‹ Précis du système hiéroglyphique des anciens égyptiens, ou, Recherches sur les élemens premiers de cette écriture sacrée, sur leurs diverses combinaisons, et sur les rapports de ce système avec les autres méthodes graphiques égyptiennes (volume 2)Chapitre 5 sur 59 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Lorsque je publiai, au mois de septembre 1822, ma Lettre à M. Dacier (1), lé monde savant put se convaincre pour la première fois, et au seul examen des faits dont elle renferme l’exposé, que les anciens Égyptiens s’étoient servis de signes hiéroglyphiques purs , c’est-à-dire, de caractères images d’objets physiques, pour représenter simplement les sons des noms de souverains Grecs ou Romains, inscrits sur les monumens de Dendéra, de Thèbes , d’Esné, d’Edfou , d’Omhos et de Philœ; et dès cette époque, j’avais déjà acquis l’intime conviction

(1) Lettre à M. Dacier , secrétaire perpétuel de VA cadémie des belleslettres , relative à V Alphabet des hiéroglyphes phonétiques , if c. Paris, Firmin Didot, i822,in-8.°, avec quatre planches. Cette Lettre forme le chapitre II ( page /±i ) de cette nouvelle édition du Précis.

que l’usage de ces mêmes caractères phonétiques , ou exprimant des sons, remontait à un temps antérieur aux dynasties étrangères en Égypte.

Je me contentai toutefois d’énoncer brièvement ce fait capital (i) , sans trop insister alors, parce qu’il aurait fallu, pour faire partager ma propre conviction, entrer à cet égard dans une foule de détails, présenter de nombreux rapprochemens, et discuter des résultats multipliés tirés de la comparaison de divers textes entre eux, ce qui eût donné à ce premier ouvrage une étendue que ne comportaient nullement, ni son plan, ni la forme que j’avais adoptée pour le publier.

Je m’étais réservé de prouver l’existence de l’écriture phonétique en Égypte aux plus anciennes époques de son histoire, par un travail spécial et tout-à-fait en rapport, quant à sa forme et à ses développemens , avec l’importance même du sujet.

Les nouveaux aperçus que l’application de mon alphabet phonétique m’offrait chaque jour, me montraient assez clairement, en effet, qu’au lieu de considérer, dans un nouveau travail, Y écriture phonétique seulement comme un moyen purement auxiliaire , et non indispensable , du système hiéroglyphique égyptien ; comme une écriture qui s’appliquait , même avant Cambyse, à la transcription seule des noms propres des peuples et des individus, étrangers à l'Egypte, mentionnés dans les plus anciens textes hiéroglyphiques , tandis que les idées et les noms nationaux y étaient

(i) Pages 40, 41 et 42 de la Le.we à /VI. Dacier, i.rc édition.

exprimés toujours idéographiquement, j’avais au contraire à faire envisager cette écriture sous un rapport beaucoup plus étendu.

L’écriture phonétique, dont ie premier je publiais Y alphabet appuyé sur de très-nombreuses applications , se découvrait déjà à mes yeux sous son véritable jour, c’est-à-dire , comme partie essentielle, nécessaire et inséparable de Y écriture hiéroglyphique; en un mot, comme l’ame même de ce dernier système. Je me proposai donc aussitôt de réunir ces nouveaux résultats de mes études , bien plus importans que les premiers, dans un grand ouvrage où ils pourraient être convenablement développés, et présentés dans toute l’étendue et de leurs applications et de leurs conséquences.

Mais je me trouve forcé d’en devancer l’époque , et en même temps de produire aujourd’hui (1824) ces nouveaux faits et ces nouvelles déductions , d’une manière très*sommaire, il est vrai, mais qui cependant ne leur fera rien perdre ni de leur certitude ni de l’intérêt qu’ils me paraissent susceptibles d’inspirer.

Les résultats consignés dans ma Lettre à l’illustre et vénérable secrétaire perpétuel de l’Académie des belleslettres, excitèrent, par leur nouveauté et par leurs conséquences inattendues, une attention bienveillante, et qui me sembla leur donner un véritable prix : la lecture des noms propres hiéroglyphiques grecs ou romains, tracés sur de grands mon u mens de style égyptien , décida beaucoup de discussions relatives à la plus ou moins grande antiquité de certains édifices , et jeta ainsi lesfondemens solides delà chronologie des monumens

de l’Égypte , point très-essentiel des études historiques, et sur lequel les doctes travaux de M. Letronne, d’après les inscriptions grecques , avaient déjà établi des principes dont mon alphabet a complètement démontré la certitude, en me conduisant, "par cette voie si différente , à des résultats tout-à-fait semblables. Le monde savant connaît déjà les premiers fruits des recherches de cet habile critique sur les inscriptions grecques et latines de l’Egypte, appliquées à l’histoire civile et religieuse de cette contrée (i); il a dédié cet ouvrage aux personnes qu’il juge avoir le plus contribué à augmenter nos connaissances sur les antiquités égyptiennes; il a bien voulu me comprendre dans cet obligeant hommage, et je m’empresse de saisir cette première occasion de lui en témoigner publiquement toute ma gratitude.

