Qu’elle procédait premièrement, au propre de
toute écriture, en exprimant les objets par la peinture de leurs noms, au moyen de caractères phonétiques (1) ou de caractères signes de sons et de prononciations , Cette méthode hiéroglyphique est appelée par Clément d’Alexandrie, yjj^j.ùXoytm rSv rpd>Ta>v ,
c’est-à-dire , s'exprimant au propre par le moyen de lettres . J’ai cité un très-grand nombre d’exemples de l’emploi de ces caractères alphabétiques (2).
4° Qu’elle procéda, en second lieu , par la représentation même des objets, au moyen de caractères pure ment figuratifs ; c’est là, sans aucun doute, la méthode hiéroglyphique nommée xjuçj.o\oym fxip,Y\cnv (3}.
5*° Qu elle employa des caractères symboliques ou exprimant indirectement les objets par synecdoche f par métonymie, ou par des métaphores plus ou moins
(1) Supra , chapitres III , IV, V, &c.
(2) Tableau général, du n.° i à 66 ; du m° 109 à 195, &c.
(3) Supra , §. VI. Exemples de caractères de cet ordre au Tableau général , n.°* 245 , 246 , 247 , 292 à 303 , &c.
faciles à saisir (i). Clément d’Alexandrie a désigné cette troisième méthode hiéroglyphique par la qualification de symbolique tropique .
6.° Enfin, le même auteur mentionne une méthode » hiéroglyphique procédant à l’expression des idées par le moyen de certaines énigmes , vsltcl tivclç ctiny/txovç , et nous avons compris les signes de ce genre, tout en les distinguant, sous la dénomination générale de caractères symboliques (2). Cette complète concordance de mes résultats, avec les seuls documens un peu détaillés que l’antiquité nous ait transmis sur l’écriture hiéroglyphique égyptienne, est bien digne de remarque, et donne dès ce moment même , à ces résultats , un poids et une consistance qu’ils n’auraient dû attendre que d’une longue série d’applications.
5. X. De femploi et des diverses combinaisons des trois especes
de caractères .
Après avoir reconnu, d’une manière certaine, les différentes classes de caractères, élémens premiers de l’écriture hiéroglyphique, il était urgent de chercher à saisir quelques-unes des lois qui présidaient à leurs combinaisons, et les alliances que ces signes, si opposés dans leur nature , pouvaient contracter entre
(1) Supra , §. VII. Exemples de cette sorte de caractères , n.®9 241 , 238 a , 308 a, 308 h } 308 c, <Scc.
(2) Supra, §. VII, 51 ; pag. 292, où sont indiqués une foule d’exemples de cette espèce de signes.
eux ; il devrait résulter en effet de ces notions une connaissance générale des divers ordres d’idées que chaque classe de caractères était destinée à exprimer d’une manière plus ou moins spéciale.
p Il n’est plus douteux, d’abord, que toute inscription hiéroglyphique , quelque peu étendue qu’elle soit , présente un mélange constant des trois ordres de signes. On retrouve dans tous les textes les caractères figuratifs , les caractères symboliques et les caractères phone'tiques perpétuellement entremêlés , et concourant, chacun à leur manière et selon leur essence, à l’expression des idées dont il s’agissait de perpétuer le souvenir.
On a dû remarquer en effet que, dans le système hiéroglyphique, il arrivait qu’une même idée pouvait être exprimée , sans qu’il en résultât le moindre inconvénient pour la clarté, par trois méthodes diverses et au choix de celui qui tenait le pinceau. S’il fallait, par exemple, mentionner dans un texte la divinité suprême de Thèbes, Anton, Amen ou Ammon , l’hiérogrammate était le maître de signaler l’idée de ce dieu, soit figurativement , en retraçant en petit l’image même de cet être mythique, telle qu’on la voyait dans les temples de la capitale (i) ; soit symboliquement , en dessinant les formes d’un obélisque (2) ou celles du bélier sacré (3), emblèmes d’Amon ; soit enfin pho -
(r) Tableau général, n.° 67.
