Tel fut, en effet, le principe qui présida au
choix des images destinées à représenter les voix et les articulations des mots introduits dans le système hiéroglyphique ; tous ceux qui ont quelque teinture de la langue copte, laquelle est l’ancien égyptien écrit en lettres grecques , en comparant avec soin le grand nombre de mots grecs ou latins, soit noms propres, soit noms communs, soit adjectifs , dont j’ai découvert la transcription en caractères hiéroglyphiques, seront involontairement conduits à reconnaître comme moi ce principe de l’alphabet égyptien; et si nous ne pouvons encore en montrer l’application dans plusieurs caractères dont la valeur, comme signes de consonnes ou de voyelles, est cependant certaine , cela tient à deux raisons principales : la première, c’est que nous ne savons point d’une manière positive quel est l’objet physique dont le caractère retrace la forme ; et la seconde, que nos dictionnaires coptes n’étant point encore assez complets , peuvent ne point renfermer le mot égyptien exprimant l’objet dont le caractère emprunte la forme.
8 i. Accrue de ce nouvel ordre de signes, l’écriture hiéroglyphique égyptienne resta toutefois parfaitement homogène, quant à ses formes matérielles; elle n’employa toujours que des signes images d objets physiques: mais les uns, les caractères figuratifs, exprimaient directement les objets mêmes dont ils retraçaient l’image; les autres, les caractères tropiques ou symboliques , exprimaient indirectement des idées avec lesquelles l’objet qu’ils imitaient dans leur forme n’avait que des rap-
ports fort éloignés ; et les caractères phonétiques n'exprimaient ni directement ni indirectement des idées , mais seulement des voix et des articulations simples.
82. L’existence de cette troisième classe de caractères dans l’écriture hiéroglyphique égyptienne , ne pouvant plus être mise en question, on cherche naturellement à fixer ses idées sur l’époque de l’invention de ces caractères. Il serait, sans doute, fort intéressant de savoir si les Égyptiens ont usé d’abord d’une écriture seulement figurative et symbolique , et de connaître les circonstances qui ont conduit ce peuple à introduire des signes de sons dans ce système graphique; mais nous avons vu (1) que les plus anciens monumens connus nous montrent déjà les signes phonétiques mêlés dans toutes les inscriptions avec les signes figuratifs et les signes symboliques. Un seul fait ressort de cette observation , c’est la très-haute antiquité de la présence des signes phonétiques dans l’écriture sacrée.
83. Le principe de l’écriture phonétique égyptienne étant ainsi posé , comme les faits l’établissent : Une voix ou une articulation peut avoir pour signe ï Image d'un objet physique dont le nom , dans la langue parlée , commence par la voix oui articulation quil s'agit d'exprimer ; il s’ensuivit nécessairement qu’une consonne ou une voyelle put être exprimée par les images d’une foule d’objets différens , avec la seule condition que les noms usuels de ces
(1) Supra, chapitre VIII.
objets eussent pour initiale , dans la langue parlée , cette même voix ou cette même articulation.
Nous avons vu , en effet, que l’articulation R, par exemple, était représentée dans les noms propres d’empereurs romains , écrits en hiéroglyphes , tantôt par l’image d’une bouche , Pm (rô), tantôt par une larme ,
, pmE (rmeiê), et ailleurs par l’image d’une Heur de grenade, (roman, rman);
I’articuiation K est figurée ici par l’image d’une hache , keàe£üu , kelebin ; là, par celle d’une coiffure ou capuchon, (kiaft); et dans d’autres noms, par l’i-
mage d’un genou, ke (kéli), &c.
Ces variations de signes et cet échange perpétuel de caractères n’apportaient aucun embarras dans la lecture , aucune incertitude sur le son exprimé , parce que le principe dont cette abondance de signes tirait son origine, était immuable et rigoureusement posé. Nous avons donné le titre cl’ homophones à tous les signes phonétiques destinés à représenter une même voix ou une même articulation*
84. Quoique j’aie déjà reconnu la nature phonétique de plus de cent caractères hiéroglyphiques (1), je regarde toutefois comme certain que le nombre des signes affectés à chaque voyelle ou consonne n’était point aussi étendu ni aussi variable qu’on pourrait d’abord le supposer. On verra des preuves directes de cette assertion , si l’on compare les noms et mots
(1) Voyez l’Alphabet ou Tableau général, planches I, II , et suiv.
exprimés phonétiquement sur les plus anciens édifices
de l’Egypte, avec ceux que nous trouvons sur les plus récens. Des images semblables y sont habituellement employées comme signes des mêmes consonnes et des mêmes voyelles , quoique l’époque où l’on grava les uns soit souvent séparée par plus de vingt siècles de celle où Ton grava les autres. Nous avons également fait remarquer dans notre chapitre III (i), que la plupart des caractères reconnus pour être phonétiques , dans la transcription hiéroglyphique des noms propres grecs et latins , se trouvent reproduits sans cesse dans les textes hiéroglyphiques de tous les âges , où ils conservent aussi leur valeur phonétique , comme le prouve leur fréquente permutation avec des caractères homophones (2).
