SIÈGE DE TOURNAI. BATAILLE DE FONTEKOT
Le maréchal de Saxe était déjà en Flandre, à la tête de l'armée, composée de cent six bataillons complets et de cent soixante douze escadrons. Déjà Tournai, cette ancienne capitale de la domination française, était investi. C'était la plus forte place de la barrière. La ville et la citadelle étaient encore un des chefs-d'œuvre du maréchal de Vauban, car il n'y avait guère de place en Flandre dont Louis XIV n'eût fait construire les fortifications.
Dès que les Ëlats-Généraux des Sept-Provinces apprirent que Tournai était en danger, ils mandèrent qu'il fallait hasarder une bataille pour secourir la ville. Ces républicains, malgré leur circonspection, furent alors les premiers à prendre des résolutions hardies. Au 5 mai (1745) les alliés avancèrent à Cambron, à sept lieues de Tournai. Le roi partit le 6 de Paris, avec le dauphin ; les aides de camp du roi, les menins du dauphin, les accompagnaient.
La principale force de l'armée ennemie consistait en vingt bataillons et vingt-six escadrons anglais, sous le jeune duc de Cumberland, qui avait gagné avec le roi sou père la bataille de Uettingen; cinq bataillons et seize escadrons hanovriens éta:ent joints aux Anglais. Le prince de Valdeck, à peu près de (âge du duc de Cutnberland, impatient de se signaler, était à la tète de quarante escadrons hollandais et de vingt-six bataillons. Les Autrichiens n'avaient dans cette armée que huit escadrons. On faisait la guerre pour eux dans la Flandre, qui a été si longtemps défendue par les armes et par l'argent de l'Angleterre et de la Hollande ; mais à la tête de ce petit nombre d'Autrichiens était le vieux général Kœnigseck, qui avait commandé contre les Turcs en Hongrie, et contre les Français en Italie et en Allemagne. Ses conseils devaient aider l'ardeur du duc de Cumberland et du prince de Yaldeck. On comptait dans leur armée au delà de cinquantç-cinq mille combattants- Le roi laissa devant Tournai environ dix-huit mille hommes, qui étaient postés en échelle jusqu'au champ de bataille ; six mille pour garder les ponts sur l'Escaut et les communications.
L'armée était sous les ordres d'un général en qui on avait la plus juste confiance. Le comte de Saxe avait déjà mérité sa grande réputation par de savantes retraites en Allemagne et par sa campagne de 1744 ; il joignait une théorie profonde à la pratique. La vigilance» le secret, l'art de savoir différer à propos un projet, et celui de l'exécuter rapidement, le coup-d'œil, les ressources, la prévoyance, étaient ses talents, de l'aveu de tous les officiers ; mais alors ce général, consumé d'une maladie de langueur, était presque mourant1. I) était parti de Paris très malade pour Tannée: L'auteur de cette histoire l'ayant même rencontré avant son départ, et n'ayant pu s'empêcher de lui demander comment il pourrait laire dans cet état de faiblesse, le maréchal lui répondit : « H ne s'agit pas de vivre, mais de partir*. •
(1745) Le roi, étant arrivé le 6 mai à Douai, se rendit le lendemain à Pont-à-Ghin près de l'Escaut, à portée des tranchées de Tournai. De là il alla reconnaître le terrain qui devait servir de champ de bataille. Toute l'armée, en voyant le roi et le dauphin, fît entendre des acclamations de joie. Les alliés passèrent le 10 et la nuit du 11 à faire leurs dernières dispositions. Jamais le roi ne marqua plus de gaieté que la veille du combat. La conversation roula sur les batailles où les rois s'étaient trouvés en personne. Le roi dit que, depuis la bataille de Poitiers, aucun roi de France n'avait combattu avec son fils, et qu'aucun, depuis saint Louis, n'avait gagné de victoire signalée contre les Anglais : qu'il espérait être le premier. Il fut éveillé le premier le jour de l'action ; il éveilla lui-même à quatre heures le comte d'Argenson, ministre de la guerre, qui, dans l'instant, envoya demander au maréchal de Saxe ses derniers ordres. On trouva le maréchal dans une voiture d'osier qui lui servait de lit, et dans laquelle il se faisait traîner quand ses forces, épuisées, ne lui permettaient plus d'être à cheval. Le roi et son fils avaient déjà passé un pont sur l'Escaut à Galonné; ils allèrent prendre leur poste par delà la Justice de Notre-Dameaux-Bois, à mille toises de ce pont, et précisément à l'entrée du champ de bataille.