(2) Ibid , n.° 84.
(3) Ibid. n.° 85.
nétiquement , en écrivant les trois caractères de son , signes de la voix initiale et des deux articulations qui constituent le nom divin (Amon) lui-même (i).
Des procédés semblables pouvaient être suivis , lorsqu’il était question de rappeler l’idée de la plupart des dieux et des déesses de l’Egypte , dont j’ai en effet déjà retrouvé à-la- fois les noms figuratifs , symboliques et phonétiques . On a reconnu, dans l’analyse des légendes royales ou impériales hiéroglyphiques, une foule d’exemples de caractères ou de signes de ces trois natures, groupés ensemble et exprimant tous une seule et même idée, quoique par une méthode, différente.
97. Mais il ne faut point conclure de ce fait, qu’il fût en la puissance de l’écriture hiéroglyphique de rendre toutes les idées de trois manières différentes, au moyen de signes ou de groupes puisés successivement dans les trois classes de caractères. Cela n’arrivait que pour une série assez bornée d’idées , du nombre de celles qui se rapportent directement à la religion, à la doctrine sur l’état futur de i’ame , ou à, chaque dieu en particulier.
98. Les caractères symboliques semblent avoir été plus spécialement consacrés à la représentation des idées abstraites qui étaient du domaine de la religion et de la 'puissance royale : telles sont par exemple, dans l’inscription de Rosette, les idées Dieu , immortalité , vie divine, puissance , bien, bienfait, loi ou décret, région supérieure , région inférieure , panégyrique , temple , &c. &c.
(1) Tableau général, n.° 39.
pp* On employait quelquefois simultanément des caractères figuratifs et des groupes de signes phonétiques, pour peindre une même idée; l’expression des uns était alors renforcée, pour ainsi dire, par celle des autres. Voyez les noms phonétiques de divinité ÏTr^ , et Tcyrr, Phtha, AmonetTafnet (i), suivis du caractère figuratif représentant au propre ces mêmes personnages mythiques.
100. Certaines idées étaient exprimées aussi par l’union d’un caractère figuratif avec un caractère symbolique; mais les groupes de ce genre ne paraissent point avoir été nombreux. Nous citerons pour exemple le n.° 283 du Tableau général, groupe qui signifie temple, et qui se compose du caractère figuratif édifice ou habitation (n.° 282), et du caractère symbolique dieu (n.° 226), c’est-à-dire, habitation d'un dieu; souvent aussi le caractère symbolique est inscrit dans le caractère figuratif { n.° 284).
101. D’autres objets paraissent avoir été désignés par la combinaison d’un caractère figuratif et d’un groupe phonétique : tel est, par exemple, le nom de la ville de Memphis (2) en écriture sacrée. Ce nom se forme du caractère figuratif habitation , demeure ou enceinte (n.° 282), et du nom phonétique du dieu Phtha : ces signes ainsi rapprochés signifient rigoureusement
(1) Supra, planche XV , n.os 12, 13 et 14»
(2) Inscription de Rosette , texte hiéroglyphique, ligne 9 ; et Tableau générai, n.° 287,
demeure de Phtha , habitation de Phtha. Nous savons en effet, par les anciens auteurs, que la divinité spéciale de Memphis fut Phtha, l'H<pcu<floç des Grecs et le Vulcain des Romains. Je crois avoir reconnu également, dans les textes hiéroglyphiques, quelques autres noms de villes égyptiennes, formés d’élémens de même nature que ceux du nom sacré de Memphis, et contenant, comme ce dernier, des noms de divinités. Cela ma conduit à considérer les noms propres de villes égyptiennes que nous trouvons dans les textes coptes, et qui, pour la plupart, ont été adoptés par les Arabes, tels que U Memphis , llîu Héliopolis , IÏ&jtk Thèbes , Cbc r&m Edfou, Cieucnrr Osyouth, Aschmou-
néin , Sic., comme n’étant que les anciens noms vulgaires de ces villes, lesquelles, en écriture sacrée et dans le langage habituel des prêtres, portaient en même temps les noms théologiques, demeure de Phtha, demeure de P lire (le soleil), demeure d’Amon, demeure d’Aroéris, demeure d’ Anubis , demeure de Thoîh , Scc. ; noms sacerdotaux que les premiers Grecs qui visitèrent f Egypte, philosophes voyageurs plus en rapport avec la caste sacerdotale qu’avec les autres castes de la nation égyptienne , apprirent directement des prêtres et s’efforcèrent de traduire en grec par Héliopolis , Diospolis, Apollonopolis , Ly copolis , Hermopolis , &c. ; mots avec iesquels les noms coptes ou anciens noms populaires de ces villes n’ont aucun rapport de signification.
