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avaient tenaillé ce misérable avec des pincettes rougies au feu, et le garde des sceaux Machault leur avait même prêté (a main.
A son premier interrogatoire par-devant le lieutenant Brillet, il dit qu'il avait attenté sur le roi à cause de la religion.
Après un second interrogatoire, Belot, exempt des- gardes de la prévôté, étant dans sa prison, Damiens dit à Belot qu'il connaissait beaucoup de conseillers au parlement. Belot écrivit les noms de quelques-uns, que Damiens dicta : ces noms étaient La Grange4, Bèze de Lys, La Guillaumie, Clément, Lambert, le président de Rieux Bonainvilliers (il voulait dire Boulainvilliers); ce président était fils du célèbre Samuel Bernard, le plus riche banquier du royaume. Il renait le nom de Boulainvilliers) ; parce qu'il avait épousé une fille de cet illustre nom. C'était alors un usage assez commun dans la plus haute noblesse de marier ses filles aux fils de gens d'affaires, que leurs richesses rendaient bien supérieurs dans la société à la noblesse pauvre et méprisée.
Damiens écrivit aussi le nom de Mazy, premier président de la même chambre; il y ajouta : et presque tous. Au bas de cette liste, il écrivit : « Il faut qu'il remette son parlement, et qu'il le soutienne, avec promesse de ne rien faire aux ci-dessus et compagnie » , et signa son nom.
Il dicta à l'exempt Belot une lettre assez longue au roi, dans laquelle il y avait ces mots essentiels : • Si vous ne prenez pas le parti de votre peuple avant qu'il soit quelques années d'ici, vous et monsieur le dauphin, et quelques autres, périront. Il serait fâcheux qu'un aussi bon prince, parla trop grande bonté qu'il a pour les ecclésiastiques, dont il accorde toute sa confiance, ne soit pas sûr de sa vie; et si vous n'avez pas la bonté pour votre peuple d'ordonner qu'on lui accorde les sacrements à l'article de la mort... votre vie n'est pas en sûreté. L'archevêque de Paris est la cause de tout le trouble, etc. »
Cette lettre1, signée du criminel, ayant été portée au roi, et ensuite remise au greffe de la prévôté, quelques personnes de la cour
1. Voici les s»sas tels qu'on les lit dans VAlmanach royal de 1757: Rolland de Challerange, de Bèze de Lys, de La Guillaumie, Clément de Feillet, Lambert, le président Denis-Gabriel-Henri Bernard de Boulainvilliers. (B.)
2. Elle fait partie d'une des notes du chapitre * vu du PrécU dm Siècle d$ LouU XV.
furent d'avis qu'on assignât, au moins pour être ouïs, les magistrats du parlement nommés par Damiens. Elles prétendaient que cette démarche pourrait ûter au corps entier un crédit qui gênait trop souvent la cour. Le ministère était alors partagé entre le comte d'Argenson et le garde des sceaux Machault, ennemis déclarés l'un de l'autre. Le comte d'Argenson était ouvertement brouillé avec la marquise de Pompadour ; le garde des sceaux était sa créature et son conseil: sans se réconcilier, ils s'accordèrent pour la Cuire renvoyer de la cour; ils prétendaient soulever tonte la nation contre elle par le moyen du parlement, dont les familles, tenant à toutes les lamilles de Paris, formaient aisément la voix publique. Comme on n'était pas encore bien sûr que le couteau ne fût point empoisonné, on crut ou Ton fit croire que le roi était dans un très-grand danger, et que dans la crise où s'allait trouver le royaume, il fallait renvoyer cette dame et charger le parlement du procès de Damiens. Le roi accorda l'un et l'autre. Le garde des sceaux alla dire à Ma* de Pompadour qu'il fallait partir. Elle s'y résolut d'abord, n'ayant pu voir le roi, et se croyant perdue ; mais elle se rassura bientôt. Le premier chirurgien déclara que la blessure n'était pas dangereuse, et Ton ne fut plus occupé que du châtiment qu'exigeait un si étrange attentat.
