DE LA REINE DE HONGRIE. H
tout entiers par ses ministres. Cependant Marie-Thérèse, épouse du grand-duc de Toscane François de Lorraine, se mit d'abord en possession de tous les domaines qu'avait laissés son père; elle reçut les hommages des états d'Autriche à Vienne, le 7 novembre 4740. Les provinces d'Italie, la Bohême, lui firent leurs serments par leurs députés ; elle gagna surtout l'esprit des Hongrois en se soumettant à prêter l'ancien serment du roi André II, fait l'an 1232 : t Si moi ou quelques-uns de mes successeurs, en quelque temps que ce soit, veut enfreindre vos privilèges, qu'il vous soit permis, en vertu de cette promesse, à vous et à vos descendants, de vous défendre, sans pouvoir être traités de rebelles. »
Plus les aïeux de l'archiduchesse-reine avaient montré d'éloignement pour l'exécution de tels engagements, plus aussi la démarche prudente dont je viens de parler rendit celte princesse extrêmement chère aux Hongrois. Ce peuple, qui avait toujours voulu secouer le joug de la maison d'Autriche, embrassa celui de Marie- Thérèse; et après deux cents ans de sédition, de haines et de guerres civiles, il passa tout à coup à l'adoration. La reine ne fut couronnée à Presbourg que quelques mois après, le 24 juin 1741. Elle aen fut pas moins souveraine ; elle l'était déjà de tous les cœurs par une affabilité populaire que ses ancêtres avaient rarement exercée; elle bannit cette étiquette et cette morgue qui peuvent rendre le trône odieux sans le rendre plus respectable. L'archiduchesse sa tante, gouvernante des Pays-Bas, n'avait jamais mangé avec personne. Marie-Thérèse admettait à sa table toutes les dames et tous les officiers de distinction ; les députés des états lui parlaient librement ; jamais elle ne refusa d'audience, et jamais on n'en sortit mécontent d'elle.
Son premier soin fut d'assurer au grand-duc de Toscane, son époux, le partage de toutes ses couronnes, sous le nom de co-régentt sans perdre en rien sa souveraineté et sans enfreindre la pragmatique sanction ; elle se flattait, dans ses premiers moments, que les dignités dont elle ornait ce prince lui préparaient la couronne impériale, mais celte princesse n'avait point d'argent, et ses troupes, très-diminuées, étaient dispersées dans ses vastes États.
Le roi de Prusse lui fit proposer alors qu'elle lui cédât la basse Silésie, et lui offrit son crédit, ses secours, ses armes, avec cinq millions de nos livres, pour lui garantir tout le reste et donner
l'empire à son époux. Des ministres habiles prévirent que, si la reine de Hongrie refusait de telles offres, l'Allemagne serait bientôt bouleversée ; mais le sang de tant d'empereurs, qui coulait dans les veines de cette princesse, ne lui laissa pas seulement l'idée de démembrer son patrimoine; elle était impuissante et intrépide. Le roi de Prusse voyant qu'en effet cette puissance n'était alors qu'un grand nom, et que l'état où était l'Europe lui donnerait infailliblement des alliés, marcha en Silésie au milieu du mois de décembre 4740.
On voulut mettre sur ses drapeaux cette devise : Pro Deo et patria; il raya pro Deo, en disant qu'il ne fallait point ainsi mêler le nom de Dieu dans les querelles des hommes, et qu'il s'agissait d'une province et non de religion. U fit porter devant son régiment des gardes l'aigle romaine éployée en relief au haut d'un bâton doré : cette nouveauté lui imposait la nécessité d'être invincible. 11 harangua son armée pour ressembler en tout aux anciens Romains. Entrant ensuite en Silésie, il s'empara de presque toute cette province, dont on lui avait refusé une partie ; mais rien n'était encore décidé. Le général Neuperg vint avec environ vingtquatre mille Autrichiens au secours de cette province déjà envahie; il mit le roi de Prusse dans la nécessité de donner bataille à Molvitz, prés de la rivière de Neiss *. On vit alors ce que valait l'infanterie prussienne : la cavalerie du roi, moins forte de près de moitié que l'autrichienne, fut entièrement rompue ; la première ligne de son infanterie fut prise en flanc, on crut la bataille perdue ; tout le bagage du roi fut pillé, et ce prince, en danger d'être pris, fut entraîné loin du champ de bataille par tous ceux qui l'environnaient ; la seconde ligne de l'infanterie rétablit tout, par cette discipline inébranlable à laquelle les soldats prussiens sont accoutumés, par ce feu continuel qu'ils font, en tirant cinq coups au moins par minute, et chargeant leurs fusils avec leurs baguettes de fer en un moment; La bataille fut gagnée, et cet événement devint le signal d'un embrasement universel.
t. Le 10 avril 4741.