85, Les caractères phonétiques égyptiens tenaient à un système véritablement alphabétique , comme celui des Arabes actuels et ceux des anciens peuples de l’Asie occidentale, les Hébreux, les Syriens et les Phéniciens. On ne peut, sous aucun rapport, les considérer comme des signes syllabiques proprement dits. Les faits sur lesquels ces conclusions reposent ont été exposés et développés dans le chapitre III de cet ouvrage (3). O11 se contentera de rappeler ici que nous avons retrouvé les noms des dieux , ceux des souverains et des simples particuliers , des noms communs , des
(1) Page 50.
(2) Pag. 51, 52 et 53.
(3) Pag. 57 et suivantes.
verbes, des adjectifs , des pronoms et des prépositions, Exprimés en hiéroglyphes alphabétiques répondant aux voix et aux articulations de ces mots , à l’exception toutefois de certaines voyelles médiales , qui ne sont point représentées dans beaucoup d’entre eux : mais il en est également ainsi dans les écritures phénicienne, hébraïque et arabe.
86. Le motif déterminant de ces peuples ; pour n’écrire habituellement que les consonnes et les principales voyelles des mots , fut sans doute le même qui guidait les Égyptiens dans une semblable pratique» Mais quel fut ce motif? J’ignore si l’on a, à cet égard, des raisons plus positives alléguer que le son vague des voyelles dans les langues parlées de ces peuples ; voyelles qui n’ont point un son aussi brillant et aussi décidé que celui des langues de notre Europe méridionale. Le son des voyelles est si fugitif, et la manière de prononcer celles d’un même mot varie tellement d’un canton à l’autre, et souvent même d’un individu à un autre , qu’il était naturel , lors de la création des alphabets égyptien, phénicien, hébreu, syrien, &c. , de n’accorder qu’une importance bien secondaire à l’expression des voyelles.
87. Quant à la suppression des voyelles médiales dans la peinture des mots , d’après la méthode égyptienne, on pourrait s’en rendre raison, en considérant qu’à l’époque de l’invention des caractères phonétiques, il existait au moins un aussi grand nombre de dialectes ou de manières différentes de prononcer les mots de
la langue, qu’il en put exister après cette invention; et croire , puisque les différences entre les trois dialectes encore connus de la langue égyptienne consistent en très -grande partie dans des nuances de voyelles , que le créateur du système alphabétique égyptien put, à cause de cela, négliger la notation des voyelles, pour s’occuper plus spécialement des consonnes, sujettes à bien moins de variations.
Quoi qu’il en soit, il n’est pas moins vrai de dire qu’un texte hiéroglyphique convenait, même dans sa partie phonétique, à tous les habitans de l’Egypte, qu’ils parlassent soit le dialecte théhain , soit le dialecte memphitique , soit le dialecte dit baschmourique , en supposant, ce qui peut être prouvé pour une époque assez ancienne , que l’existence de ces trois dialectes fut contemporaine de l’usage de l’écriture hiéroglyphique. Les différences de dialecte disparaissent, en effet, dans les mots égyptiens écrits en caractères phonétiques.
i.° La consonne II des mots du dialecte thébain se change en dans le memphitique, et nous avons vu qu’un seul et même caractère hiéroglyphique exprime à-la-fois le n et le 4> des noms propres grecs transcrits en hiéroglyphes.
2.0 Les consonnes K et nr du thébain sont souvent remplacées par 1 eg£ et le VF dans le memphitique; un seul hiéroglyphe phonétique représente les consonnes K et ^ , comme un autre les consonnes et ç.
3.0 La consonne p des mots thébains et memphitiques devient 7\ dans le dialecte dit baschmourique ,
et nous avons vu aussi que le signe hiéroglyphique Je la consonne L, le lion couché représentait indifféremment le X et le p des noms et des mots grecs , et qu’à leur tour, les signes hiéroglyphiques de la consonne R, la bouche et ses homophones , représentaient parfois aussi la consonne L.
