JOURNÉE DE ROSBACH
d'un esprit sage, d'une conduite mesurée, marchait contre lui en Saxe, à la tête d'une forte armée que le ministère avait encore renforcée d'une partie de celle du maréehal de Richelieu. Cette armée 1 était jointe à celle des cercles, commandée par le prince d'Hildbourghausen.
(Ifèfembre 1757) Frédéric, entouré de tant d'ennemis, prit le> parti d'aller mourir, les armes à la main, dans les rangs de l'armée du prince de Soubise ; cependant il prit toutes les mesure» pour Yaincre. H alla reconnaître l'armée de France et des cercles, et se retira d'abord devant elle pour prendre une position arantageuse. Le prince d'Hildbourghausen voulut absolument attaquer. Son sentiment devait prévaloir, parce que les Français n'étaient qu'auxiliaires. On marcha près de Rosbach et de Mersbourg à l'armée prussienne, qui semblait être sous ses tentes. Voilà tout d'un coup les tentes qui s'abaissent ; l'armée prussienne parait en ordre de bataille, entre deux collines garnies d'artillerie.
Ce spectacle frappa les yeux des troupes françaises et impériales. D y avait quelques années qu'on avait voulu exercer les soldats français à la prussienne ; ensuite on avait changé plusieurs évolutions dans^cet exercice : le soldat ne savait phis où il en était, son ancienne manière de combattre était changée ; il n'était pas affermi dans la nouvelle. Quand il vit les Prussiens avancer dans cet ordre singulier, inconnu presque partout ailleurs, il crut voir ses maîtres. L'artillerie du roi de Prusse était aussi mieux servie, et bien mieux postée que celle de ses ennemis. Les troupes des cercles s'enfuirent sans presque rendre de combat. La cavalerie française» commandée par le marquis de Castries, chargea la cavalerie prnssienne, et en perça quelques escadrons ; mais cette valeur fut inutile»
Bientôt une terreur panique se répandit partout ; l'infanterie française se retira en désordre devant six bataillons prussiens. Ce ne fut point une bataUte, ce fut une armée entière qui se présenta au combat, et qui s'en alla. L'histoire n'a guère d'exemples d'une pareille journée * ; il ne resta que deux régiments suisses sur le
victoire de Rosbach; vojsi la lettre de Voltaire à (TArgeirtat, da * décembre 1787.
1. Cest à la bataille de Rosbach, le 5 novembre 1757, que fut tué le marquis de La Fayette, laissant un enfant âgé de soixante-cinq jours, qui fut depuis le général La Fayette.
champ de bataille; le prince de Soubise alla à eux au milieu 4a feu, et les fît retirer au petit pas.
Le régiment de Diesbach essuya surtout très longtemps le feu du canon et de la mousqueterie, et les approches de la cavalerie, te prince de Soubise empêcha qu'il ne fût entamé, en partageant toujours ses dangers *. Cette étrange journée changea entièrement la lace des affaires. Le murmure fut universel dans Paris. Le même général remporta une victoire sur les Hanovriens et les fiessois Tannée suivante, et on en a parlé à peine. On a déjà observé * que tel est l'esprit d'une grande ville heureuse et oisive dont on ambi« tionne le suffrage.
Le ministère de France n'avait point voulu ratifier la convention et les lois que le maréchal de Richelieu avait imposées au duc de Cumberland. Les Anglais se crurent, non sans raison, dégagés de leur parole. La ratification de Versailles n'arriva que cinq jours après l'infortune de Rosbach. Il n'était plus temps : même avant la bataille de Rosbach la cour de Londres avait pris la résolution de rompre la convention ; le prince Ferdinand de Brunsvick était déjà choisi pour commander l'armée réfugiée sous Stade, et se proposait d'attaquer l'armée française, affaiblie et dispersée dans l'électorat d'Hanovre. La fermeté du maréchal de Richelieu et l'habileté du comte de Haillebois firent échouer ce projet. L'armée se rassembla «ans perte, et de savantes manœuvres forcèrent l'armée du prince Ferdinand à se retirer, et à prendre ses quartiers. Mais, le maréchal de Richelieu et le comte de Mailiebois ayant été rappelés, les Anglais reprirent bientôt l'électorat d'Hanovre, et repoussèrent les Français jusque sur le Rhin.
