C. Récriture démotique ou populaire
Ai. L’écriture hiéroglyphique ou sacrée consistait dans l’emploi simultané de signes de trois espèces bien distinctes :
a. De caractères figuratifs , ou représentant l’objet même qu’ils servaient à exprimer;
h. De caractères symboliques , tropiques ou énigmatiques, exprimant une idée par l’image d’un objet physique qui avait une analogie vraie ou fausse, directe ou indirecte, prochaine ou très-éloignée, avec l’idée à exprimer;
c. De caractères phonétiques exprimant les sons encore par le moyen d’images d’objets physiques.
A 2 . Les caractères figuratifs et les caractères symboliques sont employés , dans tous les textes, en moindre proportion que les caractères phonétiques.
A 3. Les caractères phonétiques sont de véritables signes alphabétiques qui expriment les sons des mots de la langue égyptienne parlée.
A4- Tout hiéroglyphe phonétique est l’image d’un objet physique dont le nom , en langue égyptienne parlée, commençait par la voix ou par i ’ articulation que le signe lui-même est destiné à exprimer.
A 5. Les caractères phonétiques se combinent entre eux pour former des mots, comme les lettres de tout autre alphabet, mais se superposent souvent et d’une manière variée, suivant la disposition du texte, soit en colonnes perpendiculaires, soit en lignes horizontales.
A 6 . Les voyelles médiales des mots écrits en hiéroglyphes phonétiques sont très -souvent supprimées, comme dans les écritures hébraïque , phénicienne et arabe moderne.
A 7. Chaque voix et chaque articulation pouvaient, en conséquence du principe posé (A4), être représentées par plusieurs signes phonétiques différens, mais étant des signes homophones.
A 8. L’emploi de tel caractère phonétique, plutôt que celui de tel autre , son homophone , était souvent réglé sur des considérations tirées de la forme matérielle du signe employé, et de la nature de l’idée exprimée par le mot qu’il s’agissait d’écrire en caractères phonétiques.
A p. Les divers hiéroglyphes phonétiques destinés à représenter les voix, c’est-à-dire, les signes voyelles, 11’ont point un son plus fixe que i’aleph N, le iod ’ et le vau ) des Hébreux, i’élif î , le waw j et l’ya des Arabes. ,
A ïo. Les textes hiéroglyphiques présentent trèsfréquemment des abréviations de groupes phonétiques.
A 11. Les caractères phonétiques, élémens nécessaires et inséparables de l’écriture hiéroglyphique égyptienne, existent dans les textes égyptiens des époques les plus anciennes comme les plus récentes.
A 12. J’ai déjà fixé la valeur de plus de cent caractères hiéroglyphiques phonétiques , parmi lesquels se trouvent ceux qui se montrent le plus fréquemment dans les textes de tous les âges.
A 13. Toutes les inscriptions hiéroglyphiques tra-
cées sur les monumens de style égyptien , se rapportent à un seul et même système d’écriture, composé, comme on l’a dit, de trois ordres de signes employés simultanément.
A 14. Il est prouvé, par une série de monumens publics, que l’écriture sacrée , tout à-la* fois figurative , symbolique et phonétique , fut en usage sans interruption, en Égypte, depuis le xix.e siècle avant l’ère vulgaire, jusqu’à la conversion totale des Égyptiens au christianisme , sous la domination romaine , époque à laquelle toutes les écritures égyptiennes furent remplacées par l’écriture copte , c’est-à-dire , par l’alphabet grec , accru d’un certain nombre de signes d’articulations tirés de l’ancienne écriture démotique égyptienne.
A i 5. Certaines idées sont parfois représentées dans un même texte hiéroglyphique, tantôt par un caractère figuratif, tantôt par un caractère symbolique, tantôt enfin par un groupe de signes phonétiques , exprimant le mot signe de cette même idée dans la langue parlée.
A 1 6. D’autres idées sont notées, soit par un groupe formé d’un signe fguratif et d’un signe symbolique , soit par l’alliance d’un signe figuratif ou symbolique avec des caractères phonétiques.
