août 1756. [Note de Voltaire
Enfin, après avoir tenu beaucoup de conseils secrets, le roi annonça un nouveau lit de justice pour le 13 décembre. Il arriva au parlement avec les princes du sang, le chancelier, et tous les pains, il fit lire un édit dont voici les principaux articles :
1* Bien que la bulle ne soit pas une règle de foi, on la recevra avec soumission.
2° Malgré la loi du silence, les évoques pourront dire tout ce qu'ils voudront, pourvu que ce soit avec charité.
5* Les refus de sacrements seront jugés par les tribunaux ecclésiastiques et non civils, sauf l'appel comme d'abus.
4# Tout ce qui s'est fait précédemment au sujet de ces querelles sera enseveli dans l'oubli.
Voilà quant aux matières ecclésiastiques ; et pour ce qui regarde la police du parlement, voici ce qui fut ordonné :
1° La grand'chambre seule pourra connaître de toute la police générale.
2* Les chambres ne pourront être assemblées sans te permission Ae la graad'chaiabre.
3° Nulle dénonciation que par le procureur général.
4* Ordre d'enregistrer tous les édits immédiatement après la réponse du roi aui remontrances permises.
5* Peint de vois délibéraiive dans tes assemblées des chambres avant dix ans de service.
6* Point de dispense avant l'Age de vingt-cinq ans.
7* Défense de cesser de rendre justice, sous peine de désobéissance.
Ces deux édits atterrèrent la compagnie ; mais eUe fut foudroyée par un troisième qui supprima la troisième et la quatrième chambre des enquêtes. Le roi sortit après cette séance à travers les flots d'un peuple immense qui laissait voir la consternation sur son visage. A peine fut-il sorti que la plupart des membres du parlement signèrent la démission de leurs charges. Le lendemain et lè> surlendemain, la grand'chambre signa de même. Il n'y eut enfin que les présidents à mortier et dix conseillers qui ne signèrent pas. Si la démarche du roi avait étonné le parlement, la résolution du
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parlement n'étonna pas moins le roi. Ce corps ne fut que tranquille et ferme ; mais les discours de tout Paris étaient violents et emportés.
Il y eut en tout cent quatre-vingts démissions de données; le roi les accepta : il ne restait que dix présidents et quelques cou* seillers de grand'chambre pour composer le parlement. Ce corps était donc regardé comme entièrement dissous, et il paraissait fort difficile d'y suppléer. Le parti de l'archevêque leva la tête plus haut que jamais ; les billets de confession, les refus de sacrements, troublèrent tout Paris, lorsqu'un événement imprévu étonna la France et l'Europe.
ATTENTAT DE DAVIBNS SUR LA PER80IWE BU MU â.
On donnait au roi le surnom de Bien-Aimé dans tous les papiers et les discours publics depuis l'année 1741. Ce .titre lui avait été donné d'abord par le peuple de Paris, et il avait été confirmé par la nation ; mais Louis le Bien-Aimé n'était pas alors aussi chéri des Parisiens qu'il F avait été. Une guerre très-mal conduite contre l'Angleterre et contre le nord de l'Allemagne, l'argent du royaume dissipé dans cette guerre avec une profusion énorme, des fautes continuelles des généraux et des ministres, affligeaient et irritaient les Français. 11 y avait alors une femme à la cour que l'on haïssait, et qui ne méritait point cette haine. Cette dame avait été créée marquise de Pompadour par des lettres patnetes dés l'année 1745. Elle passait pour gouverner le royaume, quoiqu'il s'en fallût beaucoup qu'elle fût absolue. La famille royale ne l'aimait pas, et cette aversion augmentait la haine du public en l'autorisant. Le petit peuple lui imputait tout. Les querelles du parlement portèrent au plus haut oVgré cette aversion publique. Les querelles de la religion achevaient d'ulcérer tous les cœurs. Les convulsionnaires surtout étaient des énergumènes atroces qui disaient hautement, depuis
1. Voyet, sur le même sujet, le chapitre utru du Préei» du Sièclt * Louis XV,
une année entière, qu'il fallait du sang, que Dieu demandait du sang.