Si la journée de Rosbach était inouie, ce que fit le roi de Prusse ' après cette victoire inespérée fut encore plus extraordinaire. U vole, en Silésie, où les Autrichiens, vainqueurs, avaient défait ses troupes et s'étaient emparés de SchveidniU et de Breslau. Sans son extrême
1. Cett contre le colonel Diesbach qu'il a plu au nommé La Beanmelle de as déchaîner dans un libelle intitulé Mes Pensées, ainsi que contre les d'Erlach, les Sinner, et toutes les illustres familles de la Suisse» qui prodiguent lear sang depuis deux siècles pour les rois de France. La grossièreté impufcata de cet homme doit être réprimée dans toutes les occasions. (Note de Voh aire.)
J. Dans l'Éloge funèbre des officier* qui iont morte dan* la guerre de tarif sept cent quarante et un.
diligence, la Silésie était perdue pour lui, et la bataille de Rosbach lui devenait inutile.
(5 décembre 4757) II arrive au bout d'un mois vis-à-vis les Autrichiens. À peine arrivé, il les attaque avec furie. On combattit pendant cinq heures. Frédéric fut pleinement victorieux ' ; il rentra dans Schveidnitz et dans Breslau. Ce ne fut depuis qu'une virissi* Unie continuelle de combats fréquents gagnés ou perdus. Les Français seuls furent presque toujours malheureux ; mais le gouvernement ne fut jamais découragé, et la France s'épuisa à faire marcher continuellement des armées en Allemagne.
Le roi de Prusse s'affaiblissait en combattant : les Russes lui prirent tout le royaume de Prusse, et dévastèrent sa Poméranie tandis qu'il dévastait la Saxe. Les Autrichiens, et ensuite les Russes, entrèrent dans Berlin. Presque tous les trésors de son père et ceux qu'il avait lui-même amassés étaient nécessairement dissipés dans cette guerre ruineuse pour tous les partis ; il fut obligé de recourir aux subsides de l'Angleterre. Les Autrichiens, les Français, et les Russes, ne se découragèrent jamais, et le poursuivirent toujours. Sa famille n'osait plus rester à Berlin, continuellement exposée : elle était réfugiée à Magdebourg ; pour lui, après tant de succès divers, il était, en 4762, retranché sous Breslau. Marie-Thérèse semblait toucher an moment de recouvrer sa Silésie. 11 n'avait plus Dresde, ni rien de la partie de la Saxe qui touclie à la Bohême. Le roi de Pologne espérait de rentrer dans ses États héréditaires, (S janvier 1762) lorsque la mort d'Elisabeth, impératrice de Russie, donna encore une nouvelle face aux affaires, qui changèrent si souvent.
Le nouvel empereur, Pierre m, était l'ami secret du roi de Prusse depuis longtemps. Non-seulement il fit la paix avec lui dès qu'il fut sur le trêne, mais il devint son allié contre cette même impératrice-reine dont Elisabeth avait été l'amie la plus constante. Ainsi on vit tout d'un coup le roi de Prusse» qui était auparavant si pressé par les Russes et les Autrichiens, se préparer à entrer en Bohême à l'aide d'une armée de ces mêmes Russes qui combattaient contre lui quelques semaines auparavant.
Cette nouvelle situation hit aussi promptement dérangée qu'elle
t. BataiUe de Lissa ou Leuinem.
avait été formée : une révolution subite changea les affaires de la Russie.