A 17. Certains bas-reliefs égyptiens ou peintures composées d’images d’êtres physiques et sur -tout de figures monstrueuses groupées et mises en rapport, n’appartiennent point à l 'écriture hiéroglyphique ; ce sont des scènes purement allégoriques ou symboliques, et que les anciens ont distinguées sous la dénomination d’anaglyphes , nom que nous devons leur conserver.
A 18. Un certain nombre d’images étaient communes à Récriture hiéroglyphique proprement dite , et au système de peinture ou si l’on veut même d’écriture qui produisait les anaglyphes.
A 19. Les anaglyphes semblent être des pages de cette écriture secrète que les anciens auteurs grecs et romains nous disent avoir été connue seulement des prêtres et de ceux qu’ils initiaient à leurs mystères. Quant à l’écriture hiéroglyphique , elle ne fut jamais secrète; et tous ceux qui, en Égypte , recevaient quelque éducation , en possédaient la connaissance.
A 20. Deux nouveaux systèmes d’écriture dérivèrent avec le temps de l’écriture hiéroglyphique, et furent inventés pour rendre l’art d’écrire plus rapide et plus usuel.
B 2 1. L’écriture hiératique ou sacerdotale n’est qu’une simple tachygraphie de l’écriture sacrée et en dérive immédiatement; et dans ce second système, la forme des signes est considérablement abrégée.
B 22. Il se compose encore , à la rigueur, de signes figuratifs , de signes symboliques et de signes phonétiques ; mais les deux premiers ordres de caractères sont souvent remplacés, soit par des groupes de caractères phonétiques , soit par des caractères arbitraires qui ne conservent plus la forme de leur signe correspondant dans le système hiéroglyphique.
B 23. Tous les manuscrits hiératiques existans , et nous en possédons des époques pharaoniques , de l’époque grecque et de l’époque romaine , appartiennent à un seul système, quelque différence que l’on puisse
trouver d’ailleurs au premier coup d’œil dans le tracé des divers caractères.
B 24. L’emploi de l’écriture hiératique paraît avoir été borné à la transcription des textes roulant sur des matières sacrées ou scientifiques, et à quelques inscriptions toujours religieuses.
C 25. L’écriture démotique , épistolographique ou enchoriale, est un système d’écriture distinct de \ hiéroglyphique , et de l’ hiératique dont il dérive immédiatement.
C 26. Les signes employés dans l’écriture démotique ne sont que des caractères simples empruntés à l’écriture hiératique.
C 27. L’écriture démotique exclut à très-peu près tous les caractères figuratifs.
C 28. Elle admet toutefois un certain nombre de caractères symboliques , mais seulement pour exprimer des idées essentiellement liées au système religieux.
C 2p. La plus grande partie de chaque texte démotique consiste en caractères phonétiques ou signes de sons.
C 30. Les caractères employés dans l’écriture démotique sont de beaucoup moins nombreux que ceux des autres systèmes.
C 31. Dans l’écriture démotique, les voyelles médiales des mots , soit égyptiens , soit étrangers à la langue égyptienne, sont très-souvent supprimées, ainsi que cela arrive dans les textes hiératiques et hiéroglyphiques.
Ff *
C 32. Comme les écritures dont elle dérive, la démotique peut exprimer chaque consonne ou chaque voyelle, au moyen de plusieurs signes très-différens de forme, mais entièrement homophones. Toutefois le nombre des homophones démotiques est loin d’être aussi grand que dans l’écriture sacrée et dans l’écriture sacerdotale. * V
C 33. L’écriture démotiqne , l’écriture hiératique et l’écriture hiéroglyphique ont été simultanément en usage, et pendant une longue série de siècles, dans toute l’étendue de l’Égypte.
Les applications nombreuses que j’ai eu occasion de faire de ces principes fondamentaux à des textes appartenant aux trois espèces d’écritures égyptiennes, ont déjà acquis aux études historiques, des faits nouveaux, des données qui ne sont point sans importance, et des moyens dont on peut facilement apprécier l’étendue.