Parmi les monumens qui fixaient à un très-haut degré l’attention générale , à l’époque où parut ma Lettre sur l’alphabet hiéroglyphique, les zodiaques égyptiens d’Esné et de Dendéra tenaient le premier rang. On avait produit une foule d’opinions toutes différentes, et les auteurs de ces écrits ne s’étaient rencontrés que sur un seul point, en prenant tous pour fondement de leur travail, ce qu’on a considéré comme un thème astronomique , avant d’examiner s’il y en avait réellement un d’exprimé sur ces anciens tableaux, ce dont toutefois il pourrait être permis de douter, d’après les différences

(i) Recherches pour servir a l’histoire de l’ Egypte ; Paris, Boulland- Tardieu, 1 823 , in-8.°

et même les contradictions qui existent dans ies explications de ce thème, données par ies hommes les plus capables d’en reconnaître l’expression réelle , et par suite la véritable époque. C’est au milieu de ces fluctuations , si ardemment entretenues par tant de vues diverses, et sans que la science trouvât aucun résultat positif dans la bonne foi même de ceux qui avaient traité la question, que mon alphabet vint lever, j’ose le dire, toute incertitude, et nous faire lire sur le zodiaque circulaire de Dendéra un titre impérial romain; sur le grand édifice au-dessus duquel il est placé, les titres, les noms et les surnoms des empereurs Auguste, Tibère , Claude, Néron, Domitien , &c.; sur le portique d’Esné, où un autre zodiaque a été sculpté, et qu’on a cru antérieur de plusieurs siècles à celui de Dendéra, des noms propres encore romains, ceux de Claude et d’Autonin le Pieux : d’où il est résulté, avec une entière évidence, que cfes monumens, plus astrologiques , à mon avis, qu: 'astronomiques , appartiennent irrévocablement au temps de la domination romaine en Égypte.

Je reconnais que l’à-propos de ces applications de mon alphabet hiéroglyphique est une des causes de son succès , et un des motifs qui m’ont valu les plus honorables et les plus flatteurs encouragemens. On me permettra d’y voir aussi les preuves mêmes de la certitude de ma découverte, puisque tant d’opinions, contrariées par ses résultats, ne m’ont opposé jusqu’ici que de sourdes rumeurs, dont on s’est dispensé de faire la confidence au public. Mon alphabet hiéroglyphique était en effet appuyé sur tant de faits et d’applications

probantes, que je devais redouter, moins des contradicteurs, que des prétentions au partage de ma découverte.

C’est aussi ce qui arriva, non pas en France, mais à l’étranger; et à cet égard, personne n’est plus disposé que moi à excuser des prétentions semblables, tout en les combattant, lorsqu’elles paraissent avoir leur source dans un sentiment toujours respectable , l’esprit national.

Un journal littéraire , éminemment anglais , le Quarterly Review (i), donna le premier signal de ces prétentions. Son article est anonyme; et l’auteur, tout en avouant et en répétant que mon alphabet, qu’il réimprime en l’abrégeant, met sans aucun doute chacun en e'tat de lire les noms grecs et romains écrits en hiéroglyphes sur les monumens de l’Egypte , se hâte d’abord de prononcer magistralement, malgré cet avantage de lire et d’écrire avec la plus grande facilité tous ces noms qui se trouvent sur les monumens égyptiens , et même d’écrire avec mon alphabet des billets doux , comme il nous apprend que la coutume s’en est déjà établie parmi les petits-maîtres de Paris , que cependant nous ne sommes pas avancés d’un seul iota dans la connaissance du sens d’un seul de ces caractères sacrés ; ensuite , et à tout hasard , il me conteste la priorité de la découverte de l’alphabet hiéroglyphique, pour en faire honneur à son compatriote M. le docteur Young : enfin, cet anonyme dé-

(i) N.° LV, Février 1823, pag. 188 à 197.

clare, toujours de par lui, que l’écriture phonétique ne fut en usage en Égypte que du temps de la domination des Grecs et des Romains ; il va même jusqu’à se dire enclin à croire que la transcription des noms e'trangers ên hiéroglyphes est une invention des Grecs; et qu’en conséquence, mon alphabet n’est absolument d’aucune espèce d’utilité, ni pour les monumens antérieurs aux Grecs, ni pour i’intelligence des textes hiéroglyphiques, de quelque époque qu’ils puissent être.