Pierre III voulait répudier sa femme, et indisposait contre lui la nation. Il avait dit un jour, étant ivre, au régiment Préobasinskî, à la parade, qu'il le battrait avec cinquante Prussiens. Ce fut ce régiment qui prévint tous ses desseins, et qui le détrôna *. Les soldats et le peuple se déclarèrent contre lui. (28 juillet) il fut poursuivi, pris, et mis dans une prison où il ne se consola qu'en buvant du punch pendant huit jours de suite, au bout desquels il mourut. L'armée et les citoyens proclamèrent d'une commune voix sa femme, Catherine-Anhalt-Zerbst, impératrice, quoiqu'elle fût étrangère, étant de cette maison d'Ascanie, l'une des plus anciennes de l'Europe. C'est elle qui depuis est devenue la véritable législatrice de ce vaste empire. Ainsi la Russie a été gouvernée par cinq femmes de suite : Catherine, veuve de Pierre le Grand ; Anne, nièce de ce monarque; la duchesse de Brunsvick, régente sous le court empire de son malheureux fils le prince Ivan ; Elisabeth, fille du ciar lierre le Grand et de Catherine I" ; et enfin Catherine II9, qui s'est fait en si peu de temps un si grand nom. Cette succession de cinq femmes sans interruption est une chose unique dans l'histoire du monde.
Le roi de Prusse, privé du secours de l'empereur rosse, qui voulait combattre sous lui, n'en continua pas moins la guerre contre la maison d'Autriche, la moitié de l'empire, la France, et la Suède.
1. Il y eut trois conspirations tramées à la fois contre lui par sa femme, et qui toutes trois éclatèrent le même jour. Catherine n'avait cessé de préparer sa perte. Frédéric avait même averti souvent le ciar. (G. A.)
2. Pierre III (Charles-Pierre-Ulric), petit-fils de Pierre I" et de Catherine I'% après avoir été proclamé, le 5 janvier 1762, successeur de sa tante Elisabeth, fut détrôné par sa femme, Catherine U, dans la nuit du 8 au 9 juillet, suivant, et étranglé dans la citadelle de Bopschen le 17, par Alexis Orloff, qae l'impératrice n'avait peut-être pas chargé de commettre ce crime, mais qu'elle récompensa magnifiquement. Le lendemain Catherine fut proclamée impératrice, après avoir déclaré officiellement que son mari était mort d'une* eelique hèmorroldale.
On voit, par sa lettre adressée, le 1" avril 1768, au duc de Choiseul, à l'époque où il s'occupait à publier la première édition de son Précis, que Voltaire ne croyait pas Catherine H ei coupable qu'on le disait, et qu'il n'avait pas encore vu le manuscrit de Rulhiêre, publié seulement après la mort de l'impératrice (1797), avec le titre d'Ui$toire de lu révolution de Russie en mil sept cent toixanU-deux. (Cl.;
0 est vrai que les exploits des Suédois n'étaient pas ceux de Gustave-Adolphe. Sa sœur, femme du roi de Suède, n'avait nulle envie de lui faire du mal. Ce n'était pas la cour de Stockholm qui armait contre lui, c'était le sénat ; et le sénat n'armait que parce que la France lui donnait de l'argent. La cour, qui n'était pas assez puissante pour empêcher ce sénat d'envoyer des troupes en Poméranie, Tétait assez pour les rendre inutiles; et, dans le fond, les Suédois faisaient semblant de faire la guerre pour le peu d'argent qu'on leur donnait.
Ce fut en Allemagne principalement que le sang fut toujours répandu. Les frontières de France ne furent jamais entamées, L'Allemagne devint un gouffre qui engloutissait le sang et l'argent de la France. Les bornes de cette histoire, qui n'est qu'un précis, ne permettent pas de raconter ce nombre prodigieux de combats livrés depuis les bords delà mer Baltique jusqu'au Rhin ; presque aucune bataille n'eut de grandes suites, parce que chaque puissance avait toujours des ressources. 11 n'en était pas de même en Amérique et dans l'Inde, où la perte de douze cents hommes est irréparable.