La grande question de l’antiquité plus ou moins reculée des monumens de l’Égypte, soit temples, soit palais, tombeaux, obélisques ou colosses, a été irrévocablement décidée par la découverte de l’alphabet des hiéroglyphes phonétiques, et par là lecture de soixantedix-huit cartouches faisant partie des légendes hiéro glyphiques de rois Lagides ou d’empereurs romains; et c’est au temps de ces derniers que se rapportent les zodiaques d’Esné et ceux de Dendéra.
La lecture des noms propres et la traduction des légendes royales des anciens Pharaons, données dans le présent ouvrage, nous font connaître la chronologie
relative non-seulement des temples et des palais , mais celle même de chaque partie de ces constructions , ouvrage des rois du pays et véritables preuves et témoins de l’antique civilisation égyptienne : les monumens élevés par la piété et la puissance des Pharaons ou rois de race égyptienne, sont les suivans , connus pour la plupart sous les noms modernes des villes ou des villages près desquels ils sont situés : les ruines de San (l’ancienne Tanis), l’obélisque d’Héliopolis , le palais d’Abydos, ou d’ El-Arabah , un petit temple à Dendéra, Iiarnac , Louqsor , Médamoud , Qourna , le Memnonium , le palais désigné sous le nom de Tombeau d’ Osymandias , les superbes excavations de Bibatiel-ATolouk , la plupart des hypogées qui percent dans tous les sens la montagne libyque à la hauteur de Thèbes , les temples d ’ Éléphantine , et une très-petite portion des édifices de Philœ , en Egypte. Dans la Nubie, les monumens du premier style et du même temps que ceux que nous venous de nommer , sont les temples de Ghirché , de JEadi-esseboud , un des édifices de Calabsché , les deux magnifiques excavations et les colosses d’Ibsamboul , les temples d’Aniada , de Derry, de Moharraka , de Semné ; enfin celui de Soleb , vers les frontières de l’Éthiopie.
Les seuls monumens bien connus de l’époque grecque et romaine, sont, en Égypte, le temple de Bahbéit , le Qasr-Kéroun , le portique de Kau- el-Kebir, le grand temple et le typhonium de Dendéra , le portique d ’Esné, le temple au nord d’Esné , le temple et le typhonium d' Edfou , les temples d’Ombos , ainsi que les plus grands
des édifices de Philæ; en Nubie, enfin, fes temples de Calabsche', Dendour et Dakké.
Je ne saurais fixer les époques de quelques autres édifices connus de l’Égypte et de la Nubie , n’ayant pu me procurer les dessins des légendes royales que portent ces constructions , telles que les temples d’Hermontis, d’El-Kab, de Taoud , de Syène , d’Aschmounaïn , du Fâyoum et des Oasis.
L’histoire nationale de l’Égypte a déjà recueilli de nombreuses certitudes : j’ai reconnu lés noms de ses plus grands princes inscrits sur des monumens élevés sous leur règne ; les exploits des plus fameux de ces rois, Misphraîhoutmosis , Thouthmosis , Aménophis II , Ramsès- Meiamoun , Ramsès le Grand, Se'sonchis , &c. , personnages dont la critique moderne, trop prévenue contre les témoignages des écrivains grecs et latins , contestait déjà l’existence, rentrent enfin dans le domaine de l’histoire , l’agrandissent et en reculent les limites jusqu’ici trop rétrécies. Les détails mêmes des grands événemens de leur.vie politique ne sont point à jamais perdus pour nous, et des copies exactes des bas-reliefs historiques et des innombrables inscriptions qui les accompagnent sur les pylônes et les longs murs d’enceinte des palais deThèbes, pourront suppléer, à leur égard, au silence des auteurs classiques. Il serait tout-à-fait digne d’un gouvernement ami des lettres de provoquer et d’encourager des voyageurs convenablement préparés, à ravir enfin à l’oubli ces premières et vénérables pages des annales du monde civilisé.