Le comte d'Argenson fut chargé lui-même de minuter la lettre que le roi envoya à vingt-deux membres de la grand'chambre, qui siégeaient alors. Le président fiénault composa celte lettre, dans laquelle le roi demandait une vengeance éclatante. Ensuite le secrétaire d'État, comte de Saint-Florentin, envoya des lettres patentes le 15 janvier, signées Phelypeaux. Le 17, à dix heures de la nuit, ob fit partir de Versailles, aux flambeaux, trois cai rosses à quatre chevaux, escortés de soixante grenadiers du régiment des gardes, commandés par quatre lieutenants et huit sous-lieutenants. De nombreux détachements de maréchaussée précédaient la marche. On prit Je chemin par Vaugirard. Une compagnie entière des gardes se joignit alors à l'escorte; une compagnie suisse bordait les rues : on aurait pris cette entrée pour celle d'un ambassadeur. Les rues étaient bordtes d'autres compagnies aux gardes ; le guet à pied et à cheval était partout disposé sur la route.
Il n'est pas vrai qu'on détendit aux citoyens de se mettre à la ienêire sous peine de la vie. Ce mensonge absurde se trouve à 1*
vérité dans les nouvelles publiques de ce temps. Ces nouvelles mercenaires sont toujours écrites par des gens à qui leur obscurité ne permet pas d'être bien informés.
Pendant que le roi remettait ainsi à la grand'chambre non complète le jugement de Damiens, il n'en exilait pas. moins seize des conseillers qui avaient donné leur démission; on leur fit même l'affront de les faire garder par les archers du guet dans leurs maisons jusqu'au moment de leur départ pour leur, exil, depuis le 27 janvier jusqu'au 50. La grand'chambre fit des remontrances qui ne furent point écoutées; elle abandonna le reste de son corps : cette chambre fut alors uniquement occupée du devoir d'instruire le procès de Damiens, sur lequel tout Paris faisait les conjectures les plus atroces et les plus contradictoires. . .
Le tour des ministres pour être exilés ne tarda pas d'arriver. Louis XV avait exilé plusieurs de ceux qui le servaient et qui rapprochaient. C'était ainsi qu'il avait traité le duc de La Rochefoucauld, grand-maître de la garde-robe, le plus honnête homme de la cour; le duc de Chàtillon, gouverneur de son fils; le comte de Maurepas, le plus ancien de ses ministres; le garde des sceaux Chauvelin, qui a toujours conservé de la réputation dans l'Europe ; tout le parlement de Paris, et un très-grand nombre d'autres magistrats, des évoques, des abbés, et des hommes de tout état.
La marquise de Pompadour, qui avait fait renvoyer le comte de Maurepas, fit renvoyer de même le garde des sceaux Machault et le comte d'Argenson. On pardonne plus aisément une injure à son ennemi déclaré qu'une trahison ou une faiblesse à un homme de son parti. Elle proposa au comte d'Argenson de se réconcilier avec lui, et de lui sacrifier le garde des sceaux. Il refnsa : alors la perte de tous deux fut résolue, et ils reçurent leurs lettres de cachet le même jour 1* février. Tel a été souvent le sort des ministres en France : ils exilent, et on les exile ; ils emprisonnent, et ils sont emprisonnés. Toutes ces choses, qui sont de k plus grande vérité, se trouvent éparses dans les journaux étrangers; on les a rassemblées ici sans aucune envie de flatter ni de nuire, et seulement pour l'instruction de ceux qui trouvent tour consolation dans l'histoire.
Dans le procès de Damiens que la granoYchambre instruisit, le criminel soutint toujours a,ue la religion l'avait déterminé à frapper
516 CHAPITRE LXYII.
le roi, mais qu'il n'avait jamais eu l'intention de le tuer; il déclara, sans varier, que son projet avait été conçu depuis l'exil de tout le parlement.
