Les caractères figuratifs conventionnels
Telle est la première espèce de signes que nous
avons reconnue dans les textes hiéroglyphiques. J’ai donné à ces signes la qualification de figuratifs , en abandonnant le terme de caractères cyriologiques , employé par divers auteurs , parce que j’ai conçu des doutes assez fondés , comme on le verra plus tard, sur l’acception dans laquelle on prend ordinairement
pEttms» kk znt E£p Lxk ^eu \3?> stte ttks^ îcetE
hnW-EAa\"T ETKH TUv\ , (Zoëga, mss. copt. Mus.
Borgiam. ) « Le ciel ou le firmament n’est point placé sur les lieux de la terre, comme un toit sur une maison »
(1) Tableau général, n,3S 67, 70, 71, 73, 74, 75 et 79.
le mot >ou£jLo\oyi)w dans le passage si connu de Clément d’Alexandrie sur les écritures égyptiennes.
37. On ad it, il y a long-temps, que les caractères figuratifs avaient été la première écriture des peuples; mais cette idée, vraie sous certains rapports, devient d’une fausseté évidente par la trop grande extension qu’on a voulu lui donner.
Il est indubitable qu’un des premiers moyens qui se présentèrent à l’esprit de l’homme, soit pour perpétuer le souvenir d’un objet, soit pour communiquer certaines idées à ses semblables, fut de tracer, sur une matière quelconque , une grossière image des objets dont il voulait conserver la mémoire, ou sur lesquels , quoique absens , il voulait fixer l’attention d’autres individus de son espèce. Mais cette méthode si simple ne saurait jamais être rigoureusement appliquée qu’à la notation seule de quelques idées isolées , et ne peut , dans aucun cas et sans un secours étranger, exprimer les nombreux rapports de l’homme avec les objets extérieurs, ni tous les divers rapports de ces objets entre eux. Les circonstances de temps, parties intégrantes des objets de nos idées , et comprises dans tous nos rapports avec ces objets, ne sauraient être indiquées figurativement ; c’est donc à tort que l’on voudrait donner le beau nom d'écriture à une méthode purement représentative , incapable sur-tout d’exprimer à la rigueur la proposition la plus simple, et qui n’est, à proprement parler, que la peinture dans sa première enfance.
Si Ton voulait, avec son seul secours, perpétuer le souvenir d’un événement, on ne produirait jamais qu’un vrai tableau qui, fût-il dessiné par le crayon de Raphaël et colorié par le pinceau de Rubens, laissera toujours ignorer, soit le nom des personnages, soit l’époque, soit la durée de l’action, et ne donnera jamais à tout autre individu qu’à celui seul qui l’a composé, une idée complète du fait, la peinture ne pouvant jamais représenter qu’une manière d’être instantanée, et qui suppose toujours dans les spectateurs certaines notions préliminaires.
38. Les tableaux des Mexicains tiennent encore à cette méthode imparfaite ; mais quelque grossiers et incomplets qu’ils puissent paraître, il est certain qu’ils sont beaucoup plus que de la peinture, et qu’ils tendent déjà vers l’expression d’un autre ordre d’idées que celles des objets purement physiques.
3p. Nous ignorons , et pour toujours selon toute apparence , quels furent dans ce prétendu genre d’écriture les premiers essais des Egyptiens. Il faudrait, pour obtenir quelques données sur ce point important , avoir sous les yeux des produits de l’enfance des arts en Egypte; or, c’est ce qui n’est point. Les monu mens qui subsistent encore sur ce sol antique, quoique fort antérieurs à tout ce que nous pouvons connaître de pareil en Europe, sont les résultats et d’une sculpture assez avancée et d’une architecture parfaite. Les bas-reliefs qui les décorent sont tous accompagnés de légendes hiéroglyphiques absolument semblables
dans ies formes, les combinaisons et l’arrangement de leurs signes , aux légendes qui accompagnent , sur les derniers produits de l’art égyptien , les images des rois grecs et celles des empereurs romains. Ainsi, l’écriture hiéroglyphique égyptienne ne se présente jamais à nous que dans son état de perfection, quelque anciens que soient les textes dans lesquels nous pouvons l’étudier.