Appliquée enfin aux monumens de tous les genres , ma théorie du système hiéroglyphique nous apprend déjà leur destination réelle , les noms des princes ou des simples particuliers qui les firent exécuter, soit pour honorer les dieux ou les souverains de l’Égypte, soit pour perpétuer la mémoire des pareils auxquels ils avaient survécu. Par mon alphabet encore , j’ai distingué sur ces monumens les divinités égyptiennes mentionnées dans les auteurs grecs , et celles bien plus nombreuses dont iis n’ont point parlé ; j’ai retrouvé dans les textes hiéroglyphiques leur hiérarchie donnée par l’ordre même de leur affiliation ; ailleurs, des généalogies des races royales, et plus souvent celles des familles particulières : il m’a été possible enfin de réunir une foule de détails curieux sur divers sujets , et dont nous ne trouvons aucune trace dans les écrits des Grecs ou des Latins qui ont parlé des Égyptiens.
Mais ce n’est point à l’histoire seule de l’Égypte proprement dite que les études hiéroglyphiques peuvent fournir de précieuses lumières ; elles nous montrent déjà la Nubie comme ayant, aux époques les plus reculées , participé à tous les avantages de la civilisation égyptienne. L’importance , le nombre et sur-tout l’antiquité des monumens qu’on y admire, édifices contemporains de tout ce que la plaine de Thèbes offre de plus ancien , sont déjà , pour l’historien , des faits capitaux qui l’arrêtent en ébranlant les bases du système adopté jusqu’ici sur l’origine du peuple égyptien. Il doit se demander, en effet, si la civilisation de Thèbes a remonté le Nil , la peuplade
qui forme ia nation égyptienne venant de l’Asie , ou bien si cette civilisation, arrivant du midi, descendant avec le fleuve sacré, ne s’est pas établie d’abord dans la Nubie , ensuite dans la partie la plus méridionale de la Thébaïde , et si , s’avançant successivement vers le nord , elle n’a point enfin , secondée par les efforts du fleuve, repoussé les eaux de la Méditerranée , et conquis pour l’agriculture la vaste plaine de 1a basse Égypte , contiguë à l’Asie. Dans cette hypothèse nouvelle , les Égyptiens seraient une race propre à l’Afrique, particulière à cette vieille partie du monde, qui montre par-tout des traces marquées d’épuisement et de décrépitude.
La constitution physique, les mœurs, les usages et l’organisation sociale des Égyptiens , n’avaient jadis , en effet , que de très-faibles analogies avec l’état naturel et politique des peuples de l’Asie occidentale , leurs plus proches voisins. La langue égyptienne enfin n’avait rien de commun, dans sa marche constitutive, avec les langues asiatiques : elle en diffère tout aussi essentiellement que les écritures de l’Égypte diffèrent des anciennes écritures des Phéniciens , des Babyloniens et des Perses. Ces deux derniers faits paraîtront déjà concluais, et peuvent trancher la question en faveur de la seconde hypothèse, l’origine africaine des Égyptiens, aux yeux des savans qui se sont occupés de l’histoire de 1a migration des anciens peuples. Tout semble , en effet, nous montrer dans les Égyptiens un peuple tout-à-fait étranger au continent asiatique.
On conçoit difficilement aussi que la peuplade,
souche première de la nation égyptienne , à quelque état inférieur de civilisation qu’on la suppose, ait pu se fixer et se propager d’abord dans la vallée de l’Égypte, entre la première cataracte et la Méditerranée, terrain exposé annuellement à une longue et complète inondation. C’est bien plutôt sur un point plus élevé, dans un pays que l’inondation ne couvre jamais entièrement, que durent être faits les premiers établissemens ; et sous ce rapport, la Nubie, et mieux encore l’Éthiopie, présentèrent de tout temps des localités avantageuses.
Les mon u mens de la Nubie sont, en effet, couverts d’hiéroglyphes parfaitement semblables, et dans leurs formes, et dans leurs dispositions, à ceux que portent les édifices de Thèbes : on y retrouve les mêmes élémens, les mêmes formules, les mêmes mots, la même langue ; et les noms des rois qui élevèrent les plus anciens d’entre eux , sont ceux mêmes des princes qui construisirent les plus anciennes parties du palais de Karnac à Thèbes. Les ruines du bel édifice de Soleb, situé sur le Nil, à près de cent lieues plus au midi que Philæ, frontière extrême de l’Égypte, "sont, à notre connaissance, la construction la plus éloignée qui porte la légende royale d’un roi égyptien. Ainsi, dès le commencement de la xvm.e dynastie des Pharaons, c’est-à-dire près de 3600 ans avant l’époque présente, la Nubie était habitée par un peuple parlant la même langue , se servant de la même écriture , ayant la même croyance , et soumis aux mêmes rois que les Égyptiens.