Interrogé sur les discours qu'on tenait chez le docteur de Serbonne nommé Gorgne de Launai, dont il avait été quelque temps laquais, il répondit « qu'on y disait que les gens du parlement étaient les plus grands coquins et les plus grands marauds de la terre » . Toutes ses réponses étaient d'un homme insensé, ainsi que son action
Interrogé pourquoi il «rail fait écrire par l'exempt Belot les non» de quelques membres du parlement, et pourquoi il avait ajouté : presque tou$, il répondit : c Parce que tous sont furieux de la conduite de l'archevêque. »
Vareille, enseigne des gardes du corps, rai ayant été confronté, et lui ayant soutenu qu'il avait dit que « si on avait tranché la tète à quatre ou cinq évéques, il n'aurait pas assassiné le roi pour la religion », Damiens répondit • qu'il n'avait pas parlé de leur trancher la tète, mais de les punir, sans dire de quel supplice ». Il persista toujours à soutenir que t sans l'archevêque cela ne serait pas arrivé, et qu'il n'avait frappé le roi que parce qu'on refusait les sacrements à d'honnêtes gens ». Il ajouta « qu'il n'allait plus à confesse depuis que l'archevêque avait donné de si bons exemples ».
Ce fut surtoat dans son interrogatoire du 26 mars qu'il déclara que c s'il n'était pas venu souvent dans la salle du Palais, il n'aurait pas commis son crime, et que les discours qu'il y avait entendus l'y avaient déterminé ».
Ce qu'il y a de plus singulier, c'est que le premier président de ifaupeou lui ayant demandé c s'il croyait que la religion permettait d'assassiner les rois », il dit par trois fois c qu'il n'avait rien à répondre ».
Après la lecture de son arrêt, prononcé en présence de cinq princes du sang, de vingt-deux ducs et pairs, de doute présidents à mortier, de sept conseillers d'honneur, de quatre maîtres des requêtes, et de dix-neuf conseillers de graad'chambre, il fut appliqué à la question des coins «qu'on enfonce entre les genoux serrés par deux planches ; il commença par s'écrier : t C'est ce coquin d'archevêque qui est cause de tout. » Ensuite il énonça que c'était le nommé Gautier, homme d'affaires de M. de Ferrières, frère d'un conseiller
an partaient, qui lui avait dit, en présence de ce même Ferriëres, c qu'on ne pouvait finir ces querelles qu'en tuant le roi » ; qu'il demeurait dans la môme rue que Gautier ; qu'il lui avait entendu tenir ce discours dix fois, et ajouter « que c'était une œuvre méritoire » .
Au huitième et dernier coin, il répéta encore qu'il avait été inspiré par les discours de ce Gautier; et par ceux qu'il avait entendus dans le Palais. Immédiatement après la question, on lui confronta Dominîqae-François Gautier, qui dit d'abord n'avoir point de reproches à lui faire, mais qui nia toute sa déposition. On lui confronta aussi le sieur Ferriéres : celui-ci convint que Damiens hii avait apporté quelquefois des arrêts du parlement, et justifia son domestique Gautier autant qu'il le put.
On mit dans les préparatifs du supplice de ce misérable, et dans son exécution, un appareil et une solennité sans exemple. On avait entouré de palissades un espace de cent pieds en carré, qui touchait à la grande porte de l'Hôtel de Ville. Cet espace était entouré en dedans et en dehors de tout le guet de Paris. Les gardes françaises occupaient toutes les avenues, et des corps de gardes suisses étaient répandus dans toute la ville. Le prisonnier fut placé, vers les cinq heures », sur un échafand de huit pieds et demi carrés. On le lia avec de grosses cordes retenues par des cercles de 1er qui assujettissaient ses bras et ses cuisses. On commença par lui brûler la main dans un brasier rempli de soufre allumé. Ensuite il fut tenaillé avec de grosses pinces ardentes, aux bras, aux cuisses, et à la poithie. On lui versa du plomb fondu avec de la poix-résine et de l'huile bouillante sur toutes ses plaies. Ces supplices réitirés lui arrachaient les plus affreux hurlements. Quatre chevaux vigoureux, fouettés par quatre valets de bourreau, tirèrent les cordes qui portaient sur les plaies sanglantes et enflammées du patient; les tirades et les secousses durèrent une heure. Les membres s'allongèrent et ne se séparèrent pas. Les bourreaux coupèrent enfin quelques muscles. Les membres se détachèrent l'un après l'autre. Damiens, ayant perdu deux cuisses et un bras, respirait encore, et n'expira que lorsque le bras qui lui restait fut séparé de son tronc tout sanglant. Les membres et le tronc furent jetés dans un bûcher préparé à dix pas de Péchafaud.