Je me serais abstenu de répondre à ces assertions si hasardées de l’anonyme du Quarterly Review , si je ne les avais vues reproduites en grande partie dans un nouvel ouvrage de M. le docteur Young, intitulé an Account of some recent discoveries in hieroglyphical littérature, and Egyptian anîiquities ; including the author s original alphabet, as extended by M. Champollion. Londres, 1823, in-8.°

Obligé d’examiner à fond ce même ouvrage, en ce qui concerne la découverte de l’alphabet hyéroglyphique , je m’efforcerai de rester dans les limites de la plus stricte impartialité , sur-tout puisqu’il s’agit d’une personne qui a tant d’autres titres aux suffrages de l’Europe savante.

Je me hâte donc de déclarer la haute estime que je professe pour la personne et les travaux de M. le docteur Young, et de reconnaître qu’il a, le premier, publié quelques notions exactes sur les écritures antiques de l’Egypte; qu’il a aussi, le premier, établi quelques distinctions vraies, relativement à la nature générale de ces écritures, en déterminant, par une

çomparaison matérielle des textes, la valeur .de plusieurs groupes de caractères. Je reconnais encore qu’il a publié avant moi ses idées sur la possibilité de l’existence de quelques signes de son , qui auraient été employés pour écrire en hiéroglyphes les noms propres étrangers à l’Égypte; enfin, que M. Young a essayé aussi le premier, mais sans un plein succès, de donner une valeur phonétique aux hiéroglyphes composant les deux noms Ptolémée et Bérénice .

Mais j’attends également de sa justice qu’il reconnaîtra à son tour, et avec la même franchise, qu’au moment où j’ai été admis à lire à l’Académie des belleslettres ( le 27 septembre 1822 ) mon Mémoire sur les hiéroglyphes phonétiques , publié le mois suivant sous le titre de Lettre à M. Dacier, il n’avait encore, i.° aucune idée fixe sur l’existence ni sur la nature générale de l’écriture phonétique hiéroglyphique; 2.0 ni aucune certitude sur la valeur, ou alphabétique, ou syllabique, ou dissyllabique, qu’il avait attribuée à onze des treize signes hiéroglyphiques qui composent réellement les noms Ptolémée et Bérénice, les seuls que le savant Anglais ait essayé d’analyser.

M. le docteur Young reconnaîtra de plus que même la nature phonétique de ces onze signes devait lui sembler d’autant plus douteuse, qu’appliquées à d’autres noms propres hiéroglyphiques, les valeurs qu’il supposait à ces signes ne l’ont conduit, je ne dis pas à la lecture d’un seul autre nom , mais pas même à soupçonner, avec quelque espèce de raison, la nature phonétique d’un seul autre de ces noms; tel, par

exemple , que celui de Cléopâtre , de l’obélisque de Phiiæ transporté en Angleterre, et dont il a eu la copie long-temps avant moi, qui ne l’ai connue qu’à Paris par l’obligeance de M. Letronne. Et il devait en être ainsi pour M. le docteur Young, puisque, sur - oii'ic des caractères dont il a voulu assigner les valeurs, celles de huit d’entre eux sont inexactes; ce qui explique encore assez clairement pourquoi, ni M. le docteur Young, ni aucun autre savant, n’a songé, durant trois années, à tirer le moindre parti de la petite série de signes présumés phonétiques , insérée par le savant Anglais dans l’Encyclopédie britannique dès i 8 i c> : mon alphabet seul y a ramené et l’auteur et le public.

Je crois également que M. le docteur Young ne peut refuser de reconnaître aussi qu’au moment où je publie ce Précis du système hiéroglyphique (1824), ses travaux ne nous ont fourni aucune lumière certaine, ni sur la constitution intime, ni sur l’ensemble de ce système d’écriture; que nous ignorons encore les diverses sortes de caractères qu’elle emploie, sa marche et ses combinaisons; qu’enlin, abstraction faite des signes figuratifs , nous n’avons aucune notion précise du mode par lequel les groupes de caractères hiéroglyphiques dont M. Young peut croire avoir fixé la valeur (1), exprimeraient les idées dont ces groupes seraient les signes, selon son opinion.

(1) Ces caractères et ces groupes hiéroglyphiques sont gravés dans les planches 74 à 78 du IV. c volume, Supplément de l’Encyclopédie

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