La suite du roi et du dauphin, qui composait une troupe nom-
1. Hjdropfqme ; il Tenait de subir la ponction. I! ne mourut que cinq ans après %. C'est a peu prés le vers de Racine, dans Bérénice, acte IV, scène vi : Mais il ne s'agit pas de vivre il faut régner.
m CHAPITRE XV.
Weuse, était suivie d'une foule de personnes de toute espèce qu'attirait celle journée, et dont quelques-uns même étaient montés sur des arbres pour voir le spectacle d'une bataille1.
En jetant les yeux sur les cartes, qui sont fort communes, on voit d'un coup d'œil la disposition des deux armées. On remarque Anlhoin assez près de l'Escaut, à la droite de l'armée française, à neuf cents toises de ce pont de Galonné par où le roi et le dauphin s'étaient avancés; le village de Fontenoy par delà Anthoin, presque sur la même ligne; un espace étroit de quatre cent cinquante toises de large entre Fontenoy et un petit bois qu'on appelle le Bois de Barri. Ce bois, ces villages, étaient garnis de canons comme un camp retranché. Le maréchal de Saie avait établi des redoutes entre Anlhoin et Fontenoy ; d'autres redoutes aux extrémités du bois de Barri fortifiaient cette enceinte. Le champ de bataille n'avait pas plus de cinq cents toises de longueur depuis l'endroit où était le roi, auprès de Fontenoy, jusqu'à ce bois de Barri, et n'avait guère plus de neuf cents toises de large ; de sorte que Ton allait combattre 4n champ clos, comme à Dettingen, mais dans une journée plus mémorable.
Le général de l'armée française avait pourvu à la victoire et à la défaite2. Le pont d ; Galonné, muni de canons, fortifié de retranchements, et défendu par quelques bataillons, devait servir de retraite au roi et au dauphin en cas de malheur. Le reste de l'armée aurait défilé alors par d'autres ponts sur le bas Escaut par delà Tournai.
On prit toutes les mesures qui se prêtaient un secours mutuel sans qu'elles pussent se traverser. L'armée de France semblait inabordable, car le feu croisé qui partait des redoutes du bois de Barri et du village de Fontenoy défendait toute approche. Outre ces précautions, on avait encore placé six canons de seize livres de balle au deçà de l'Escaut pour foudroyer les troupes qui attaqueraient le village d1 Anlhoin.
On commençait à se canonner de part et d'autre à six heures du matin. Le maréchal de Noailles était alors auprès de Fontenoy,
1. Voltaire signale encore ce fait, dans le Dictionnaire philosophique, à l'article Curiosité.
fc. Maurice aurait toulu pourtant changer de position, car l'armée française avait à dos la rivière, qui lui coupait toute retraite. Mais l'ennemi s'avança, et il fallut combattre. (G. A.
et rendait compte au maréchal de Saxe d'un ouvrage qu'il avait iait à rentrée de la nuit pour joindre le village de Fonlenoy à la première des trois redoutes entre Fontenoy et Antiioin : il lui servit de premier aide de camp, sacrifiant la jalousie du commandement au bien de FÉtat, et s'oubtiant soi-même pour un général étranger et moins ancien. Le maréchal de Saxe sentait tout le prix de «ette magnanimité, et jamais on ne vit une union si grande entre deux hommes que la faiblesse ordinaire du cœur humain pouvait éloigner l'un de l'autre.
Le maréchal de Noailles embrassait le duc de Grammont son neveu, et ils se séparaient, l'un pour retourner auprès du roi, l'autre pour aller à son poste, lorsqu'un boulet de canon vint frapper 4e duc de Grammont à mort : il fut la première victime de cette )o*rnée.
Les Anglais attaquèrent trois fois Fontenoy, et les Hollandais se présentèrent à deux reprises devant Anthoin. A leur seconde «ttaqae, on vit un escadron hollandais emporté presque tout entier par le canon d'Anthoin : il n'en resta que quinze hommes, et les Hollandais ne se présentèrent plus dès ce moment.