Parmi ies monumens égyptiens connus jusqu’à ce jour , ceux qui remontent à l’époque la plus reculée (ï), ont été exécutés vers le xix.c siècle avant hère vulgaire, sous la xvm.e dynastie, et iis nous montrent déjà ï écriture comme un art essentiellement distinct de la peinture et de la sculpture , avec lesquelles il reste confondu chez les peuples à peine échappés à l’état sauvage. L’écriture égyptienne de ces temps éloignés, étant la même que celle des derniers Égyptiens , il faut croire que ce système graphique était déjà arrivé à un certain degré de perfection absolue, puisque, pendant un espace de vingt- deux siècles à partir de cette époque , il ne paraît point avoir subi la moindre modification.
4o. L’histoire de la formation du système hiéroglyphique ne peut donc être connue que par déduction; et sans examiner maintenant si les Egyptiens ou leur ancêtres , quelle que soit la contrée qu’ils aient habitée, se servirent primitivement d’une simple peinture, comme les peuplades de f Océanique , pour ex-
( ï ) Voye^ ci-dessus, chap. yui.
primer vaguement un certain nombre d’idées, et, dans la suite , d'une méthode un peu plus avancée comme celle des Mexicains, contentons-nous de reconnaître d’abord que, dans leur écriture hiéroglyphique, il existe une classe de caractères qui sont une image des objets mêmes dont ils sont destinés à rappeler l’idée. Ces signes figuratifs répondent exactement à ceux que les Chinois nomment Sidng- Hîng , c’est-à-dire images, dans leur écriture.
4ï. En examinant avec attention les textes hiéroglyphiques dont nous possédons une traduction , on s’aperçoit bientôt que les caractères figuratifs ne sont point aussi nombreux qu’on pourrait le croire dans ces inscriptions, dont presque tous les signes offrent cependant des images d’objets physiques. Nous dirons en preuve de ce fait, que, dans le texte hiéroglyphique de Rosette , qui répond au tiers environ du texte grec du même monument, les seules idées chapelle, enfant, statue, aspic, pschent et stèle, sont exprimées par des caractères réellement figuratifs.
Il reste donc à savoir quel fut le mode d’expression des nombreux caractères qui , dans les textes hiéroglyphiques, sont perpétuellement entremêlés aux caractères figuratifs.
§. VII. Des Caractères symboliques.
Lorsqu’on n’a reconnu que la nature purement figurative d’un certain nombre de signes dans l’écriture
sacrée des Égyptiens, on est loin d avoir une idée exacte de ce singulier système ; car les signes de cet ordre se trouvent, pour ainsi dire, perdus au milieu d'une grande quantité d’autres, dont un certain nombre montrent, par leur forme seule, qu’ils tiennent à une méthode d’expression fort différente de celle des premiers exprimant l’idée d’un objet par la forme même de cet objet.
Quel fut donc le mode d’expression des autres caractères ? Les auteurs grecs nous fournissent à cet égard des notions précieuses , que l’autorité des monumens confirme dans toute leur étendue.
4-2. Il résulte des différentes assertions de Clément d’Alexandrie, de Diodore de Sicile, et du livre entier d’HorapolIon (1), que les Égyptiens, dans leur écriture sacrée , procédaient souvent par une méthode symbolique ou énigmatique ,
Nous avons observé, en effet, dans l’analyse de diverses inscriptions hiéroglyphiques, tentée dans nos précédens chapitres, des caractères dont chacun exprimait l’idée d’un objet dont ces mêmes caractères 11e représentaient cependant point la forme par euxmêmes. Ces signes sont évidemment du nombre de ceux que les anciens ont appelés hiéroglyphes symboliques, tropiques et énigmatiques.
4 3. Les caractères ; figuratifs suffisaient pour rappeler, même avec plus de précision que les mots de la langue
(1) Clément, Stromates, liv. V , ch. 4- — Diodpre, liv. I , ch- 81. — HorapoIIon, Hiéroglyphes , liv. I et il, passim.
îa mieux faite , le souvenir des êtres purement physiques; mais aucune idée abstraite ne pouvait être directement représentée par cette méthode.