102. Les caractères phonétiques, dont l’usage est trèsfréquent dans les inscriptions et les textes sacrés de
toutes les époques , étant rapprochés pour peindre les sons d’un mot , sont superposés les uns aux autres , selon que le permettent les proportions, soit en hauteur, soit en largeur, de chacun d'eux. Cet arrangement a passé dans récriture hiératique et jusque dans la démotique , ou les signes se lient cependant plutôt entre eux qu'ils ne se superposent. Cette disposition de signes est particulière aux écritures égyptiennes.
103. Les circonstances Je temps, de genre, de nombre, de personne, et les divers rapports et formes de la grammaire, sont exprimés par des caractères phonétiques qui représentent les voix, les articulations , les syllabes ou les mots qui , dans la langue parlée , étaient les signes de toutes ces modifications des noms, des adjectifs, des verbes, &c. Notre Tableau général présente une série de signes et de groupes phonétiques exprimant des articles , des mots conjonctifs, conjonctifspossessifs , des pronoms simples ou composés , certaines désinences du pluriel, des formes de verbes, des prépositions et des conjonctions (1),
104. Les signes grammaticaux phonétiques se joignent à des caractères figuratifs , à des caractères symboliques , répondant à des noms, à des verbes, à des adjectifs de la langue parlée, tout aussi bien qu’à des groupes phonétiques exprimant ces mêmes espèces de mots , et pour en indiquer, soit le genre , soit le nombre , soif la personne ou le temps .
(1) Du n.° 1 à 38=
105. Les caractères figuratifs et les caractères symboliques forment cependant quelquefois leur pluriel d'une manière toute particulière; au lieu de prendre les mêmes terminaisons que les groupes phonétiques, ces deux classes de caractères passent à l'état de pluriel en se reproduisant deux et plus ordinairement trois fois de suite. Voyez dans notre Tableau général (1) plusieurs exemples de ce genre de pluriels on pourrait dire figuratifs.
10 6. On aura sans doute déjà remarqué diverses combinaisons de caractères phonétiques avec des carac~ tères symboliques , dans la notation du très-grand nombre de noms propres que nous avons analysés dans notre sixième chapitre. La plupart des noms propres qui ne sont point entièrement phonétiques , sont composés d'un caractère symbolique exprimant le nom d’une divinité, précédé des conjonctifs-possessifs, ou articles possessifs phonétiques îTZ» ou et ïtt (2) , si le nom propre est masculin , et ou ^cz> et T*rr(3), si le nom propre est féminin.
107. II ne faut point oublier sur-tout que les noms propres et toute autre espèce de mots sont souvent écrits dans un même texte , sur un même monument , de deux ou de trois manières différentes . Il est d’autant plus utile d’être prévenu de ces variations d’orthographe , si l’on
peut ^exprimer ainsi , qu'elles peuvent condaire à de très-faus$es conclusions dans l’étude de certains monu* mens. Nous ne citerons ici que deux exemples remarquables de cette habitude d’écrire un même nom propre avec des caractères très-variés*
L’Egyptien à la momie duquel se rapportait le grand manuscrit hiéroglyphique du cabinet du Roi, gravé dans la Description de l’Egypte (i), s'appelait, comme on l’a déjà dit (.2), Pétamon , c'est-à-dire, celui qui appartient à Amon , Ammonien ; et ce nom propre est écrit de trois manières différentes dans ce même manuscrit.