Alors le duc de Gumberland prit une résolution qui pouvait lui assurer le succès de cette journée. Il ordonna à un major général, sommé Ingolsby, d'entrer dans le bois de Barri, de pénétrer jusqu'à la redoute de ce bois vis-à-vis Fontenoy, et de l'emporter. Ingolsby marche avec les meilleures troupes pour exécuter cet ordre : il trouve dans le bois de Barri un bataillon du régiment d'un partisan: c'était ce qu'on appelait les Grassins, du nom de celui qui les avait formés. Ces soldats étaient en avant dans le bois, par delà la redoute, couchés par terre. Ingolsby crut que c'était un corps considérable : il retourne auprès du duc de Gumberland, et demande du canon". Le temps se perdait. Le prince était au désespoir d'une désobéissance qui dérangeait toutes ses mesures, et qu'il fit ensuite punir à Londres par un conseil de guerre qu'on appelle eottr mat- Uak.
II se détermina sur-le-champ à passer entre celte redoute et Fontenoy. Le terrain était escarpé, il fallait franchir un ravin profond; il fallait essuyer tout le feu de Fontenoy et de la redoute. L'entreprise était audacieuse ; mais il était réduit alors ou à ne point combattre, ou â tenter ce passage.
ICO CHAPITRE XV.
Les Anglais et les Hanovriens s'avancent avec lui sans presque déranger leurs rangs, traînant leurs canons à bras par les sentiers : il les forme sur trois lignes assez pressées, et de quatre de hauteur chacune, avançant entre les batteries de canon qui les foudroyaient dans un terrain d'environ quatre cents toises de large. Des rangs entiers tombaient morts à droite et à gauche ; ils étaient remplacés aussitôt, et les canons qu'ils amenaient à bras vis-à-vis Fontenoy et devant les redoutes répondaient à l'artillerie française. En cet état ils marchaient fièrement, précédés de six pièces d'artillerie, et en ayant encore six autres au milieu de leurs lignes.
Vis-à-vis d'eux se trouvèrent quatre bataillons de gardes françaises, ayant deux bataillons de gardes suisses à leur gauche, le régiment de Courten à leur droite, ensuite celui d'Aubeterre, et plus loin le régiment du roi, qui bordait Fontenoy le long d'un chemin creux.
Le terrain s'élevait à l'endroit où étaient les gardes françaises jusqu'à celui où les Anglais se formaient.
Les officiers des gardes françaises se dirent alors les uns aux autres : « Il faut aller prendre le canon des Anglais. » Ils y montèrent rapidement avec leurs grenadiers, mais ils furent bien étonnés de trouver une armée devant eux. L'artillerie et la mousqueterie en couchèrent par terre près de soixante, et le reste fut obligé de revenir dans ses rangs.
Cependant les Anglais avançaient, et cette ligne d'infanterie, composée de gardes françaises et suisses, et de Courten, ayant encore sur leur droite Aubeterre et un bataillon du régiment du roi, s'approchait de l'ennemi. On était à cinquante pas de distance. Un régiment des gardes anglaises, celui de Campbell, et le royat-écossais, étaient les premiers : M. de Campbell était leur lieutenant général ; le comte d'Albemarle, leur général major, et H. de Churchill, petitfils naturel du grand-duc de Marlborough, leur brigadier. Les officiers anglais saluèrent les Français en ôtant leurs chapeaux. Le comte de Chabannes, le duc de Biron, qui s'étaient avancés, et tous les officiers des gardes françaises, leur rendirent le salut. Milord Charles Hay, capitaine aux gardes anglaises, cria : • Messieurs des gardes françaises, tirez. »
Le comte d'Auteroche, alors lieutenant des grenadiers et depuis