Le procédé suivi dans f écriture sacrée pour exprimer ceux des objets de nos idées qui ne tombent point sous les sens, fut et devait être forcément semblable à celui qu'on mit primitivement en pratique pour la création des mots , signes oraux des idées intellectuelles. 11 est évident, en effet, que tout système matériel de signes ayant pour but la représentation directe des idées, ne saurait prendre d'autre route que celle qif adopta primordialement l'esprit humain dans la formation des langues parlées, lesquelles, après le geste, furent pour l’homme le premier et bien longtemps le seul moyen de communication de la pensée.
44. Le principe des langues, comme celui des écritures véritablement idéographiques, est un et identique, c’est ï imitation ; et ce principe, donné par la nature, est appliqué dune manière plus ou moins directe, et dans les langues parlées, et dans les écritures idéographiques.
4 5. Les langues procédèrent d’abord directement par imitation, en attachant plutôt tel son que tel autre à l’expression d’une idée donnée; aussi la langue de tout peuple voisin de l’état appelé sauvage, consistet-elle principalement en cette espèce de mots qu’on a nommés onomatopées , comme si leur son était imitatif des choses qu’ils signifient.
La langue parlée des Egyptiens , malgré la longue carrière de civilisation que ce peuple a parcourue avec
tant de gloire, conserva toujours Je nombreuses traces de cet état primitif ; la plupart des noms d’animaux ne sont autre chose que l’imitation , plus ou moins exacte pour notre oreille , du cri propre à chacun d’eux :
Iô
* Ane .
*5 cm. ......
Motii . ......
Lion .
T? hé
lil» •
Bœuf»
KpO^p ......
Crour
Grenouille #
qj&rc. .......
Chaou. .....
Chat »
psp. *
Rir
Cochon }
TTE^TETTHTT. . . *
Pétépép
Huppe.
£quv, £0q. .
Hfo, Hof
Serpent »
46. D’après le même principe, on ne représenta point la plupart des objets inanimés, ni des actions et manières d’être physiques, par des sons arbitraires; mais on s’efforça de prendre pour signes de cet ordre d’idées , les sons et les articulations qui semblaient les plus propres, d’après une certaine analogie, à en rappeler le souvenir; tels sont, par exemple, les mots égyptiens
CEtfCEtt .... Sensen
^oq^Eq. . . .
cnro^OYE^. .
Km.
KmKE-**. . . ,
Thaf.
Thofthef. . . .
Ouodjouedj . .
Kim
Kemkem . . . .
S on are , sonner, rendre un son .
Sputum , crachat .
Cracher.
Mâcher .
Frapper ,
Sistre , instrument de percussion .
KpAjp**. . . .
ntÀnrA
açKEàKîà . . .
tu**K
pO^pE*^. . .
u-ormEtf. . . .
ÎDEpjbEp. . .
KEq , mqE. . .
( 286 ) Kremrem. . . .
Khradjredj. . .
TeltéI
Schkeikil. . . .
Omk
Rodjredj
Monmen . . . .
Kherkher. . . .
Nef, nifé. .
Bruit.
Grincer les dents .
Stiilare, tomber goutte à goutte .
Sonnette .
A valer.
Frotter t polir.
Ébranler,
Ronfler , stertere. Souffler .
On s’aperçoit aisément, en effet, que ces mots ont une relation de son avec celui qui est produit par les objets, ou qui résulte des actions et des manières d’être physiques dont ces mots sont devenus le signe oral. Tous ces mots images sont donc parfaitement analogues dans leur formation, comme dans leur but, aux figuratifs, fondement premier de l’écriture hiéroglyphique égyptienne.
4 7. Mais les langues , comme les écritures idéographiques, épuisent bientôt la série des objets qu’il leur est possible et commode d’exprimer, celles-là par une imitation directe des sons, et celles-ci par une imitation directe des formes ; les unes et les autres ont alors recours à une imitation indirecte .