Il 101 DE FRANCK S* UNIT AUX ROIS DE PRUSSE ET DE POLOGNE POUR PAIRE. ÉURg EMPEREUR L'ÉLECTEUR DE BAVIÈRE, CHARLES-ALBERT. CE PRINCE EST DÉCLARÉ LIEUTENANT GÉNÉRAL DU ROI DE FRANCE. 80N ÉLECTION» SCS SUCCèS ET SES PERTES RAPIDES.
L'Europe crut que le roi de Prusse était déjà d'accord avec la France quand il prit la Silésie ; on se trompait : c'est ce qui arrive presque toujours lorsqu'on raisonne d'après ce qui n'est que vraisemblable. Le roi de Prusse hasardait beaucoup, comme il IV, voua luimême ; mais il prévit que la France ne manquerait pas une si belle occasion de le seconder. L'intérêt de la France semblait être alors de favoriser contre l'Autriche son ancien allié, l'électeur de Bavière, dont le père1 avait tout perdu autrefois pour elle après la bataille d'Hochstedt. Ce même électeur de Bavière, Charles-Albert, avait été retenu prisonnier dans son enfance parles Autrichiens, qui loi avaient ravi jusqu"à son nom de Bavière. La France trouvait son avantage à le venger; il paraissait aisé de lui procurer à la fois l'empire et une partie de la succession autrichienne ; par là on enlevait à la nouvelle maison d'Autriche-Lorraine celte supériorité que l'ancienne avait affectée sur tous les autres potentats de l'Europe; on anéantissait cette vieille rivalité entre les Bourbons et les Autrichiens ; on faisait plus que Henri IY et le cardinal de Richelieu n'avaient pu espérer.
Frédéric III », en partant pour la Silésie3, entrevit le premier cette
1 Maximilien-Marie.
1 L'histoire, et Voltaire lui-même dans ses Mémoire$, le nomment Frédéric IL
Voici une liste exacte des rois de Prusse, suivant leur nom et leur ordre de
«accession.
i" roi. Frédéric I", né à Kœnigsberg en 1657, couronné roi de Prusse au commencement de 1701, mort en 1715.
r — Frédéric-Guillaume I**, né en 1688, succède à son père le 25 février 1713, meurt le 31 mai 1740.
tu* — Frédéric II, surnommé le Grand, né le 24 janvier 1712, le troisième fils du précédent, auquel il succéda immédiatement; mort le 19 auguste 1786.
R* — Frédéric-Guillaume H, neveu du grand Frédéric, né le 25 septembre 1744, mort le 16 novembre 1797.
f — Frédéric-Guillaume III, fils du précédent, né le 3 auguste 1770, roi depuis 1797. (Cl.) — Voyez une note du chapitre xvu. 115 décembre 1740.
révolution, dont aucun fondement n'était encore jeté : il est si vrai qu'il n'avait pris aucune mesure avec le cardinal de Fleury que le marquis de Beauvau, envoyé par le roi de France à Berlin pour complimenter le nouveau monarque, ne sut, quand il vit les premiers mouvements des troupes de Prusse, si elles étaient destinées contre la France ou contre l'Autriche. Le roi Frédéric lui dit en partant : « Je vais, je crois, jouer votre jeu : si les as me viennent, nous partagerons '. •
Ce fut là le seul commencement de la négociation encore éloignée. Le ministère de France hésita longtemps. Le cardinal de Fleury, âgé de quatre-vingt-cinq ans 9, ne voulait commettre ni sa réputation, ni sa vieillesse, ni la France, à une guerre nouvelle. La pragmatique sanction, signée et authentiquement garantie, le retenait.
Le comte, depuis maréchal duc de Belle -Isle, et son frère, petitfils du fameux Fouquet, sans avoir ni l'un ni l'autre aucune influence dans les affaires, ni encore aucun accès auprès du roi, ni aucun pouvoir sur l'esprit du cardinal de Fleury, firent résoudre cette entreprise.
