Telles sont les principales distinctions qu'il
est utile d'établir dans les méthodes d’après lesquelles furent tracés les caractères hiéroglyphiques: ces différences ne constituent point trois écritures particulières ; ce ne sont simplement que des manières plus ou moins parfaites, plus ou moins expéditives, d’écrire, de graver ou de peindre les élémens d’un seul et même système graphique.
14. L’éclat des couleurs variées ajouté aux signes hiéroglyphiques , et la nature matérielle de ces signes , prouvent que l’art de l’écriture fut, en Egypte, essentiellement lié à l’art de peindre; ou plutôt ce n’était qu’un seul et même art, arrivant au même but par les mêmes moyens, l’imitation des objets , avec cette seule différence que la peinture procédait toujours au propre, tandis que l’écriture fut souvent forcée de recourir à des formes tropiques pour exprimer un certain ordre de choses qui, ne tombant point sous les sens, échappaient au pinceau du peintre pour devenir la propriété exclusive de l’écrivain; il fut donc naturel en Egypte , plus que par-tout ailleurs, que, dansfalangue parlée qui a conservé l’empreinte bien caractérisée des mœurs et des usages primitifs, un même mot exprimât faction de peindre et celle d’ écrire ( i) , ï écriture et la peinture (2), le scribe et le peintre (3). Cette seule observation suffirait, s’il en étaitbesoin , pour prouver qu’à l’origine
(1) Thébain , Memphitique
(2) Thébain , Memphitique EnrcE)M.
(3) Thébain IIpErqG&<£, Memphitique II\pE^cE)M.
de la civilisation égyptienne, la première écriture usitée consista, comme au Mexique , dans la simple peinture des choses : ce système imparfait fut successivement régularisé, changea presque totalement de nature par le seul effet des progrès de l’intelligence humaine, et constitua enfin cette écriture hiéroglyphique qui couvre les édifices de l’Egypte ; système graphique aussi supérieur dans ses procédés et dans ses résultats aux peintures informes des peuples d’Anahuac, que les mo~ numens de Thèbes sont au-dessus des grossiers essais de la sculpture et de de l’architecture aztèque.
§, III. Nombre des Caractères hiéroglyphiques ,
15. L’écriture sacrée des Égyptiens, identifiée en quelque sorte avec la peinture, s’empara du domaine entier des formes physiques , et ses caractères se multiplièrent progressivement au point de former ces riches tableaux dont les élémens variés offrent un intérêt si piquant même à la simple curiosité.
Mais le nombre réel de ces signes n’est ni aussi étendu qu'il semble l’être au premier examen, ni aussi borné qu’on a voulu le croire.
Un voyageur moderne, dont les opinions sont rarement exemptes de quelque légèreté, le chevalier Bruce, assure que pendant son voyage en Égypte, et en parcourant les divers monumens antiques de cette contrée, il n’a pu compter que cinq cent quatorze (1) hiéroglyphes
(r) Voyage aux sources du Nil, tome I, pag. 135 ,
édit, de Paris.
dont les formes différassent essentiellement. Sans nous arrêter à la singulière induction qu'il en tire, savoir, que cinq cents hiéroglyphes ne pouvaient former à eux seuls une langue , concluons de notre côté que Bruce fit son recueil d'une manière bien superficielle , puisque le célèbre Georges Zoëga, en étudiant les seuls obélisques de Rome et quelques monumens renfermés dans les musées de l’Italie, parvint à recueillir une suite de neuf cent cinquante-huit signes hiéroglyphiques qu’il regardait comme bien distincts (i).
i 6. Je suis très-porté à croire que ce savant Danois a souvent noté comme signes différens, des caractères qui n’étaient au fond que des variations sans conséquence les uns des autres, puisque ayant moi-même recueilli d'après les meilleurs dessins des monumens existant en Italie , et sur-tout en étudiant un très-grand nombre de manuscrits et de monumens originaux de toute espèce, les hiéroglyphes bien évidemment distincts par leur forme , je n’ai cependant pu obtenir qu'un résultat numérique inférieur à celui de Zoëga.