Mais, depuis Soieb jusque vers le quinzième degré de latitude boréale, toujours plus au midi et en remontant le Nil, dans l'ancienne Éthiopie, et sur un espace de plus de cent lieues, sont dispersés une foule d’autres grands monumens qui tiennent à très-peu de chose près au même système général d’architecture que les temples delà Nubie et de l’Égypte. Ils sont également décorés d'inscriptions hiéroglyphiques, et représentent des dieux qui portent en écriture sacrée les mêmes noms et les mêmes légendes que les divinités sculptées sur les temples de l’Égypte et de la Nubie. La même analogie existe dans les titres et dans les formes des légendes royales ; mais les noms propres des rois inscrits sur les édifices de ï Ethiopie , en caractères hiéroglyphiques phonétiques, venus à ma connaissance, n’ont absolument rien de commun avec les noms propres des rois égyptiens mentionnés dans la longue série chronologique de Manéthon. Aucun d’eux ne se retrouve non plus , ni sur les monumens de la Nubie, ni sur ceux de l’Egypte.
Il résulte de cet état de choses, établi par l’examen des nombreux dessins de monumens de l’Éthiopie rapportés par notre courageux voyageur M. Caillaud, qu’il fut un temps où la partie civilisée de l’Éthiopie, la presqu’île de Méroé, et les bords du Nil entre Méroé et Dongola, étaient habités par un peuple qui avait une langue, une écriture, une religion et des arts semblables à ceux de l’Égypte, sans dépendre pour cela des rois égyptiens ou de Thèbes ou de Memphis.
Ce fait important doit devenir, sans aucun doute, un des éiémens principaux de toute recherche sur les ori-
gines égyptiennes; et il rien subsiste pas moins, quoiqu’on trouve à Barkai et à Méroé des constructions d’époques assez récentes : en Éthiopie comme en Nubie et en Égypte , des m on u mens fort anciens sont mêlés avec d’autres qui appartiennent à des temps pius rapprochés de nous; ii ne s’agit que de distinguer ceux qüi existèrent dans cette contrée lointaine, avant que l’influence des Grecs et des Romains eût corrompu les arts, en même temps que les institutions de ses habitans;
C’est donc encore en perfectionnant et en appliquant nos connaissances sur le système hiéroglyphique, écriture commune aux plus anciens Éthiopiens et aux Égyptiens , ainsi que le dit si formellement Diodore de Sicile (i) , que nous arracherons à un oubli total les documens historiques consignés sur les monumens éthiopiens de toutes les époques ; et quelque peu étendus qu’ils puissent être , ils suffiront, selon toute apparence, pour décider irrévocablement la grande question de f origine éthiopienne de la population , des arts et des institutions premières de l’Égypte.
Quoi qu’il en soit, l’écriture hiéroglyphique reçoit, par ces divers faits nouvellement acquis à la science, un plus haut degré d’importance, puisque, loin d’être circonscrit dans les limites naturelles de l’Égypte, l’usage de cette écriture était commun aux Nubiens, aux Ethiopiens, aux habitans des Oasis, comme aux Égyptiens eux-mêmes; c’est-à-dire , en d’autres termes, que l’écriture sacrée des Égyptiens fut jadis l’écriture
(i) Bihlioth, lib. i.
nationale d’une famille des peuples très-anciennement civilisés dans le nord-est de l’Afrique.
On doit croire que tous ces résultats si neufs et d’un intérêt si général pour les études historiques , se multiplieront et acquerront plus d’étendue à mesure que nous avancerons dans l’intelligence des textes hiéroglyphiques; et la possibilité de pénétrer dans le sens entier de toutes ces inscriptions, m’est, j’ose le dire, complètement démontrée. On y parviendra en se livrant d’abord à quelques travaux qui exigent, il est vrai, et du temps et une patience soutenue, mais dont le but et la direction nous sont bien indiqués, et par les principes fondamentaux que nous venons de reconnaître, et par le succès des applications que j’en ai déjà faites.