La journée même de Rosbach ne fut suivie d'aucune révolution. La bataille que les Français perdirent auprès de Minden en 1759 (1*' auguste), et les autres échecs qu'ils essuyèrent les firent rétrograder; mais ils restèrent toujours en Allemagne. (23 juin 1758) Lorsqu'ils furent battus à Grevelt entre Clçves et Cologne, ils restèrent pourtant encore les maîtres du duché de Glèves et de la ville de Gueldre. Ce qui fut le plus remarquable dans cette journée de Crevelt, ce fut la perte du comte de Gisors, fils unique du maréchal de Belle-Isle, blessé en combattant à la tête des carabiniers. C'était le jeune homme de la plus grande espérance, également instruit dans les affaires et dans l'art militaire, capable des grandes vues e des détails, d'une politesse égale à sa valeur, chéri à la cour et à l'armée. . -
Le prince héréditaire de Brunsvick, qui le prit prisonnier, en eut soin comme de son frère, ne le quitta point jusqu'à sa mort, qu'il honora de ses larmes. Il l'aima d'autant plus qu'il retrouvait en lui son caractère. C'est ce même prince de Brunsvick qui voyagea depuis en France et dans une grande partie de l'Europe, que j'ai vu jouir si modestement de sa renommée et des sentiments qu'on
lui devait. Il combattait alors tantôt en chef, tantôt sous le prince j de Brunswick son oncle, beau-frère du roi de Prusse, qui acquit une grande réputation, et qui avait la même modestie, compagne ] de la véritable gloire et apanage de sa famille. Le prince héréditaire commandait dans plusieurs occasions des corps séparés, et il fut souvent aussi heureux qu'audacieux.
La bataille de Crevelt, dont on ne parlait à Paris qu'avec le • plus grand découragement, n'empêcha pas le duc de Broglie de remporter une victoire complète à Bergen (13 avril 1759), vers Francfort, contre ces mêmes princes de Brunsvick victorieux ailleurs, et de mériter la dignité de maréchal de France à \ l'exemple de son pAre et de son grand-père. Mais ce même prince gagna encore, eu ï J0, la bataille de Yarbourg, où furent blessés le marquis de fa* ries, le prince de Rohan-Rochefort, son cousin | le marquis de 'JéUsy, le comte de La Tour-du-Pin, le marquis de Valence, et rue quantité prodigieuse d'officiers français. Leur malheur était une preuve de leur courage '.
Le comte de Montbarey, à la tête du régiment de la couronne, I soutint longtemps l'effort des ennemis; il y fut blessé d'un coup de canon et de deux coups de fusil. î
Les braves actions de tant d'officiers et de soldats sont innom- ! brables dans toutes les guerres; mais il y en a eu de si singu- ! Hères, de si uniques dans leur espèce, que ce serait manquer à la j patrie que de les laisser dans l'oubli. En voici une, par exemple, qui mérite d'être à jamais conservée dans la mémoire des Français, l
Le prince héréditaire de Brunsvick assiégeait Vésel, dont la ! prise eût porté la guerre sur le bas Rhin et dans le Brabant ; cet j événement eût pu engager les Hollandais à se déclarer contre j nous. (15 octobre 1758) Le marquis de Castries commandait i l'armée française formée à la hâte. Vésel allait succomber aux 1 attaques du prince héréditaire. Le marquis de Castries s'avança ! avec rapidité, emporta Rhinsberg Fépée à la main, et jeta des secours dans Vésel. Méditant une action plus décisive encore, il vint camper le 15 octobre à un quart de lieue de l'abbaye appelée
1. Dans l'édition originale et dans une édition de 1769 en deux volume* ' to-12, immédiatement après ces mots venait l'alinéa (aujourd'hui l'avant dernier) qui commence ainsi : Ces succès diver$, etc. Mais l'édition in-4* de 1769 contenait déjà la plus grande partie de l'addition qai suit. (B.)
Gtaster-Camp. Le prince ne crut pas devoir l'attendre devant Yésel; û se décida à l'attaquer, et se porta au-devant de lui, par une marche forcée, la nuit du 15 au 16.
Le général français, qui se doute du dessein du prince, fait coucher son armée sous les armes ; il envoie à la découverte pendant la nuit M. d'Assas, capitaine au régiment d'Auvergne. A peine cet officier a-t-il fait quelques pas que des grenadiers ennemis, en embuscade, l'environnent et le saisissent à peu de distance de son îégimeat. Us lui présentent la baïonnette, et lui disent que s'il fait du bruit il est mort. M. d'Assas se recueille un moment pour mieux renforcer sa voix, il crie : « A moi, Auvergne ! voilà les ennemis ! » H tombe aussitôt percé de coups. Ce dévouement, digne des anciens Romains, aurait été immortalisé par eux. On dressait alors des statues à de pareils hommes ; dans nos jours ils sont oubliés, et ce n'est que longtemps après avoir écrit cette histoire que j'ai appris cette action si mémorable '. J'apprends qu'elle vient enfin d'être récompensée par une pension de mille livres accordée à perpétuité aux aines de ce nom.