4.° Enfin, les signes hiéroglyphiques des voyelles ont une valeur tellement vague, qu’ils se permutent presque indifféremment les uns pour les autres , un même caractère exprimant dans diverses occasions les voyelles E, H ou I, et un autre les voyelles A, E, O ou û; de leur côté , les dialectes diffèrent sur-tout par la permutation constante de ces mêmes voyelles.
Avec de telles nuances dans la prononciation de certains caractères phonétiques, il arriva nécessairement qu’un même texte hiéroglyphique pouvait être lu sans difficulté par trois hommes parlant chacun un des trois dialectes de la langue égyptienne : ce fait nous a paru digne de quelque attention.
88. On ne peut d’ailleurs douter un seul instant que les Égyptiens ne se soient jadis servis d’un alphabet dont les signes vocaux étaient fort vagues , et qu’ils n’aient eu aussi l’habitude de supprimer, en écrivant, la plupart des voyelles médiales; il suffit de jeter les yeux sur les textes coptes thébains, c’est-à-dire, sur les textes égyptiens écrits en lettres grecques : on y remarque en effet encore la suppression habituelle de certaines voyelles médiales ; on y trouve plusieurs mots écrits sans une seule voyelle et avec des consonnes seulement,
tels que a*u et, avec, attribution , p** habitant ,
CUT cr/<?r, "TA* fermer , C'TA* entendre, înx toi , &c; d’autres mots enfin y sont écrits avec plusieurs voyelles différentes , sans que leur sens en soit aucunement modifié.
8p. Tels sont les divers points de vue sous lesquels l’observation d’une série de faits positifs nous montre la troisième classe de caractères employée dans l’écriture sacrée des Égyptiens. L’admission des signes 'phonétiques compléta ce système ; et si quelque chose d’inhérent à ce même système peut encore étonner notre raison et se montre étranger à nos idées actuelles sur les écritures alphabétiques, c’est sans contredit le grand nombre seul de caractères très-variés que les Égyptiens employèrent simultanément pour exprimer un même son.
C’est sur-tout à cette persistance bien remarquable des Égyptiens à n’introduire dans leur écriture , même pour peindre les sons , que des caractères images d’objets naturels (ce qui toutefois était bien conforme au principe fondamental de cette même écriture* supra, 44> 4y et 48 ), qu’il faut particulièrement attribuer l’opinion erronée qui nous a été transmise presque unanimement par les auteurs anciens; opinion d’après laquelle l’écriture hiéroglyphique égyptienne aurait été formée seulement de signes figuratifs des objets et de signes n’exprimant les idées que d’une manière symbolique ou énigmatique : telles sont du moins les données générales que les savans modernes peuvent retirer de
tout ce qu’ont écrit sur ce système hiéroglyphique les Grecs et les Romains, qui ne portèrent jamais dans l’étude des langues et des écritures des peuples orientaux, autant de soin et d’esprit d’anaJyse que le font les Européens actuels. Un seul auteur grec, comme on le verra bientôt, a démêlé et signalé, dans l’écriture égyptienne sacrée, les élémens phonétiques, lesquels en sont, pour ainsi dire, le principe vital. Les recherches des modernes, partant des seules données fournies par les auteurs classiques, n’ont pu, pour cela même, conduire à des résultats positifs.
po. Mais puisqu’un aussi grand nombre de caractères destinés à rendre le même son, est un vice facile à apercevoir dans une écriture quelconque, il faut croire que les anciens Egyptiens savaient tirer de cette faculté d’exprimer un même son par une foule de caractères-images très-différens les uns des autres, certains avantages qui balançaient, à leur avis du moins, l’inconvénient de cette surabondance des signes.
Je crois, en effet, avoir acquis la conviction que, de cette faculté reconnue de représenter un même son par une foule de signes-images tout-à-fait différens, les Égyptiens surent tirer un avantage singulier et bien approprié au génie que leur prête l’antiquité entière : ce fut de symboliser une idée au moyen des caractères mêmes qui représentaient d'abord le son du mot signe de cette idée dans la langue parlée ; ils purent, en conséquence, pour écrire les sons principaux et toutes les articulations d’un mot, choisir parmi les divers caractères
homophones qu’ils étaient les maîtres d’employer, ceux qui , dans leur forme , représentaient des objets physiques en relation directe ou conventionnelle avec l’idée "signifiée par le mot dont ces mêmes caractères servaient d’abord à exprimer la prononciation.