Le maréchal de Belle-Isle, sans avoir fait de grandes choses, avait «ne grande réputation. Il n'avait été ni ministre ni général, et passait pour l'homme le plus capable de conduire un État et une armée ; mais une santé très-faible détruisait souvent en lui le fruit de tant 4e talents. Toujours en action, toujours plein de projets, son corps pliait sous les efforts de son âme ; on aimait en lui la politesse d'un courtisan aimable et la franchise apparente d'un soldat. Il persuadait sans s'exprimer avec éloquence, parce qu'il paraissait toujours persuadé.
Son frère, le chevalier de Belle-Isle, avait la même ambition, les mêmes vues, mais encore plus approfondies, parce qu'une santé phis robuste lui permettait un travail plus infatigable. Son air plus sombre était moins engageant, mais il subjuguait lorsque son frère
1. L'auteur était en ce temps-là auprès du roi de Prusse. 11 peut assurer que le cardinal de Fleury ignorait absolument à quel prince il avait affaire. (Note de foliaire.) — Voltaire parle ici de sa première visite à Frédéric, au château de Mailand, prés Vesel. {G. A.)
% Au commencement de 1711, le cardinal de Fleury avait quatre-vingt-sept ans et demi; voyez la note, page 34.
insinuait. Son éloquence ressemblait à son courage : on y sentait, sous un air froid et profondément occupé, quelque chose de vicient; il était capable de tout imaginer, de tout arranger, et de tout faire.
Ces deux hommes, étroitement unis, plus encore par la conformité des idées que par le sang, entreprirent donc de changer la face de l'Europe*.
Tout sembla d'abord favorable. Le maréchal de Belle-Isle fut envoyé à Francfort, au camp du roi de Prusse, et à Dresde, pour concerter ces vastes projets que le concours de tant de princes semblait rendre infaillibles. 11 fut d'accord de tout avec le roi de Prusse et le roi de Pologne, électeur de Saxe. 11 négociait dans toute l'Allemagne ; il était l'âme du parti qui devait procurer l'empire et des couronnes héréditaires à un prince qui pouvait peu par lui-même. La France donnait à la fois, à l'électeur de Bavière, de l'argent, des alliés, des suffrages et des armées. (31 juillet 1741) Le roi, en lui envoyant l'armée qu'il lui avait promise, créa, par lettres patentes9, son lieutenant général celui qu'il allait faire empereur d'Allemagne3.
L'électeur de Bavière, fort de tant de secours, entra facilement dans l'Autriche, tandis que la reine Marie-Thérèse résistait à peine au roi de Prusse. Il se rend d'abord maître de Passau, ville impériale qui appartient à son évêque, et qui sépare la haute Autriche de la Bavière. Il arrive à Lintz, capitale de cette haute Autriche. (15 auguste) Des partis poussent jusqu'à trois lieues de Vienne ; l'alarme s'y répand -, on s'y prépare à la hâte à soutenir un siège : on détruit un faubourg presque tout entier, et un palais qui touchait aux fortifications ; on ne voit sur le Danube que des bateaux chargés d'effets précieux qu'on cherche à mettre en sûreté. L'élec-
1. Dam tontes les éditions on lisait ici: « ... de l'Europe, aidés dans ce grand dessein par nue dame alors trop puissante. Le cardinal combattit ; il donna même au roi son avis par écrit, et cet avis était contre l'entreprise. On croyait qu'il se retirerait alors : sa carrière entière eût été glorieuse; mais U n'eut pas la force de renoncer au ministère, et de vivre avec lui-même sur le bord de son tombeau. Le maréchal de Belle-Isle et son frère arrangèrent tout, et le vieux cardinal présida à une entreprise qu'il désapprouvait. »
Ce passage est rayé dans l'exemplaire do^t il est parlé dans l'Avertissement de Beuchot. — La dame alors trop puissante est la duchesse de Châteauroux.
1 Ces lettres ne forent scellées que le 20 auguste 1741. {Note de Voltaire.)
1 C'était une maladresse ; l'Allemagne se sentit blessée. (G. A.)
teur de Bavière fit même faire une sommation au comte de Kevenhuller, gouverneur de Vienne.
L'Angleterre etla Hollande étaient alors loin de tenir cette balance qu'elles avaient longtemps prétendu avoir dans leurs mains ; les États-Généraux restaient dans le silence à la vue d'une armée du maréchal de Maillebois, qui était en Veslphalie ; et cette même armée en imposait au roi d'Angleterre, qui craignait pour ses États de Hanovre, où il était pour lors. Il avait levé vingt-cinq raille hommes pour secourir Marie-Thérèse ; mais il fut obligé de l'abandonner à la tète de cette armée levée pour elle, et de signer un traité de neutralité.
