt après on fut obligé de les relâcher. On ne trouva dans la cassette du roi Victor aucun papier qui annonçât des projets; et trente mille livres, reste d'un quartier de sa pension, payé quelques jours auparavant, étaient tout son trésor. Tels avaient été les préparatifs de la prétendue révolution.
Louis XV, pelit-fils du roi Victor, pouvait prendre la défense de son grandpère ; il se serait couvert de gloire en marchant lui-même à son secours à la ^te d'une armée. La nation eût applaudi à cette guerre; l'Europe eût respecte
1. J'ai ajouté la dernière phrase de cet alinéa d'après l'exemplaire dont j'ai parlé dans mon Avertissement. (B.)
Tout était paisible depuis la Russie jusqu'à l'Espagne, lorsque la mort d'Auguste II *, roi de Pologne, électeur de Saxe, replongea
ses motifs. Gomment le roi Charles, sans alliés, au milieu d'un peuple qui avait cessé de haïr un prince malheureux, et ne se souvenait plus que de sa prison, ne pouvant compter ni sur ses troupes, ni sur les commandants de ses places, ni sur sa noblesse, eût-il pu résister aux premières' nouvelles de la résolution de son neveu ? 11 eût tu l'abime où l'ingratitude et la scélératesse d'Ormea l'avaient plongé ; et cette victime immolée à son père eût rétabli ta paix, et lui eût rendu sa gloire.
Le cardinal de Fleury n'avait qu'une politique faible ou machiavéliste; le garde des sceaux Chauvelin n'avait point un génie plus élevé. Ils ne fuient frappés que de la crainte d'obliger le roi Charles de s'unir avec l'empereur : la nature, le devoir, l'honneur, furent sacritiés à un intérêt qui même n'existait pu, et ils portèrent la pusillanimité jusqu'à ne pas oser faire demander, au nom du roi de France, qu'on adoucit la prison de son grand-père, tandis que le roi Charles et ses deux ministres étaient dans les plus grandes inquiétudes sur le parti que la France pourrait prendre.
Fleury avait peut-être des motifs plus personnels ; il craignait de rapnrocher Louis IV de son aïeul ; il n'ignorait pas que Victor-Amédée blâmait sa conduite, le soin qu'il avait d'éloigner le roi des affaires, de ne lui laisser voir ni ses troupes, ni ses places de guerre, ni ses provinces, de favoriser sa timidité naturelle, qui l'empêchait de parler à ses sujets ou aux étrangers.
Quelques mois après, on transporta le roi Victor à Montcarlier. Rivoli était placé sur le grand chemin de France à Rome, à la vue du palais de Turin, dans (es campagnes où le roi chassait tous les jours. Un étranger, que le roi Victor avait traité avec cette aflabilité franche qui plaît tant dans les rois, fut Useul qui osa s'intéresser à son infortune; il fit sentir à d'Ormea combien toutes ces circonstances rendaient plus odieuse encore la prison de ce malheureux prince. On lui rendit sa femme, è laquelle d'Ormea défendit, sous peine de la vie, d'avouer qu'elle eût été enfermée au château de Ceva. H mourut la même année. Dans ses derniers jours, il demandait à voir son fils, promettant de ne loi faire aucun reproche. D'Ormea eut le crédit d'empêcher une entrevue qui pouvait le perdre en apprenant au roi que toute cette horrible catastrophe était l'ouvrage de son ministre. Telle fut la fin de Victor-Amédée, victime d'un sujet qu'il avait comblé de biens. Les malheurs du père et du fils doivent apprendre aux princes à quels revers, à quels crimes involontaires ils s'exposent lorsque, plus frappés des talents que de la probité, ils comptent la vertu pour rien dans le choix de ceux qu'ils élèvent aux grandes places.
Nous avons cru ces détails intéressants : c'est d'ailleurs un devoir de détmire des calomnies accréditées, même contre la mémoire des morts. On avait accusé Victor d'inconstance, sa femme d'ambition, et tous deux du projet de troubler leur pays pour satisfaire leur ambition. Ils ne furent coupables que de trop de sensibilité aux outrages d'un sujet ingrat. Pourquoi ne pas apprendre à ceux que le récit de cet événement indigne ou attendrit que le roi Charles-Emmanuel fut trompé lui-même, qu'il ne sut que lorsqu'il n'en était plus temps, et l'innocence des démarches de son père, et l'insolente cruauté de ses persécuteurs? Pourquoi ne pas dévouer le vrai coupable au jugement de la postérité?^.)
1. C'est le prince que l'histoire et Voltaire lui-même, dans son Siècle de Uuis X(V, appelait Auguslel".
l'Europe dans les dissensions et dans les malheurs dont elle est ai rarement exempte.
STANISLAS LBCZINSKI, DEUX FOIS ROI DE POLOGNE, ET DEUX FOIS DEPOSsfaé. GUERRE DE 1734. LA LORRAINE RÉUNIE A LA FRANCE.
Le roi Stanislas, beau-père de Louis XV, déjà nommé roi de Pologne en 1704, fut élu roi en 1733, de la manière la plus légitime et la plus solennelle. Hais l'empereur Charles YI fit procéder à une autre élection, appuyée par ses armes et par celles de la Russie. Le fils du dernier roi de Pologne *, électeur de Saxe, qui avait épousé une nièce de Charles VI, l'emporta sur son concurrent. Ainsi la maison d'Autriche, qui n'avait pas eu le pouvoir de se conserver l'Espagne et les Indes occidentales, et qui en dernier lieu n'avait pu même établir une compagnie de commerce à Ostende, eut le crédit d'ôter la couronne de Pologne au beau-père de Louis XV. La France vit renouveler ce qui était arrivé au prince de Conti, qui, solennellement élu, mais n'ayant ni argent ni troupes, et plus recommandé que soutenu, perdit le royaume où il avait été appelé.
Le roi Stanislas alla à Dantzick soutenir son% élection. Le grand nombre qui l'avait choisi céda bientôt au petit nombre qui lui était contraire. Ce pays, où le peuple est esclave, où la noblesse vend ses suffrages, où il n'y a jamais dans le trésor public de quoi entretenir les armées, où les lois sont sans vigueur, où la liberté ne produit que des divisions, ce pays, dis-je, se vantait en vain d'une noblesse belliqueuse qui peut monter à cheval au nombre de cent mille hommes. Dix mille Russes firent d'abord disparaître tout ce qui était assemblé en faveur de Stanislas. La nation polonaise, qui, un siècle auparavant, regardait les Russes avec mépris, était alors intimidée et conduite par eux. L'empire de Russie était devenu formidable depuis que Pierre le Grand l'avait formé. Dix mille esclaves russes disciplinés dispersèrent