VOYAGE DE L'AMIRAL ANSON
opposée, eût réussi, il pouvait donner la main au commodore Anson. L'isthme de Panama était pris à droite et à gauche par les Anglais» et le centre de la domination espagnole perdu. Le ministère de Madrid, averti longtemps auparavant, avait pris des précautions qu'au malheur presque sans exemple rendait inutiles. Il prévint l'escadre d'Anson par une flotte plus nombreuse, plus forte d'hommes et d'artillerie, sous le commandement de don Joseph Pizarro. ta mêmes tempêtes qui avaient assailli les Anglais dispersèrent les Espagnols avant qu'ils pussent atteindre le détroit de Le Maire. Nûo-seulement le scorbut, qui ût périr la moitié des Anglais, attaqua les Espagnols avec la même furie, mais des provisions qu'on attendait de Buenos-Ayres n'étant point venues, la faim se joignit au scorbut. Deux vaisseaux espagnols, qui ne portaient que des mourants, furent fracassés sur les cotes ; deux autres échouèrent. Le commandant fut obligé de laisser son vaisseau amiral à Buenos- Ayres; il n'y avait plus assez de mains pour le gouverner, et ce Taisseau ne put être réparé qu'au bout de trois années, de sorte que le commandant de cette flotte retourna en Espagne en 1746, avec moins de cent hommes, qui restaient de deux mille sept cents dont sa flotte était montée : événement funeste, qui serl à faire voir que Ja guerre sur mer est plus dangereuse que sur terre, puisque, sans combattre, on y essuie presque toujours les dangers et les extrémités les plus horribles.
Les malheurs de Pizarro laissèrent Anson en pleine liberté dans la mer du Sud; mais les pertes qu'A nson avait laites de son côté le mettaient hors d'état de faire de grandes entreprises sur les terres, et surtout depuis qu'il eut appris, par les prisonniers, les mauvais succès du siège de Carthagène, et que le Mexique était rassuré.
Anson réduisit donc ses entreprises et ses grandes espérance» à se saisir d'un galion immense que le Mexique envoie tous les ans dans les mers de la Chine, à File de Manille, capitale des Philippines, ainsi nommées parce qu'elles furent découvertes sous le règne de Philippe 11.
Ce galion, chargé d'argent, ne serait point parti si on avait vu les Anglais sur les cotes, et il ne devait mettre à la voile que longtemps après leur départ. Le commodore va donc traverser l'océan Pacifique, et tous les climats opposés à l'Afrique, entre notre tro-
rae etl'éqwateur. I/avarice, devenue honorable par la fatigue et le oger, lui fait parcourir le globe avec deux vaisseaux de guerre. Le scorbut poursuit encore l'équipage sur ces mers, et l'un des crx vaisseaux faisant eau de tous côtés, on est obligé de Tabannner et de le brûler au milieu de la mer, de peur que ses débris soient portés dans quelques fies des Espagnols, et ne leur nennent utiles. Ce qui restait de matelots et de soldats sur ce isseau passe dans celui d'Anson, et le cramedore n'a phis de i escadre que son seul vaisseau, nommé le Centurion, monté de xante canons, suivi de deux espèces de chaloupes. Le Centurion, lappé seul à tant de dangers, mais délabré lui-même et ne rtant que des malades, relâche pour son bonheur dans une des s Mariannes, qu'on nomme Tinian, alors presque entièrement serte, peuplée naguère de trente mille âmes, mats dont la plurt de» habitants avaient péri par une maladie épidémique, et ut le reste avait été transporté dans une autre île par les EspadIs.
Le séjour de Tinian sauva l'équipage. Cette Ile, plus fertile que le de Fernande*, offrait de tous côtés, en bois, en eau pure, en imaux domestiques, en fruits, en légumes, tout ce qui peut serà la nourriture, aux commodités de la vie, et au radoub d'un sseau. Ce qu'on trouva de plus singulier est un arbre dont le it, d'un goût agréable, peut remplacer le pain : trésor réel, i, transplanté, s'il se pouvait, dans nos climats, serait bien préable à ces richesses de convention qu'on va ravir, parmi tant de ils, au bout de la terre. De cette île, il range celle de Formose, angle vers la Chine à Macao, à l'entrée de la rivière de Canton, îr radouber le seul vaisseau qui lui reste, lacao appartient depuis cent cinquante ans aux Portugais. L*emeur de ia Chine leur permit de bâtir une ville dans eette petite qui n'est qu'un rocher, mais qui leur était nécessaire pour leur omerce. Les Chinois n'ont jamais violé depuis ce temps les prises accordés aux Portugais. Cette fidélité devait, ce me semble, armer l'auteur anglais qui a donné au public ï Histoire de Vexation de Vomirai Anson. Cet historien, d'ailleurs judicieux, in» ictif, et bon citoyen, ne parle des Chinois que comme d'un peu méprisable, sans foi et sans industrie. Quant à leur industrie, i n'est en rien de la nature de la nôtre ; quant à leurs mœurs»
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je crois qu'il faut plutôt juger d'une puissante nation par ceux qui sont à la tête que par la populace des extrémités d'une province. 11 me parait que la foi des traités, gardée par le gouvernement pendant un siècle et demi, fait plus d'honneur aux Chinois qu'ils ne reçoivent de Monte de l'avidité et de la fourberie d'un vil peuple d'une côte de ce vaste empire. Faut-il insulter la nation la plus ancienne et la plus policée de la terre parce que quelques malheureux ont voulu dérober à des Anglais, par des larcins et par des gains illicites, la vingt-millième partie tout au plus de ce que les Anglais allaient voler par force aux Espagnols dans la Chine ? U n'y a pas longtemps que les voyageurs éprouvaient des vexations beaucoup plus grandes dans plus d'un pays de l'Europe. Qu'aurait dit un Chinois si, ayant fait naufrage sur les côtes de l'Angleterre, il avait vu les habitants courir en foule s'emparer avidement à ses yeux de tous ses effets naufragés ?
