CHAPITRE IX
Des Elémens premiers Au Système d' écriture hiéroglyphique.
Ce n'est point sans une grande défiance de mes propres forces, et même sans une certaine appréhension de cette défaveur à-peu-près juste qui s'est trop de fois attachée aux écrits des savans où est traitée la mcme matière , que j'ai tracé le titre de cette subdivision de mon ouvrage. Je connais assez à fond les mécomptes, les obscurités, les illusions et tous les obstacles qui hérissent et rendent si difficile la carrière A'ers laquelle j'ai spécialement dirigé mes études ; je me suis défait, autant qu'il a été en mon pouvoir, de tout esprit de système; j'ai lutté contre ce penchant naturel qui nous porte à voir des élémens de théories
( ^52 ) dans quelques aperçus, dans quelques rapprochemens peu réfléchis et dont l'imagination seule fait ordinairement tous les frais ; le sort de tant d'ouvrages déjà oubliés , et dans lesquels leurs auteurs ont prétendu tracer à priori les principes du système hiéroglyphique égyptien , m'a servi d'un salutaire avertissement; et ie soin que j'ai pris de ne rien deviner, mais de me tout démontrer par des faits trèsf multipliés, évidens par eux-mêmes, observés avec attention et comparés avec sévérité, ce soin, dis-je, donnera quelque poids à mes déductions et aux idées qui me restent à présenter, quoiqu'elles diffèrent très-essentiellement de l'opinion qu'on s'était en général formée de cette écriture sacrée de l'anciennne Egypte.
On trouvera ici le résumé rigoureux des faits dont on vient de lire l'exposition dans les précédens chapitres, faits qu'il me serait facile de corroborer par la citation d'une foule d'autres semblables. Mon but est d'énoncer les principes fondamentaux qui régissent le système hiéroglyphique, en fixant définitivement ia nature générale et particulière des caractères qui lui sont propres , en distinguant les différentes espèces de ces caractères, en reconnaissant leur emploi relatif» en notant enfin les altérations qu'ils subissent successivement dans leurs formes. Nous acquerrons par cet examen une connaissance exacte du mécanisme de cette singulière méthode graphique, et les travaux des savans qui , dans diverses contrées de l'Europe , s'efforcent de pénétrer dans ie sens intime des textes
hiéroglyphiques , recevront ainsi une direction fructueuse et uniforme, parce que nous obtiendrons, je l'espère du moins, des notions précises sur ia nature d'un terrain qu'on a fouillé jusqu'ici avec aussi peu de succès.
II importe de s'occuper d'abord des formes matérielles des caractères sacrés, avant de rechercher les différences qui existent entre eux quant à leur expression.
S. I." Formes des Signes,
I . Les caractères hiéroglyphiques ou sacrés des anciens Égyptiens , considérés sous l'unique rapport de leurs formes, appartiennent en quelque sorte à une seule espèce , puisqu'ils représentent tous des objets physiques plus ou moins bien figurés, plus ou moins reconnaissables pour nous qui sommes étrangers aux mœurs et aux usages du peuple qui les traça.
z. On peut dire qu'aucune nation n'a jamais inventé d'écriture plus variée dans ses signes , et d'un aspect à-la-fois si pittoresque et si singulier; les textes hiéroglyphiqnes offrent en effet l'image de toutes les classes d'êtres que renferme la création. On y reconnaît :
La représentation de divers corps célestes; le soleil; la lune , les étoiles , le ciel , &c. ;
L'homme de tout sexe , à tout âge , de tout rang et dans toutes les positions que son corps est susceptible de prendre , soit dans l'action , soit dans le repos ;
( ^54 ) ailleurs, les divers membres qui le composent , isolément reproduits ;
Les quadrupèdes , soii domestiques, tels que le bœuf, ia vache, le veau, le bélier, la chèvre, le bouc, le cheval , le porc et le chameau ; soit sauvages , tels que Je lion, la panthère, le schacal, le rhinocéros, l'hippopotame, la gerboise, le lièvre, diverses espèces de gazelles et de singes ;
Une foule d'oiseaux , parmi lesquels on observe plus fréquemment la caille , l'épervier , l'aigle, le vautour, le nycticorax, l'hirondelle , le vanneau . l'oie, l'ibis et plusieurs espèces de palmipèdes et d'échassiers;
Des reptiles, la grenouille, le lézard, le crocodile, l'aspic, le céraste, la vipère, la couleuvre;
Plusieurs espèces de poissons qui vivent encore dans le Nil ;
Quelques insectes, tels que l'abeille, la mante, le scarabée, la fourmi;
Enfin , une suite de végétaux , de fleurs et de fruits.
Un autre ordre de signes, tout aussi multipliés, se compose de la représentation fidèle des instrumens et des produits des arts inventés par le génie de l'homme : on y remarque des vases d'un galbe diversifié, des armes, des chaussures et des coiffures de toute espèce, des meubles, des ustensiles domestiques, des instrumens d'agriculture et de musique , les outils de difFérens métiers , des images d'édiflces sacrés ou civils, et celles de tous les objets du culte public.