Ainsi, par exemple, ils auraient de préférence exprimé le C du mot es ou CE (si, se), fis, enfant , rejeton, nourrisson , par le caracteie ovoïde (1), parce qui! représente un germe, une graine, une semence, en langue égyptienne (siti) , ou un grain de froment , CO^O (souô); dans le groupe CE se ou oje sché (2), qui a la même valeur, ils auraient employé ïoie ou chénalopex, parce qu’ils avaient remarqué, selon Horapollon, que cet oiseau avait une très -grande tendresse pour ses petits : T iov /3 ouàoWvoi yçffcLi Xhn Aàfliieka Çca-
y TOVTO yctÿ TO (fùOV OlAOTEKNtXTATON V71
« Voulant écrire fils, les Egyptiens peignent un chÉ- » nalopex, parce que cet animal aime beaucoup ses *> petits (3). »
Dans le nom propre phonétique du dieu H0X&. (Noub), le Chnubis des inscriptions grecques, les Égyptiens rendirent, 1 .° l’articulation B par le bélier, plutôt que par ses homophones, la cassolette ou bien la jambe , parce que le belier était lui-même le symbole du dieu Chnubis qui, sur les monumsns, en emprunte la tête; 2.0 l’articulation N par un vase, plutôt que par
(1) Tableau général, n.° 257.
(2) Ibid. n.° 25 1 v
(3) Horapollon, iiv. I , hiéroglyphe 53»
tout autre de ses nombreux homophones, puisque le dieu Chnubis était ordinairement représenté avec un vase de terre à ses pieds , vase dont il aurait créé l’homme, si bon adoptait certaines corrections dans le passage d’Eusèbe, qui n’est pas fort clair quant à la destination du vase seulement.
Le lion , signe tropique de la force et du courage, dans l’idée de tous les peuples qui ont connu ce superbe quadrupède, se montre dans les noms et les titres des Lagides et des souverains de race romaine, pour y exprimer les consonnes A ou P.
Dans les cartouches de Tibère - Claude , sculptés sur le portique d’Esné consacré au dieu Ammon- Chnoubis , le B du mot J ibère est rendu par le belier , animal qui est le symbole propre du dieu principal du temple; tandis que le B de ce même nom propre Tibère est exprimé par des signes tout difFérens dans les sculp tures du temple de Dendéra , consacré à Athôr, la Vénus égyptienne. D’un autre côté, l’articulation B du titre c’est-à-dire, auguste , vénérable , ado-
rable , est ordinairement rendue, dans la transcription hiéroglyphique , par la cassolette ou encensoir , instrument d’adoration. J’ajoute enfin que, dans beaucoup de noms et de titres impériaux romains, la voyelle A est exprimée par ï aigle Akhôm ) , symbole
connu de la puissance romaine.
Ces exemples doivent donner une idée suffisante du procédé que les Egyptiens ont pu suivre à cet égard : ils surent ainsi tirer un parti ingénieux de
la multiplicité même de leurs signes phonétiques. On sait d’ailleurs que les Chinois profitent, avec un égal avantage et d’une manière analogue, de leurs caractères hîng-chîtig ( supra 6p) employés, sous certaines conditions , à la transcription des noms propres et des mots étrangers à leur langue. Ces caractères, qui n’expriment alors qu'un son seulement, emportent avec eux, si on les prend dans leur sens figuratif, une idée en bonne ou en mauvaise part.
pi. La tendance générale du système hiéroglyphique égyptien, quoique composé de trois ordres de signes essentiellement différens dans leur mode d’expression, semble donc avoir été de peindre, soit les objets des idées, soit les mots qui en sont les signes oraux, de manière à présenter le mieux possible, au propre ou au figuré, l’image même de ces objets ou celle de leurs qualités distinctives. II dut résulter nécessairement de cette tendance, que certaines règles présidèrent, comme on vient de le voir, à la notation des sons des mots par le moyen de caractères-images. On dut donc choisir certains caractères phonétiques dans la table des homophones , et de préférence à tous les autres, pour les affecter plus particulièrement à la représentation des voyelles ou des consonnes de certains mots ; et de l’habitude contractée d’écrire tel ou tel mot par tels caractères phonétiques plutôt que par d’autres, il arriva qu’on put, sans de grands inconvéniens, et dans le but de rendre l’écriture plus expéditive, se contenter de tracer, soit le premier,
soit les deux premiers signes, ou même le premier et le dernier signe phonétique d’un certain nombre de mots, et sur-tout de ceux qui revenaient le plus fréquemment dans un texte.