Le commodore ayant mis son vaisseau en très-bon état à Macao, par le secours des Chinois, et ayant reçu sur son bord quelques matelots indiens et quelques Hollandais qui lui parurent des hommes de service, il remet à la voile, feignant d'aller à Batavia, le disant même à son équipage, mais n'ayant en effet d'autre objet que de retourner vers les Philippines, à la poursuite de ce galion qu'il présumait être alors dans ces parages. Dès qu'il est en pleine mer, il fait part de son projet à tout son monde. L'idée d'une si riche prise les remplit de joie et d'espérance, et redoubla leur courage.
Enfin, le 9 juin 1743, on découvre ce vaisseau, qu'on poursuivait depuis si longtemps (f un bout de l'hémisphère à l'autre. Il avançait vers Manille, monté de soixante-quatre canons, dont vingttoit n'étaient que de quatre livres de balle à cartouche. Cinq cent cinquante hommes de combat composaient l'équipage. Le trésor qu'il portait n'était que d'environ quinze cent mille piaslres en argent, avec de la cochenille "", parce que tout le trésor, qui est d'ordinaire le double, ayant été partagé, la moitié avait été portée sur un autre galion.
Le commodore n'avait sur son vaisseau le Centurion que deux cent quarante hommes. Le capitaine du galion, ayant aperçu Ten-
l.fiia millions de valeur. (G, A.)
nemi, aima mieux hasarder le trésor que perdre sa gloire en fuyant devant un Anglais, et fit force de voiles hardiment pour le venir combattre.
La fureur de ravir des richesses, plus forte que le devoir de les <!onserver pour son roi, l'expérience des Anglais, et les manœuvres savantes du commodore, lui donnèrent la victoire. Il n'eut que deux hommes tués dans le combat : le galion perdit soixante et sept hommes tués sur les ponts, et il eut quatre-vingt-quatre hlessés. Il lui restait encore plus de monde qu'au commodore : cependant il se rendit. Le vainqueur retourna à Canton avec cette riche prise. Il y soutint l'honneur de sa nation en refusant de payer à l'empereur de la Chine les impôts que doivent tous les navires étrangers. Il prétendait qu'un vaisseau de guerre n'en devait pas : sa conduite en imposa. Le gouverneur de Canton lui donna une audience, à laquelle il fut conduit à travers deux haies de soldats, au nombre de dix mille ; après quoi il retourna dans sa patrie par les îles de la Sonde et par le cap de Bonne-Espérance. Ayant ainsi fait le tour du monde en victorieux, il aborda en Angleterre le 14 juin 1744, après un voyage de trois ans et demi.
11 fit porter à Londres en triomphe, sur trente-deux chariots, au son des tambours et des trompettes, et aux acclamations de la multitude, les richesses qu'il avait conquises. Ses prises se montaient, en argent et en or, à dix millions, monnaie de France, qui furent le prix du commodore, de ses officiers, des matelots et des soldats, sans que le roi entrât en partage du fruit de leurs fatigues et de leur valeur. Ces richesses, circulant bientôt dans la nation, contribuèrent à lui faire supporter les frais immenses de la guerre.
Be simples corsaires firent des prises encore plus considérables* Le capitaine Talbot prit avec son seul vaisseau deux navires français, qu'il crut d'abord venir de la Martinique, et ne porter que des marchandises communes; mais ces deux bâtiments malouins avaient été frétés par les Espagnols avant que la guerre eût été déclarée entre la France et l'Angleterre ; ils croyaient revenir en .sûreté. Un Espagnol qui avait été gouverneur du Pérou était sur l'un de ces vaisseaux ; et tous les deux rapportaient des trésors en or, en argent, en diamants et en marchandises précieuses. Cette prise était estimée vingt-six millions de livres. L'équipage du cor-