Une très -grande partie des caractères qui composent toute inscription hiéroglyphique , expriment , et l’on ne saurait plus en douter , des voix et des articulations, c’est-à-dire, des mots de la langue parlée des Egyptiens; or, les textes coptes , heureusement assez multipliés en Europe , nous ont conservé, écrits en caractères grecs , une très-grande partie des mots de cette langue égyptienne, et nous pouvons étudier dans ces textes la grammaire, les idiotismes et le génie de la langue parlée des anciens Egyptiens. Il ne s’agit plus que de reconnaître dans les textes hiéroglyphiques tous les caractères destinés à exprimer les sons des mots de la langue parlée.
J’ai déjà assuré la valeur d’un très-grand nombre de ces hiéroglyphes phonétiques ou signes de sons. Il existe un moyen certain de reconnaître celle de tous les autres
signes homophones de cette classe ; il consiste , et je l’ai déjà éprouvé avec un plein succès , dans la comparaison attentive des textes hiéroglyphiques roulant sur une même matière, et dans lesquels les mêmes idées sont exprimées dans un même système d’écriture.
Il serait fort difficile, sans doute, de s’assurer si deux textes conçus dans une écriture dont on ignorerait les élémens, traitent ou non d’une même matière ; mais ce cas ne s’applique point aux manuscrits égyptiens : car n’eussions-nous aucune notion sur la valeur d’un seul caractère hiéroglyphique ou hiératique , le plus léger examen suffirait cependant pour nous convaincre que tous les manuscrits égyptiens trouvés suides momies , soit en hiéroglyphes , soit en caractères hiératiques , se rapportent presque tous à un type primitif, et ne sont que des copies perpétuelles et plus ou moins complètes d’un seul et même rituel funéraire.
Chaque son de la langue égyptienne pouvant , comme nous l’avons vu , être exprimé par plusieurs caractères différant de forme et non de valeur , il est arrivé que dans un texte on n’a point toujours employé pour ce son précisément le même signe que dans un autre texte. Une collation suivie de plusieurs textes du rituel nous fera donc connaître de nouveaux caractères phonétiques , et accroîtra d’autant notre Tableau des signes homophones.
Le même avantage résultera de la collation des rituels hiéroglyphiques avec ces mêmes rituels en écriture hiératique. J’ai déjà établi, dans un travail parti-
culier, la correspondance fixe des signes hiératiques avec les signes hiéroglyphiques ; et toutes les fois que la collation des deux rituels présentera dans ie rituel hiératique un caractère qui n’est point f équivalent fixe dé i’hiéroglyphe auquel il correspond dans ie rituel hiéroglyphique, en cherchant dans ie Tableau générai de correspondance des deux écritures i’ hiéroglyphe dont le signe hiératique est ie représentant habituel, on connaîtra alors un nouvel hiéroglyphe phonétique , un homophone de i’hiéroglyphe que porte ie rituel hiéroglyphique.
Nous parviendrons enfin , et par un procédé à-peuprès pareil, à ia vaieur phonétique de plusieurs autres signes dont ie son nous est inconnu , en collationnant aussi divers textes hiératiques du rituel funéraire.
Des comparaisons semblables et tout aussi fructueuses peuvent être faites entre les inscriptions des basreiîefs mythiques , les stèles funéraires , les légendes des momies, &c. , qui, quoique en fort grand nombre, se réduisent toutefois à une certaine série de formules habituelles.
Ces divers moyens, employés avec persévérance, et leurs résultats contrôlés en quelque sorte les uns par les autres, compléteront, avec le temps, le tableau des signes phonétiques qui forment la première classe de caractères hiéroglyphiques.
Les caractères figuratifs, qui forment la seconde, s’expliquent assez par eux-mêmes , puisqu’ils représentent l’objet même dont ils retracent les formes.
Il ne resterait plus qu’à trouver une méthode pour
reconnaître la valeur des caractères symboliques; et c’est là l’obstacle qui semble devoir retarder le plus l’intelligence pleine et entière des textes hiéroglyphiques.