Un nommé Gautier, intendant du marquis de Ferrières, frère d'un conseiller au parlement, l'un des plus ardents convulsionnaires, avait tenu quelques propos indiscrets . Il passait pour haïr le gouvernement, qui lavait fait mettre à la Bastille, en 1740, parce qu'il avait fait distribuer des Nouvelles à la main. Depuis c# temps il exhalait quelquefois ses mécontentements. Ces propos» quoique vagues, firent une grande impression sur un malheureux de la lie du peuple, qui était réellement atteint de folie. U se nommait Robert-François Damiens ; c'était le fils d'un fermier qui avait fait banqueroute. Ce misérable ne méritait pas les recherches que Ton fit pour s'instruire qu'il était né dans un hameau nommé La Tieuloi, dépendant de la paroisse de Monchy-le-Bretou, en Artois, le 9 janvier 1715. U était alors âgé de quarante-deux ans : il avait été laquais, apprenti serrurier, soldat, garçon de cuisine, et valet de réfectoire au collège des jésuites à Paris pendant quinze mois ; ayant été chassé de ce collège, il y était rentré une seconde fois ; enfin il s'était marié, et il avait des enfants. Étant sorti pour la seconde fois des jésuites, où il avait demeuré en tout trente mois, il servit successivement à Paris plusieurs maîtres. Étant alors sans condition, il allait souvent dans la grand'salle du Palais, dans le temps de la plus grande effervescence des querelles de la magistrature et du clergé.
La grand'salle était alors le rendez-vous de tout ce qu'on appelait jansénistes ; leurs clameurs n'avaient point de bornes : l'emportement avec lequel on parlait alluma l'imagination de Damiens, déjà trop échauffée ; il conçut seul, et sans s'ouvrir à personne, le dessein qu'il avoua depuis dans ses interrogatoires et à la torture, dessein le plus fou qui soit jamais tombé dans la tète d'aucun homme. Il avait remarqué qu'au collège des jésuites quelques écoliers s'étaient défendus à coup de canif, lorsqu'ils croyaient être punis injustement. U imagina de donner un coup de canif au roi. non pas pour le tuer, car un tel instrument p'en était pas capable, mais pour lui servir de leçon, et pour lui faire craindre que quelque citoyen ne se servit contre lui d'une arme plus meurtrière.
Le 5 janvier 1757, à sept heures du soir, le roi étant prêt de monter en carrosse pour aller de Versailles à Trianon. avec son
fils le dauphin, entouré de ses grands officiers et de ses gardes, fat frappé au milieu d'eux d'un coup qui pénétra de quatre lignes dans les chairs, au-dessous de la cinquième côte ; il porta la main à sa blessure, et la retira teinte de quelques gouttes de sang.
Il vit, en se retournant, ce malheureux qui avait son chapeau sur la tête, et qui était précisément derrière lui. Il s'était avancé, à travers des gardes, couvert d'une redingote, à la faveur de l'obscurité, et les gardes l'avaient pris pour un homme de la suite du roi. On le saisit, on lui trouva trente-sept louis en or dans ses poches, avec un livre de prières. « Qu'on prenne garde, dit-il, à monsieur le dauphin ; qu'il ne sorte point de la journée. » Ces paroles, qu'il ne proférait dans son extravagance que pour intimider la cour, y jetèrent en effet les plus grandes alarmes. Le roi se fit mettre au lit, ne sachant pas encore combien sa blessure était légère. Son pouls était un peu élevé, mais il n'avait point du tout de fièvre. 11 demanda d'abord un confesseur, on n'en trouva point; et enfin un prêtre du grand commun vint le confesser.
On mit d'abord le coupable entre les mains de la justice du grand* prévôt de l'hôtel, selon les lois du royaume. Nous avons vu * que c'est ainsi qu'on en avait usé lorsqu'on fit le procès au cadavre de Jacques Clément.
Dès que les gardes du roi eurent saisi Damions, ils le menèrent dans une chambre basse, qu'on appelle le salon de* gardes. Le duc d'Aven, capitaine des gardes, le chancelier Lamoignon, le garde des sceaux Machault, Rouillé, fils d'uu employé dans les postes, devenu secrétaire d'État des affaires étrangères, étaient accourus. Les gardes l'avaient déjà dépouillé tout nu, et s'étaient saisis d'un couteau à deux lames qu'on avait trouvé sur lui. L'une de ces lames était un canif long de quatre pouces avec lequel il avait frappé le roi à travers un manteau fort épais et tous ses habits, de façon que la blessure heureusement n'était guère plus ctnsidérabie qu'un coup d'épingle.
Avant que le lieutenant du grand-prévôt, nommé Le Clerc du Brillet, qui juge souverainement au nom du grand-prévèt, fat arrivé, quelques gardes du corps, dans les premiers mouvements de leur colère, et dans l'incertitude du danger de la vie de km* maître,