(30 auguste 1762) Ces succès divers du jeune prince héréditaire n'empêchèrent pas non plus que le prince de Condé * , à peu près de son âge et rival de sa gloire, n'eût sur lui un avantage à six lieues de Francfort vers la Vétéravie 8 ; c'est là que le prince de Brunsvick fut blessé, et qu'on vit tous les officiers français s'intéresser à sa guérison comme les siens propres.
Quel fut le résultat de cette multitude innombrable de corn* bats dont le récit même ennuie aujourd'hui ceux qui s'y sont signalés T Que reste-t-il de tant d'efforts? Rien que du sang inutile-
1. Ce fat le cheviller de Lorry, lieutenant-colonel au régiment d'Auvergne, qui fit connaître i Voltaire le dévouement du chevalier d'Assas Voyez, la lettre de Voltaire au chevalier de Lorry, du 96 octobre 1768, imprimée dans le Mercure dés le mois d'avril 1769. Feu Lombard de Langres, dans ses Mémoire* aneedetiquet, publiés en 1823, tome I", page 231, fait honneur a un sergent du régiment d'Auvergne, nommé Dubois, de l'action généralement attribuée à d'Assas. En 1818 a été inaugurée dans la ville du Vigan, patrie de d'Assas, la statue pédestre de ce militaire, faite par M. Gatteaux.
La phrase ou Voltaire parle de la pension est posthume. Cette pension, supprimée pendant la Révolution, fut rétablie vers 1810 par Napoléon. (B.)
2. Louis-Joseph de Bourbon, prince de Condé, né à Chantilly le 9 auguste 1759, mort à Pans le 13 mai 1818.
& U s'agit du combat de Johansberg, prés de Friedberg, en Vétéravie.
ment versé dans des pays incultes et désolés, des villages ruinés, des familles réduites à la mendicité; et rarement même un brui sourd de ces calamités perçait-il jusque dans Paris, toujours profondément occupé de plaisirs ou de disputes également frivoles f .
LES FRANÇAI8 MALHEUREUX DANS LES QUÀTRB PARTIES DU MONDE. DESÀSTIES DU GOUVERNEUR DUPLEIX. SUPPLICE DU GÉNÉRAL LALLT.
La France alors semblait plus épuisée d'hommes et d'argent dans son union avec l'Autriche qu'elle n'avait paru l'être dans deux cents ans de guerre contre elle. C'est ainsi que, sous Louis XIV, il en avait coûté pour secourir l'Espagne plus qu'on n'avait prodigué pour la combattre depuis Louis XII. Les ressources de la France ont fermé ces plaies ; mais elles n'ont pu réparer encore celles quelle a reçues en Asie, en Afrique, et en Amérique.
Elle parut d'abord triomphante en Asie. La compagnie des Indes était devenue conquérante pour son malheur. L'empire de l'Inde, depuis l'irruption de Sha-Nadir, n'était plus qu'une anarchie. Les soubabs, qui sont des vice-rois, ou plutôt des rois tributaires, achetaient leurs royaumes à la porte dn grand padisha mogol, et revendaient leurs provinces à des nababs, qui cédaient à prix d'argent des districts à des râlas. Souvent les ministres du Mogol, ayant donné une patente de roi, donnaient la même patente à qui en payait davantage ; soubab, nabab, raïa, en usaient de même. Chacun soutenait par les armes un droit chèrement acheté. Les Marattes* se déclaraient pour celui qui les payait le mieux, et pillaient amis et ennemis. Deux bataillons français ou anglais pouvaient battre ces multitudes indisciplinées, qui n'avaient nul art, et qui même, aux Marattes près, manquaient de courage. Les plus fables imploraient donc, pour être souverains dans l'Inde, la protection des marchands venus de France et d Angleterre, qui pouvaient leur fournir quelques soldats et quelques otficiers d'£u-