Il n'y avait alors aucune puissance, ni dans l'empire, ni hors de l'empire, qui soutint cette pragmatique sanction que tant d'Étals avaient garantie. Vienne, mal fortifiée par le côté menacé, pouvait à peine résister ; ceux qui connaissaient le mieux l'Allemagne et les affaires publiques croyaient voir, avec la prise de Vienne, le chemin fermé aux Hongrois, tout le reste ouvert aux armées victorieuses, toutes les prétentions réglées, et la paix rendue à l'empire et à l'Europe.
(11 septembre 1741) Plus la ruine de Marie-Thérèse paraissait inévitable, plus elle eut du courage ; elle était sortie de Vienne, et elle s'était jetée entre les bras des Hongrois, si sévèrement traités par son père et par ses aïeux. Ayant assemblé les quatre ordres de l'État à Presbourg, elle y parut tenant entre ses bras son fils aîné, presque encore au berceau ; et, leur parlant en latin, langue dans laquelle elle s'exprimait bien, elle leur dit à peu près ces propres paroles : « Abandonnée de mes amis, persécutée par mes ennemis, attaquée par mes plus proches parents, je n'ai de ressources que dans votre fidélité, dans votre courage, et dans ma constance ; je mets entre vos mains la fille et le fils de vos rois, qui attendent de ▼ous leur salut. » Tous les palatins, attendris et animés, tirèrent leurs sabres en s'écriant : « Moriamur pro rege nostra Maria-Theretia; mourons pour notre roi Marie-Thérèse. » Us donnèrent toujours le titre de roi à leur reine '. Jamais princesse en effet n'avait mieux mérité ce titre. Us versaient des larmes en faisant serment de la défendre : elle seule retint les siennes ; mais quand elle fut
1. Marie d'Anjou, dans le xiv siècle, et Elisabeth de L xembourg, dans le xv% avaient le titre de Rex dans les actes publics*
retirée avec ses filles d'honneur, elle laissa couler en abondance les pleurs que sa fermeté avaient retenus. Elle était enceinte alors, et il n'y avait pas longtemps qu'elle avait écrit à la duchesse de Lorraine, sa belle-mère : a J'ignore encore s'il me restera une ville pour y faire mes couches, t
Dans cet état, elle excitait le zèle de ses Hongrois ; elle ranimait en sa faveur l'Angleterre et la Hollande, qui lui donnaient des secours d'argent ; elle agissait dans l'empire ; elle négociait avec le roi de Sardaigne, et ses provinces lui fournissaient des soldats.
Toute la nation anglaise s'anima en sa faveur. Ce peuple n'est pas de ceux qui attendent l'opinion de leur maitre pour en avoir une. Des particuliers proposèrent de faire un don gratuit à cette princesse. La duchesse de Marlborough, veuve de celui qui avait combattu pour Charles VI, assembla les principales dames de Londres ; elles s'engagèrent à fournir cent mille livres sterling, et la duchesse en déposa quarante mille. La reine de Hongrie eut la grandeur d'âme de ne pas recevoir cet argent qu'on avait la générosité de lui offrir ; elle ne voulut que celui qu'elle attendait de la nation assemblée en parlement.
On croyait que les armées de France et de Bavière, victorieuses, allaient assiéger Vienne. Il faut toujours faire ce que l'ennemi craint. Celait un de ces coups décisifs, une de ces occasions que la fortune présente une fois, et qu'on ne retrouve plus. L'électeur de Bavière avait osé concevoir l'espérance de prendre Vienne ; mais il ne s'était point préparé à ce siège ; il n'avait ni gros canons ni munitions. Le cardinal de Fleury n'avait pas porté ses vues jusqu'à lui donner cette capitale : les partis mitoyens lui plaisaient; il aurait voulu diviser les dépouilles avant de les avoir, et il ne prétendait pas que l'empereur qu'il faisait eût toute la succession.
L'armée de France, aux ordres de l'électeur de Bavière, marcha donc vers Prague, aidée de vingt mille Saxons, au mois de novembre 1741. Le comte Maurice de Saxe, frère naturel du roi de Pologne, attaqua la ville. Ce général, qui avait la force du corps singulière du roi son père, avec la douceur de son esprit et la même valeur, possédait de plus grands talents pour la guerre. Sa réputation l'avait fait élire d'une commune voix: duc de Courlande, le 28 juin 1726; mais la Russie, qui donnait des lois au Nord, lui avait enlevé ce que le suffrage de tout un peuple lui avait accordé :