capitaine, leur dit à voix haute : «Messieurs, nous ne tirons jamais les premiers; tirez vous-mêmes1. » Les Anglais firent un feu roulant, c'est-à-dire qu'ils tiraient par divisions, de sorte que, le front d'un bataillon sur quatre hommes de hauteur ayant tiré, un autre bataillon faisait sa décharge, et ensuite un troisième, tondis que fes premiers rechargeaient. La ligne d'infanterie française ne tira point ainsi : elle était seule sur quatre de hauteur, les rangs assez éloignés, et n'étant soutenue par aucune autre troupe d'infanterie. Dlii-neuf officiers des gardes tombèrent blessés à cette seule charge. Ul. deClisson, de Langey, de Peyre, y perdirent la vie; quatrenngt-quinze soldats demeurèrent sur place; deux cent quatre-vingtcinq y reçurent des blessures ; onze officiers suisses tombèrent blessés» ainsi que deux cent neuf de leurs soldats, parmi lesquels soixante-quatre furent tués. Le colonel de Gourten, son lieutenantcolonel* quatre officiers, soixante et quinze soldats, tombèrent morts : quatorze officiers et deux cents soldats furent blessés dangereusement. Le premier rang ainsi emporté, les trois autres regardèrent derrière eux, et ne voyant qu'une cavalerie à plus de trois cents toises, ils se dispersèrent. Le duc de Grammont, leur colonel et premier lieutenant général, qui aurait pu les faire soutenir, était tué. M. de Lutteaux*, second lieutenant général, n'arriva que dans leur déroute. Les Anglais avançaient à pas lents, comme faisant l'exercice. On voyait les majors appuyer leurs cannes sur les fusils des soldats pour les faire tirer bas et droit. Ils débordèrent Font enoy et la redoute. Ce corps, qui auparavant était en trois divisions, se pressant par la nature du terrain, devint une colonne longue et épaisse, presque inébranlable par sa masse, et plus encore par son courage; elle s'avança vers le régiment d'Aubeterre. M. de Lutteaux, premier lieutenant général de l'armée, à la nouvelle de ce danger, accourut de Fontenoy où il venait d'être blessé dangereusement. Son aide de camp le suppliait de commencer par faire mettre le premier appareil à sa blessure : c Le service du roi, lui répondit
1. C'était en effet la coutume de l'infanterie française d'essuyer d'abord le Usa de l'ennemi, et de charger à la baïonnette sans avoir tiré. Maurice de Saxe, tes un Mémoire, blâme cette coutume. (G. A.)
1 Voltaire, dans son Poëme de Fontenoy, parle de Lutteaux et de beaucoup d'autres officiers. H reparle de quelques-uns, et Lutteaux est toujours du i bte, dans la satire intitulée lu Tactique (1775).
m CHAPITRE I?.
M. de Luttant, m'es! plus cher que ma fie. • il s'avançait avec Jm duc de Binon k la tête du régiment d'Aubeterre que conduisait ses* colonel de ce nom. Lufteaux reçoit en arrivant deux coups mortels. Le duc 4e Biron a on cheval tué sous lui. Le régiment d'Aubetenre perd beaucoup de soldats et d'officiers. Le duc de Biron arrête «lors avec le régiment du roi, qu'il commandait, la marche de la colonne par son flâne gauche. Un bataillon des gardes anglaises ne détache, avance quelques pas à lui, fait une décharge tanès meurtrière, et revient au petit pas se replacer à h tète 4e la cetesme, qui avance toujours lentement sans jamais se déranger, repoussant tous tes régiments qui viennent l'un après l'autre se présenter devant eMe.
Ce corps gagnait du terrain, toujours serré, toujours ferme» Le maréchal 4e Saxe, qui voyait de sang-fret* combien l'afiair* était périlleuse, fit dire nu roi, par le marquis de Meuse, qu'il le conjurait de repasser le pont avec le dauphin, qu'il ferait ce qull pour* rait pour remédier an désordre. «Oh! je sois bien sur qu'il fera ce qu'a* faudra, répondit le roi; mais je resterai eu je suis. •
Il y avait de l'étonnement et de la confusion dans l'armée 4»* puis le moment de la déroute des gardes françaises et suisses. Le maréchal de Saxe veut que la cavalerie fende sur la colonne anglaise. Le comte é*Estrées y court. Mais les efforts 4e cette cave~ leneétaient peu 4e chose contre une masse d'infanterie si réunie, si disciplinée, et si intrépide, dont le feu, toujours routant et toutjours soutenu, écartait nécessairement de petite corps séparés. Oo sait d'ailleurs que la cavalerie ne peut guère entamer seule urne infanterie serrée ; le maréchal de Saxe était au milieu de ce feu s sa maladie ne lui laissait pas te force 4e porter une cuirasse ; il portait une espèce de bouclier 4e plusieurs doubles 4e taffetas piqué, qui reposait sur l'arçon de sa selle. 8 jeta «on beuetier, et courut faire avancer te seconde ligne 4e cavalerie contre te os>lowne.