On sent d’ailleurs qu’en un calcul de ce genre, il est pour ainsi dire impossible d’arriver, dans l'état actuel de nos connaissances , à un résultat rigoureusement exact : comment se défendre, en effet , de ne point compter fréquemment comme signes distincts, deux caractères différant seulement par certains détails qui n’apportaient toutefois aucun changement dans la
(i) De Origine et Usu obeVucorum , eap. 2, scct. IV, pag. 4p7*
signification : telles sont, i.® les diverses variantes de la cassolette ou encensoir, signes de la consonne B (i) , qui porte tantôt deux grains d’encens à côté de la flamme, et tantôt la flamme seule reconnaissable uniquement à sa couleur ; z.° les variantes de cette espèce de jardin , qui, toutes, n’expriment cependant que la consonne uj (schei) (2).
On est exposé tout aussi fréquemment à séparer comme signes différens, des images d’objets d’une même espèce , parce qu’ils varient assez essentiellemment dans leur forme : il a pu arriver cependant que ces images ne fussent que les signes d’une seule et même idée, et qu’il fût peu important qu’on leur donnât telle forme plutôt que telle autre, pourvu que l’espèce de l’objet représenté fût bien reconnaissable : du nombre de ces signes synonymes sont, sans aucun doute , des vases de diverses formes qui 11’expriment que la seule consonne N, et les coiffures diverses qui expriment aussi la même articulation (3).
17. Ainsi donc, ces relevés de signes hiéroglyphiques ne pourront être faits avec quelque exactitude, qu’au moment où l’on connaîtra le mode d’expression et la valeur de la plus grande partie d’entre eux; tout ce que nous tenterions de faire maintenant, se bornerait à recueillir sans aucun fruit réel les formes distinctes disséminées dans les textes hiéroglyphiques; mais ce tra-
(1) Voye^ notre Alphabet hiéroglyphique.
(2) Ibidem.
(3) Ibidem ,
vail, quelque complet qu’il fût, ne nous fournirait aucune notion véritable sur le fond de ce système graphique; le quotient de ce relevé ne donnera jamais le nombre positif des signes élémentaires de l’écriture sacrée des Egyptiens.
18. Nous pouvons seulement inférer de l’examen du matériel des textes hiéroglyphiques, que ce système d’écriture ne comptait point un aussi grand nombre d’élémens ou même de formes qu’on est porté à le croire après un examen superficiel. Le fragment du texte hiéroglyphique de la stèle de Rosette peut le prouver : les quatorze lignes plus ou moins fracturées dont il se compose, répondent à-peu-près à dix-huit lignes entières du texte grec, qui, à vingt-sept mots par ligne , ce qui est la moyenne de dix lignes , formeraient quatre cent quatre-vingt-six mots; et les idées exprimées par ces quatre cent quatre-vingt-six mots grecs le sont, dans le texte hiéroglyphique, par quatorze cent dix-neuf signes ; et parmi ce grand nombre de signes , il n’y en a que cent soixante-six de forme différente , y compris même plusieurs caractères qui ne sont au fond que des ligatures de deux signes simples.
Ce calcul établit donc que le nombre des caractères hiéroglyphiques n’est point aussi étendu qu’on le suppose ordinairement; et il semble prouver sur-tout , pour le dire en passant, que chaque hiéroglyphe n’exprimait point à lui seul une idée , puisqu’on a eu besoin de quatorze cent dix-neuf signes hiéroglyphiques pour rendre seulement quatre cent quatre-vingt-six mots
grecs, ou de quatre cent quatre-vingt-six mots grecs pour exprimer les idées notées par quatorze cent dixneuf signes hiéroglyphiques.
19. Voici toutefois le résultat approximatif que j’aî obtenu jusqu ici , en distinguant avec soin les signes hiéroglyphiques différens de forme , sur le très-grand nombre de monumens qu'il m’a été possible d’étudier* Dans cette rapide énumération , je divise les signes d’après la nature de l’objet dont chacun d’eux est
l’image :
i.° Corps célestes » . 10.