Les langues tendent dès-lors à établir entre les qualités des objets de certaines idées , et les qualités des sons par lesquels on les exprime , une certaine similitude qui ne peut cependant être absolnment exacte ,
c’est-à-dire qu’elles cherchent à rappeler au moyen de sons doux , rapides , durs ou longs , l’idée d’objets qui se distinguent éminemment par des qualités physiques analogues à celles du son choisi pour les exprimer : tels sont, par exemple , les mots égyptiens
CO^GO^ Sousou
pEKpXKE Rekrike
cncai. ....... Ouô. .
ojo'ïujo'*. . . . Chouchou . . . .
&pK*x . Bridj
ujEpopup. . , . Cherchôr
Lali , loulah . , .
Un instant trèsrapide.
Clignoter , clin ~
d'œil.
Voix .
Louer , flatter , caresser,
Éclair,
Détruire y dévaster , Se réjouir.
4 8. De la même manière, les écritures idéographiques n’ayant plus le pouvoir de donner aux signes de certains objets les formes mêmes de ces objets , s’efforcent de les peindre par l’image d’autres objets physiques dans lesquels on croit trouver des qualités analogues à celles de l’objet qu’il s’agit d’exprimer. Ces caractères ont reçu le nom de symboliques ou de symboles, mots qui, radicalement, expriment une comparaison, une assimilation,
4p. Ce n’est en effet que par des assimilations, par des comparaisons puisées dans l'ordre physique seul , que les langues parlées ont pu se créer des signes de toutes les idées abstraites ou d’objets intellectuels. Le
dictionnaire de la langue égyptienne renferme les preuves les pins frappantes de cette vérité.
Le mot (hèt) exprime l’idée cœur > par suite
celle d'esprit ou C intelligence , et la plupart des qualifications morales sont exprimées symboliquement par l’énonciation de diverses manières d’être physiques du cœur. Ainsi les Egyptiens disaient :
<gttrTO{ÎW
Petit cœur, c’est-à-dire,
Craintif, lâche.
£*puj£jrr
Cœur pesant ou lent
de cœur
Patient,
(c>Z>CS<>H'T
Cœur haut ou haut de
cœur .
Orgueilleux ,
Cœur débile, débile
de cœur. .......
Timide.
Cœur dur
In clément .
Ayant deux cœurs. .
Indécis .
Cœur fermé, fermé de
cœur
Obstiné.
Mangeant son cœur*
Repentant .
aronr ou ^nr^rrr.
Sans cœur
Insensé.
De ces qualificatifs se formèrent, par la simple addition du monosyllabe ou qui signifie
attribution, les noms abstraits juuih Y attribution d'avoir le cœur petit , c’est-à-dire , la lâcheté ; JüLUrT<>^pty<^K,rT F attribution d'avoir le cœur lent, c’està-dire, la patience ou la longanimité' , &c.
Une foule de verbes égyptiens se forment aussi de
ce même mot cœur ^rrr, et exprimant par des similitudes tirées de l’ordre physique, des actions ou des manières d’être purement intellectuelles. Exemples :
. * Cœur venant, sentir venir son coeur, c.-à-d., Rêver, réfléchir .
mttnr^ïTT. Mêler le cœur Tempérer, persuader*
r. . . Poser ou placer son
cœur Se confier.
. . . Donner son cœur. . . . Observer , examiner .
Trouver de cœur. . . . Savoir «
. Remplir le cœur Satisfaire, contenter %
C’est toujours d’après le même principe que, de tctt main, se sont formés les mots ou Ep'TOnr*
donner la main ou faire la main , c’est-à-dire, aider , secourir ; , jeter la main, c’est-à-dire, entre-
prendre, commencer . Une foule d’autres idées ont été peintes métaphoriquement par des expressions tropiques fortement frappées et très-énergiques; telles sont entre autres : , rechercheur de mouches , c’est-à-
dire, avare; ^pfk&Àj, œil pointu, impudent; îk&ceIi&A, ail levé , audacieux; cœur dans l’œil , ingénu ,
naïf; jeter la langue, calomnier;
langue-ventre , ou bien , langue-intestins , gour-
mand ; EÀEKUJ2» ou ÀEKOJ5., retirer le ne^, se moquer; powtE, la face du ciel, l’année; î^puto^wrE , ^poœ«WTE, la voix du ciel, le tonnerre; n&oj cou dur, c’est-à-dire , obstiné, &c. &c.