Tout l'état-major était en mouvement. M. de Yaudreuil, major général de l'armée, allait de la droite à la gauche. M. de Puységur, MIL de Saint-Sauveur, de Saint-George, de Mésière, «ides-maréchaux des logis, sont tous blessés. Le comte de Longaunai, aidenjajor général, est tué. Ce fut dans ces attaques que le chevalier d'Acné, lieutenant général, eut te pied fracassé. H vint
BATAILLE ©fi FONT ENOY. «OS
rendre osmpte an roi, et lui parla longtemps sus donner le moindre signe des doatanns qu'il ressentait, jusqu'à ce qu'enfin il tomba évanoui.
Mis la ceienne anglaise avançait, plus elle devenait profonde et es état de repérer les pertes eontianeties qneftui causaient tmt d'ittasues réitérées. £Ue marchait toujours serrée au travers des morts et des èsessés des deux partis, et paraissait fermer on seul corps d'environ tpntone mile hommes.
On très grand sombre de cavaliers forent pensées en désordre jusqu'à l'eedrost on était le rai avec son ils. Ces deux princes* lurent séparés par la toute des fuyards qui se précipitaient entre en. rendant ce désordre, les brigades des gardes du corps qui étaient en aéseree s'avancèrent deMes-roémes an ennemis. Le* chevaliers deSosy et de Saumery y forent blessés à mort. Quatre escadrons delà gendarmerie airraient presque en ce moment de Douai, et, malgré la fatigue d'une marche de sept lieues, ils cou» mrent aux ennemis. Tenaces corps furent reçus comme les antres, aveeceKenrêaneintréptdité et ce même feu roulant. Le jeune comte de Chévrier, guidon, fut tué. C'était le jour même qu'il avait été reçu 4 «a Irenpe. Le chevalier de Monaco, ils du duc de Talentinois, y eut la jambe percée. M. du Guesclin reçut une blessure dan* gerease. Les carabiniers donnèrent ; ils eurent six officiers renversés morts, et vingt et un de blessés.
Le maréchal de Saxe, dans le dernier épuisement, était toujoursi cheval, se promenant au pas au milieu du feu H passa sens Je front de la colonne anglaise pour voir tout de ses yeux, auprès du bois se Barri, vers la gauche. On y faisait les mêmes manœuvres qtfà la droite. On tachait enfin d'ébranler cette colonne. Les régiments se présentaient les uns après les autres, et la masse anglaise, toant frce de tons côtés, plaçant à propos son canon, et tirant toojoars par division, nourrissait ee feu continu quand elle était ittaqoée; et, après l'attaque, elle restait immobile et ne tirait plus. Qoelaaesiégrmentsé^infanterie vinrent encore affronter cette cotafte paries ordres seuls de leurs commandants. Le maréchal de teeen vît un dont les rangs entiers tombèrent, et qui ne se dé»
l Wdéric le Grand, dans le chapitre u de VRutùir* de mon tan**, dit *0nlei avait placés auprès d'un moulin à vent qui était en arriére : depuis, fcMMifltrtnn ail tf appehtoot leur roi que Lo*U du wtmUu •
104 CIUHTRE XV.
rangeait pas. On lui dit que c'était le régiment des vaisseaux, que commandait M. de Guerchy. « Comment se peut-il faire, s'écritt-il, que de telles troupes ne soient pas victorieuses T »
Hainaut ne souffrait pas moins; il avait pour colonel le fils du prince de Craon, gouverneur de Toscane. Le père serrait le grandduc; les enfants servaient le roi de France. Ce jeune homme, d'une très-grande espérance, fut tué à la tête de sa troupe ; son lieutenantcolonel blessé à mort auprès de lui. Le régiment de Normandie avança; il eut autant d'officiers et de soldats hors de combat que celui de Hainaut : il était mené par son lieutenant -colonel, H. de Solency, dont le roi loua la bravoure sor le champ de bataille, et qu'il récompensa ensuite en le faisant brigadier. Des bataillons irlandais coururent au flanc de cette colonne; le colonel Dillon tomba mort : ainsi aucun corps, aucune attaque, n'avaient pu entamer la colonne, parce que rien ne s'était fait de concert à la fois.