II s’y lit d’abord phonétiquement exprimé dans tout son entier (3) par le carré strié it, le signe triangulaire dit le niveau T , la feuille z> ou e , le parallélogramme crénelé , et la ligne horizontale n; ce qui produit IWmwï ou IRiX-mv , car la feuille est indifféremment & ou E dans les noms propres et mots égyptiens hiéroglyphiques. Mais comme, d’un autre côté, la feuille , ïe parallélogramme crénelé et la ligne horizontale ou brisée forment constamment, dans tous les textes de toutes les époques , le nom phonétique du dieu de Thèbes (Ammon) , (4) qui paraît avoir été prononcé indifféremment Amon , Amoun, Amen et Emeri; et que, de
(1) Ant. vol. II, planch. 72, 73, 74 et 75.
(2) Supra, page iio.
(3) Description de U Egypte , Antiq. vol. II, pi. 75, coL 13; pi. 74, eoî. 1 12 et 65 ; pl. 73 , col. 49 } 41 2 3 4 et 7 ; pl. 72, coi. 77.
(4) Supra , pag. 88. Voyei^ aussi le Panthéon égyptien , planches -numérotées 1 , 2 et )', de la i.r* livraison.
plus, la valeur et la prononciation du monosyllabe iyj (pet) (i) est invariable, le nom propre du manuscrit prononcé Péîamon , Pétamen ou Pétémen signifiera toujours celui qui appartient à Aninion , Ammonien .
Ce même nom propre est encore écrit phonétiquement , et toujours dans le même manuscrit (2), par le carré et le niveau , ttt (pet) celui qui appartient a , celui qui est a; mais le nom du dieu Amon , Amen ou Emeu est simplement exprimé par le caractère elliptique , qui est un jul dans d’autres noms propres, et renfermant dans son intérieur la ligne horizontale ou' brisée w : ce qui donne irxwv Cette nouvelle orthographe, Pétémen ou Pétamen , est la moins usitée dans le manuscrit; elle reparaît, avec une légère modification, dans la scène du jugement (3), au milieu de la légende écrite au-dessus de l’image du défunt Pétémen ou Péîamon lui-même, debout devant la balance infernale. Le nr de ce nom est ici rendu , non par le niveau , mais par son homophone, le bras soutenant le niveau , observé avec cette même valeur phonétique dans tant d’autres noms propres hiéroglyphiques (4).
Enfin, dans la plus grande partie des subdivisions du manuscrit (5), 011 trouve le nom du défunt écrit
(1) Tableau général, n.os 9, 10 et 11.
(2) Descript. de V Egypte > Antiq. vol. II, pi. 72, col. 57 et 4- — » Voyez notre Tableau général , n.° 156 c „
(3) Ibid. vol. II, pl. 7 2.— Voyei notre Tableau général, n.° 156 b.
(4) Tableau général, n.os 107, 109, 201 &c.
(3) Descript. de V Egypte , Ant. vol. Il, planches 72, 73, 74 et 77*.
moitié phonétiquement et moitié symboliquement : partie phonétique , ie carré it et le niveau "T ; partie symbolique , l’idée ou ié nom du dieu Amon , Amen ou Emen , exprimé par l’image d’un obélisque (i).
On ne saurait douter d’ailleurs que les signes phonétiques répondant aux lettres coptes Skwt, et
Uu, ainsi que le signe symbolique (l’obélisque), ne désignent un même personnage divin, Ammon , puisque ces divers caractères sont suivis, dans tout le texte du manuscrit (à l’exception de la légende placée au-dessus de la tête du mort dans la scène du jugement, l’espace ne l’ayant point permis), du titre ordinaire du dieu Ammon , seigneur des régions du monde , qui accompagne toutes les images de ce grand être cosmogo-
nique, sculptées sur les monumens de l’Egypte (2). Le signe d’espèce homme , qui caractérise tous les noms propres, et le groupe (3) qui suit habituellement les noms propres des défunts , ne sont placés qu après ce titre qui se rapporte au dieu, dont le nom entre dans la composition du nom propre du mort. La légende funéraire est donc ainsi conçue : Osîris (4) ou ÏOsirien Péta AJ on ( celui qui est a Amon) , seigneur des régions du monde , homme (défunt), né de &c.