Quelle que puisse avoir été l'origine de ces abréviations, il est de fait qu'elles existent dans la plupart des inscriptions hiéroglyphiques (i) ; et l’on peut facilement en acquérir la conviction, en comparant, par exemple, deux manuscrits funéraires contenant les mêmes peintures et les mêmes légendes. La présence de ces abréviations , assez nombreuses dans les textes égyptiens, na pas peu contribué à faire croire à l’existence d’une énorme quantité de signes symboliques dans le système hiéroglyphique. La collation seule de plusieurs papyrus roulant sur une même matière, a pu nous avertir à cet égard, et nous donner la certitude que beaucoup de signes isolés, observés dans un texte, ne sont très-souvent que les signes initiaux de groupes phonétiques qu’un second texte nous montre complètement exprimés. Nous avons noté, dans notre Tableau générai, plusieurs de ces abréviations ; elles y sont placées à la suite des groupes complets (2).
pz. En résumé, ce sont aussi des faits matériels et leur étude qui, seuls, nous ont conduits à la connaissance de la nature phonétique d’une partie des élémens
(1) Voye £ chapitre VII, pag. 140.
(2) N.os 248, 251 , 252, 259, 260, 264, 268, &LC.
constitutifs du système hiéroglyphique. On sent que,’ par rintroduction de cette troisième classe de signes, l’écriture sacrée des Egyptiens fut complétée, et de plus que, possédant à-ia-fois trois moyens différens pour exprimer les idées, les Égyptiens employèrent dans un même texte celui qui leur paraissait le mieux approprié à la représentation d’une idée donnée. Si l’objet d’une idée ne pouvait être clairement noté, soit en procédant en propre par un caractère figuratif, soit tropiquement par un caractère symbolique , l’écrivain recourait aux caractères phonétiques , lesquels suppléaient aisément à la représentation directe ou indirecte de l’idée, par la peinture conventionnelle du mot signe de cette même idée. Ainsi donc la série des caractères phonétiques fut le moyen le plus puissant et le plus usité du système graphique égyptien ; c’est par eux sur-tout que les idées les plus métaphysiques, les nuances les plus délicates de la langue, les inflexions, et enfin toutes les formes grammaticales (ï), purent être exprimées en hiéroglyphes, à-peu-près avec tout autant de clarté qu’elles le sont, par exemple, au moyen du simple alphabet des Phéniciens ou des Arabes.
93- 11 résulte enfin de tout ce qui précède , et avec une pleine évidence :
i .° Qu'il ié y avait point d'écriture égyptienne toute
(r) Suprct , page 73 et suivantes.
représentative -, comme on a cru que ï était , par exemple , ï écriture mexicaine ;
2.0 Qu il n existe point sur les monumens de l Egypte , d'écriture régulière entièrement idéographique , c est- àdire f procédant par le mélange seul de caractères fgu •* ratifs et de caractères symboliques ;
3 .° Que ï Egypte primitive ne se servit point d'écriture toute phonétique;
y° Mais que l'écriture hiéroglyphique est un système complexe , une écriture tout-à-la-fois figurative, symbolique et phonétique > dans un même texte , une même phrase , je dirais presque dans le même mot .
§• IX. Concordance de ces résultats avec les témoignages de
l antiquité .
p4* Les anciens qui ont parié de récriture hiéroglyphique , ne nous avaient pas , jusqu’ici, conduits à cette distinction fondamentale de trois espèces de signes. Il est vrai qu’aucun de ces auteurs, soit grec, soit romain, ne s’était proposé de transmettre à la postérité une définition complète et développée de ce système graphique. Clément d’Alexandrie s’est, lui seul, occasionnellement attaché à en donner une idée claire ; et ce philosophe chrétien était, bien plus que tout autre, en position d’en être bien instruit.
Lorque mes recherches et l’étude constante des monumens égyptiens m’eurent conduit aux résultats précédemment exposés, je dus revenir sur ce passage
de Clément d’Alexandrie, que j’ai souvent cité, pour savoir si, à la faveur des notions que j’avais tirées d’un examen soutenu des inscriptions hiéroglyphiques, le texte de l’auteur grec ne deviendrait pas plus intelligible qu’il ne l’avait paru jusque-là. J’avoue que ses termes me semblèrent alors si positifs et si clairs , et les idées qu’il renferme si exactement conformes à ma théorie de l’écriture hiéroglyphique égyptienne , que je dus craindre aussi de me livrer à une illusion et à un entraînement dont tout me commandait de me défier. Je recourus alors à d’autres lumières ; j’eus l’occasion d’en conférer avec M. Letronne : ce savant helléniste se chargea d’examiner le passage de Clément avec réflexion , et voici la traduction et le commentaire qu’il a bien voulu me communiquer.