Mais heureusement pour notre curiosité , je dirai aussi pour l’intérêt de l’histoire , cette troisième classe de caractères paraît être, dans un sens, la moins nombreuse de toutes , et c’est précisément celle dont les auteurs grecs se sont le plus occupés. Nous trouvons dans les anciens des détails précieux sur les signes de cet ordre qui ont plus particulièrement fixé leur attention , parce qu’ils tenaient à une méthode graphique toute particulière. Clément d’Alexandrie , Eusèbe, Diodore de Sicile, Plutarque et Horapollon nous font connaître la valeur d’un grand nombre d’entre eux.
D’un autre côté , les caractères symboliques sont , pour la plupart , des signes très-compliqués, et se rapportent plus spécialement aux idées religieuses; les rituels funéraires qui se rapportent aussi au culte égyptien , contiennent nécessairement une très-grande partie de ces signes symboliques : or, nous avons, dans les textes hiératiques de ces mêmes rituels , un moyen certain d’arriver à i 'intelligence de ces caractères symboliques ; car l’écriture hiératique n’étant point représentative de sa nature , exclut les images d’objets compliqués , comme le sont beaucoup de symboles ; et j’ai observé que là où le texte hiéroglyphique emploie un seul signe qui est symbolique , le texte sacerdotal correspondant le remplace souvent par un groupe de deux , de trois ou de quatre caractères. Il est évident , dès-lors , que le texte hiératique repoussant le signe symbolique, exprime le
sens même de cette image par des caractères phonétiques représentant ie mot égyptien , signe de l’idée qui est exprimée par ce signe symbolique même. Outre cela, il arrive fort souvent aussi que, sur deux textes hiéroglyphiques , l’un emploie le signe symbolique , et l’autre le signe figuratif ou groupe phonétique équivalent. Nous avons donc le droit d’espérer que, par ces différentes opérations, et par des recherches et des comparaisons multipliées , nous parviendrons à fixer le sens propre de ceux d’entre les caractères symboliques dont la valeur ne nous est point encore connue.
Tel est l’ensemble des travaux qui restent à exécuter pour compléter les notions que nous avons déjà obtenues sur le système graphique des anciens Égyptiens. Ces travaux sont possibles , et deviendront d’autant plus prompts et plus faciles, à mesure que les monumens égyptiens abonderont davantage en Europe. Les inscriptions bilingues que l’on pourra découvrir en Égypte , et la publication de celles qui existent en France , en Italie ou en Angleterre , contribueront essentiellement aux progrès de cette nouvelle étude; et parmi les matériaux qui lui sont les plus nécessaires, se placent sur-tout les manuscrits soit hiéroglyphiques, soit hiératiques , soit démotiques ; car il n’en est pas un seul, quelque peu important qu’il paraisse d’abord, qui ne puisse souvent être d’un grand secours, et nous fournir des documens d’une utilité véritable.
Qu’il me soit permis, en finissant, d’exprimer un vœu que partageront sans doute tous ..o amis des sciences : qu’au milieu de la tendance générale des
esprits vers les études solides , un Prince , sensible à la gloire desjettres , réunisse dans ia capitale de ses États les plus importantes dépouilles de l’antique Égypte, celles où elle inscrivit, avec une persévérance sans exemple, son histoire religieuse , civile et militaire ; qu’un protecteur éclairé des études archéologiques accumule dans une grande collection les moyens d’exploiter avec fruit cette nouvelle mine historique , presque vierge encore, pour ajouter ainsi à l’histoire des hommes les pages que le temps semblait nous avoir à jamais dérobées. Puisse cette gloire nouvelle , car toute institution éminemment utile est aussi éminemment glorieuse , être réservée à notre belle patrie! Heureux si mes constans efforts peuvent concourir à l’accomplissement de si nobles desseins (i) !
( i ) Ce vœu a été réalisé en 1 826 , par la munificence royale , qui a fondé un Musée égyptien au Louvre. Les accroissemens considérable-, qu’il a reçus depuis sont de nouveaux témoignages de cette haute protection dont le Roi honore toutes les connaissances utiles,