(1) Descrivt. de l’Egypte , Antiq. vol. II, pi. 75, col. 132, 46, 42, 22, &c. ; pi. 74 , coi. 108 , 103 , 98 , &c. ; pi. 73 , col. 119,109, 103 , 103, 94, 83, 81, &c. ; pi. 72, col. 109, 103, 93, 90, &c.
(2) Voye^ le Panthéon égyptien , i.rc livrais, pi. n,° i et le texte.
(3) Tableau général , n.° 447*
(4) Supra , p agi. 42.
Depuis que l’impression du présent ouvrage est commencée, notre courageux voyageur M. Caiiiiaud a rapporté d'Egypte un monument du plus haut intérêt, et qui confirme, de la manière la plus complète, d’abord l 'existence des signes phonétiques dans les trois systèmes d’écritures égyptiennes , et en particulier les fréquentes variations d’orthographe d’un même mot, au moyen de signes d’une forme ou d’une nature différente, dans un seul et même texte : il s’agit ici d’une momie égyptienne qui est du temps de la domination grecque ou même romaine. En examinant les inscriptions hiéroglyphiques qui la décorent, je reconnus promptement que ce défunt s’appelait Pétamon , Pe'tamen ou Pétémen (c’est-à-dire, celui qui appartient à Ammon) , comme le défunt mentionné dans le grand manuscrit du cabinet du Roii et que, de plus, il était fils d’une femme nommée Cléopâtre ; et mes lectures se trouvèrent pleinement confirmées par les restes d'une inscription grecque,. tracée à côté de l’une des légendes hiéroglyphiques, et dans laquelle, quoique très- altérée , on distingue encore fort bien les mots ÜETEMENOC O KAI AM-
MONIOC MHTPOC K A . Petéméa-os qui est
aussi Ammonius , fils de Cl. ....... ,
Le nom propre hiéroglyphique de l’individu embaumé est écrit de deux manières , et par les mêmes signes que le nom du défunt mentionné dans le grand manuscrit hiéroglyphique du cabinet du Roi : i.°par le carré strié , le bras soutenant le niveau et Y ellipse renlermant la ligne brisée f ce qui, d’après mon alphabet,
donne en lettres coptes irwn, Pétémen ou Pétamen (i); en suppléant les voyelles omises comme à l'ordinaire; 2.0 par les caractères phonétiques , le carré et le bras soutenant le niveau, itt , et par l’ obélisque , signe symbolique du dieu Amon , Amen ou Émeti (Am mon) (2)» ce qui donne encore TïT&Jim , Pétamen > ou irrwn; Pétémen.
On voit aisément que l’inscription grecque de cette momie contient, dans le mot IXETEMENOC, la transcription ou plutôt la prononciation du nom égyptien hiéroglyphique, accru de la terminaison grecque OC; et de plus, dans le mot AMMQNIOC, donné formellement pour synonyme de IIETEMENOC , la traduction même du nom hiéroglyphique Pétémen , ou
irr&wt, Pétamen , celui qui appartient a Ammon . On ne pouvait en effet rendre mieux en langue grecque le sens de ce nom que par le mot A puf&mioç, Ammonien ;
Le nom de Cléopâtre, mère du défunt* est aussi écrit de deux manières , mais toujours phonétiquement ; d’abord par la hache K , la bouche P ou A, le lituus O, le carré Et, la main T, la bouche P, ce qui donne KAOIITP (3), et ces caractères sont suivis du segment de sphère article féminin indiquant le genre du nom , et du caractère figuratif d'espèce, femme. Ailleurs ce nom
(1) Tableau général, n.° 156 b ,
(2) Ibid. n.° 156 d .