Le maréchal de Saxe repasse par le front de la colonne, qui s'était déjà avancée plus de trois cents pas au delà de la redoute d'Eu et de Fontenoy. Il va voir si Fontenoy tenait encore ; on n'y avait plus de boulets ; on ne répondait à ceux des ennemis qu'avec de la poudre.
M. Dubrocard, lieutenant général d'artillerie, et plusieurs officiers d'artillerie, étaient tués. Le maréchal pria alors le duc d'Harcourt, qu'il rencontra, d'aller conjurer le roi de s'éloigner, et il envoya ordre au comte de La Mark, qui gardait Ànthoin, d'en sortir avec le régiment de Piémont : la bataille parut perdue sans ressource. On ramenait de tous côtés les canons de campagne ; on était prêt de faire partir celui du village de Fontenoy, quoique les boulets fussent arrivés. L'intention du maréchal de Saxe était de faire, si l'on pouvait, un dernier effort mieux dirigé et plus plein contre la colonne anglaise. Cette masse d'infanterie avait été endommagée, quoique sa profondeur parût toujours égale ; elle-même était étonnée de se trouver au milieu des Français sans avoir de cavalerie; la colonne était immobile et semblait ne recevoir plus d'ordre, mais elle gardait une contenance fière, et paraissait être maîtresse du champ de bataille. Si les Hollandais avaient passé entre les redoutes qui étaient vers Fontenoy et Anthoin, s'ils étaient venus donner la main aux Anglais, il n'y avait plus de ressource, plus de retraite
même, ni pour l'armée française, ni probablement pour le roi et son fils. Le succès d'une dernière attaque était incertain. Le ma* réchal de Saxe, qui voyait la victoire ou l'entière défaite dépendre de cette dernière attaque, songeait à préparer une retraite sûre ; H envoya un second ordre au comte de La Mark d'évacuer Antboin, et de fenir vers le pont de Calonne pour favoriser cette retraite en cas d'un dernier malheur. Il fait signifier un troisième ordre au comte, depuis duc, de Lorges, en le rendant responsable de l'exécution ; le comte de Lorges obéit à regret. On désespérait alors du succès de la journée f .
Un conseil assez tumultueux se tenait auprès du roi : on le pre&saitde la part du général et au nom de la France de ne pas s'exposer davantage.
Le duc de Richelieu, lieutenant général, et qui servait en qualité d'aide de camp du roi, arriva en ce moment. Il venait de reconnaître la colonne près de Fontenoy. Ayant ainsi couru de tous côtés sans être blessé, il se présente hors d'haleine, l'épée à la main, et couvert de poussière : « Quelle nouvelle apportez- vous ! lui dit le maréchal de Noailles ; quel est votre avis ? — Ha nouvelle, dit le duc de Richelieu, est que la bataille est gagnée, si on le veut s ; et mon avis est qu'on fasse avancer dans l'instant quatre canons contre le front de la colonne; pendant que cette artillerie rébranlera, la maison du roi et les autres troupes l'entoureront ; il faut tomber sur elle comme des lomageurs. i Le roi se rendit le premier à cette idée.
Vingt personnes se détachent. Le duc de Péquigny, appelé depuis le duc de Chaulues 5, va faire pointer ces quatre pièces ; on les place vis-à-vis la colonne anglaise. Le duc de Richelieu court à bride abattue au nom du roi faire marcher sa maison; il annonce cette nouvelle à M. de Montesson, qui la commandait. Le prince de Sou-
1. Les citoyens des villes, qui dans leur heureuse oisiveté lisent dans les anciennes histoires les batailles d'Arbelles, de Zama, de Cannes, de Pharsale, peuvent à peine comprendre les combats de nos jours. On s'approchait alors. Les flèches n'étaient que le prélude : c était à qui pénétrerait dans les rangs opposés; la force du corps, l'adresse, la promptitude, faisaient tout : on se mêlait Une bataille était une multitude de combats particuliers; il y a Tait moio* de bruit et plus de carnage, ta manière de combattre d'aujourd'hui est aasa différente que celle de fortifier et d'attaquer les villes. {Note de Voltaire.)
1 Voyez la lettre de Voltaire u Richelieu, du 15 octobre 1776. Voltaire retient encore sur les quatre canons dans ta Tactique, satire (1773).
5. Michel-Ferdinand d'Albert-d'AMy, né en 1714, mort en 1748.
Mi CHAPITRE IY.
bise rassemble ses gendarmes, le doc de Ch aulnes ses chevaai -légers, tout se forme et marche; quatre escadrons de la gendarmerii avancent à la droite de la maison du roi ; les grenadiers à chevtl sont à la tète, sous M. de Grille leur capitaine; les mousquetaires, commandés par M. de Jumilhac, se précipitent.
Dans ce même moment important, le comte d'Eu et le duc de Biron, à la droite, ▼oyaient arec douleur les troupes d'Anthoin quitter leur poste, selon Tordre positif du maréchal de Saxe. « Je prends sur moi la désobéissance, leur dit le duc de Biron ; je suis sûr que le roi l'approuvera dans un instant où tout va changer de face ; je réponds que M. le maréchal de Saxe le trouvera bon. » Le maréchal, qui arrivait dans cet endroit, informé de la résolution du roi et de la bonne volonté des troupes, n'eut pas de peine à se rendre ; il changea de sentiment lorsqu'il en fallait changer, et fit rentrer le régiment de Piémont dans Anthoin ; il se porta rapidement, malgré sa faiblesse, de la droite à la gauche, vers la brigade des Irlandais, recommandant à toutes les troupes qu'il rencontrait en chemin de ne plus faire de fausses charges, et d'agir de concert.
Le duc de Biron, le comte (TEstrées, le marquis de Croissy, le comte de Lovrendal, lieutenants généraux, dirigent cette attaque nouvelle. Cinq escadrons de Penthièvre suivent M. de Croissy et ses enfants. Les régiments de Ghabrillant, de Brancas, de Brioiroe, Aubeterre, Courten, accoururent, guidés par leurs colonels ; le régiment de Normandie, des carabiniers, entrent dans les premiers rangs de la colonne, et vengent leurs camarades tués dans leur première charge. Les Irlandais les secondent. La colonne était attaquée à la fois de front et par les deux flancs.
En sept ou huit minutes, tout ce corps formidable est otrvert de tous côtés : le général Posomby, le frère du comte d'Albemarle, einq colonels, cinq capitaines aux gardes, un nombre prodigieux d'officiers, étaient renversés morts. Les Anglais se rallièrent, mais ils cédèrent ; ils quittèrent le champ de bataille sans tumulte, sans confusion, et furent vaincus avec honneur.
Le roi de France allait de régiment en régiment; les cris de victoire et de vive le roi, les chapeaux en l'air, les étendards et les drapeaux percés de balles, les félicitations réciproques des officiers, qui s'embrassaient, formaient un spectacle dont tout le
monde jouissait avec une joie tumultueuse. Le roi était tranquille, témoignant sa satisfaction et sa reconnaissance à tous les ofticiers généraux, et à tous les commandants des corps ; il ordonna qu'on eût soin des blessés, et qu'on traitât les ennemis comme ses propres sujets.
Le maréchal de Saxe, au milieu de ce triomphe, se fit porter vers le roi ; il retrouva un reste de force pour embrasser ses genoux, et pour lui dire ces propres paroles : « Sire, j'ai assez vécu ; je ne souhaitais de vivre aujourd'hui que pour voir Votre Majesté victorieuse. Vous voyez, ajouta-t-il ensuite, à quoi tiennent les batailles. » Le roi le releva, et l'embrassa tendrement.
Il dit au duc de Richelieu : « Je n'oublierai jamais le service important que vous m'avez rendu ; » il parla de même au duc de Biron. Le maréchal de Saxe dit au roi : « Sire, il faut que j'avoue que je me reproche une faute. J'aurais dû mettre une redoute de plus entre les bois de Barri et de Fontenoy : mais je n'ai pas cru qu'il y eût des généraux assez hardis pour hasarder de passer en cet endroit. »
Les alliés avaient perdu neuf mille hommes, parmi lesquels il y avait environ deux mille prisonniers. Us n'en firent presque aucun sur les Français.
Par le compte exactement rendu au major générai de l'infanterie française, il ne se trouva que seize cent quatre-vingt-un soldats ou sergents d'infanterie tués sur la place, et trois mille deux cent quatre-vingt-deux blessés. Parmi les officiers, cinquante-trois seulement étaient morts sur le champ de bataille, trois cent vingt-trois étaient en danger de mort par leurs blessures. La cavalerie perdit environ dix-huit cents hommes.
Jamais, depuis qu'on lait la guerre, on n'avait pourvu avec plus de soin à soulager les maux attachés à ce fléau. Il y avait des hôpitaux préparés dans toutes les villes voisines, et surtout à Lille; les églises mêmes étaient employées à cet usage digne d'elles ; non-seulement aucun secours, mais encore aucune commodité ne manqua, ni aux Français, ni à leurs prisonniers blessés. Le zèle même des citoyens alla trop loin ; on ne cessait d'apporter de tous côtés, aux malades, des aliments délicats ; et les médecins des hôpitaux furent obligés de mettre un frein à cet excès dangereux de bonne volonté. Enfin les hôpitaux étaient si bien servis que presque
4<fâ CHAPITRE XVI.
tous les officiers aimaient mieux y être traités que chez des parti* culiers ; et c'est ce qu'on n'avait point encore vu.
On est entré dans les détails sur celte seule bataille de Fontenoy. Sou importance, le danger du roi et du dauphin, l'exigeaient. Cette action décida du sort de la guerre, prépara la conquête des Pays- Bas, et servit de contre-poids à tous les événements malheureux. Ce qui rend encore cette bataille à jamais mémorable, c'est qu'elle fut gagnée lorsque le général, affaibli et presque expirant, ne pouvait plus agir. Le maréchal de Saxe avait fait la disposition, et les officiers français remportèrent la victoire '•
SUITE DE Là JOURNEE DE POHTEHOT.
Ce qui est aussi remarquable que celte victoire, c'est que le premier soin du roi de France fut de faire écrire le jour même à l'abbé de Laville, son ministre à La Haye, qu'il ne demandait, pour prix de ses conquêtes, que la pacification de l'Europe, et qu'il était prêt d'envoyer des plénipotentiaires à un congrès. Les États -Généraux, surpris, ne crurent pas l'offre sincère : ce qui dut surprendre davantage, c'est que cette offre fut éludée par la reine de Hongrie et
1. On est obligé d'avertir que. dans une histoire aussi ample qu'infidèle de cette guerre, imprimée à Londres, en quatre volumes, on avance que les Français ne prirent aucun soin des prisonniers blessés ; on ajoute que le due de Cumberland envoya au roi de France un coffre rempli de balles mâchées et de morceaux de verre trouvés dans les plaies des Anglais.
Les auteurs de ces contes puérils pensent apparemment que les balles mâchées sont un poison. C'est un ancien préjugé aussi peu fondé que celui de la poudre blanche. 11 est dit dans cette histoire que les Français perdirent dixneuf mille hommes dans la bataille, que ce roi ne s'y trouva point, qu'il ne passa pas le pont de Galonné, qu'il resta toujours derrière l'Escaut ; il est dit enfin que le parlement de Paris rendit un arrêt qui condamnait à la prison, au bannissement et au fouet, ceux qui publieraient des relations de cette journée. On sent bien que des impostures si extravagantes ne méritent pas d'être réfutées. Mais, puisqu'il s'est trouvé en Angleterre un homme assez dépourvu de connaissances et de bon sens pour écrire de si singulières absurdités, dont son histoire est toute remplie, il peut se trouver un jour des lecteurs capables de les croire. 11 est juste qu'on prévienne leur crédulité. {Note de Voltaire.) — Dans l'édition de 1763 on lisait de plus ces mots : « qui ne sert qu'à aigrir une nation contre l'autre ». (B.)