(3) Tableau général, n.° 219 a. — Le nom de la reine Cléopâtre est également écrit KÂOTTTp dans un contrat démotique du cabinet du Roi. Vo/eç Tableau général, n.°2iÿe.
est exprimé par les mêmes signes, sauf que le T du nom propre, au lieu d’être rendu par ia main , l’est par le segment de sphère T ( ï ).
M, Caiiiiaud a trouvé, attaché à la première enveloppe de toile peinte qui couvre ia momie, un petit rouleau de papyrus. Le nom de Pétémen en écriture démo* tique , et ce même nom en lettres grecques, IIET EMEN OC > se lisent encore sur le bord extérieur du rouleau. L’intérieur, qui est en écriture hiératique, contient quelques prières adressées aux dieux en faveur de Pétémen ou Pétamon, dont le nom se lit dans les premières lignes, et n’est que la transcription hiératique du groupe hiéroglyphique répondant aux lettres coptes (2).
Le nom hiératique de Cléopâtre, sa mère (3) , transcrit en hiéroglyphes d’après le tableau synonymique des signes qui se correspondent de l’une à l’autre écriture , donnerait le groupe (Tableau général, n.° 219 d) , en lettres coptes pour K?\OTTTp ; car j’ai déjà
dit qu’un même caractère exprime à-la-fois , dans les alphabets égyptiens, les articulations L et R [supra, pages 44 , 47 et 63 ).
En ajoutant enfin que cette momie égyptienne, qui ne peut être antérieure à la domination des Grecs en Egypte , puisqu’on y lit des noms grecs, et qui, selon toute apparence , n’appartient même qu’à l’époque
(1) Tableau généra! , n»° 219 b.
(2) Ibid. n.° 154.
(t) Ibid. n.CT 219 c,
Vomaine, est renfermée dans une espèce de cercueil où; parmi d'autres peintures, on voit celle d’un £ odiaquè dont les signes, semblables dans leurs formes à ceux du Zodiaque de Dendéra que j’ai prouvé être de l’époque romaine , sont aussi rangés dans le même ordre , Je lion étant le premier et le cancer le dernier . On sentira qu’il était difficile de desirer, dans l’intérêt de mes travaux, un monument qui prouvât d’une manière plus positive la vérité de ma découverte des alphabets égyptiens hiéroglyphique et hiératique, ainsi que celle de la date récente que j’ai assignée, par le secours de ces mêmes alphabets, au zodiaque de Dendéra, et par suite à celui d’Esné.
En général, ces diverses manières d’écrire un même mot égyptien tenaient autant à une sorte d’élégance et de recherche qu’aux proportions de l’espace qui restait à remplir entre un groupe de signes et un autre.
108. Quoique les signes hiéroglyphiques aient des formes si bien distinctes et si bien arrêtées , qu’il semble impossible de penser à les lier ensemble comme les caractères des autres écritures , il arrive cependant que les textes présentent, quoique assez rarement, certains caractères liés entre eux de manière à former un tout qu’on pourrait prendre pour un seul signe. J’ai acquis la conviction que la plupart de ces groupes doivent leur origine au seul caprice de l’écrivain, puisque, ayant comparé beaucoup de textes roulant sur une même matière, je me suis constamment assuré que deux caractères liés dans un texte étaient tracés
isolément dans 1 autre. On trouvera dans la planche XV| des exemples de ces ligatures (i) avec leur dédouble* ment : les caractères qui les forment sont presque toujours phonétiques .
iop. Certains caractères symboliques ou même phonétiques, exprimant des qualifications, se lient quelquefois aussi avec des caractères figuratifs représentant fobjet qualifié. C'est ainsi, par exemple, que l'hiéroglyphe, Tableau général, n.° 44$ > caractère initiai et abréviation du groupe 444 qui signifie grand , est uni au caractère figuratif habitation (n.° 282), pour exprimer l’idée de palais ou de grand édifice , Tableau général, n. 28 6; ce même groupe (n.° 444) se place ailleurs sous le caractère figuratif, comme, par exemple, sous celui qui signifie statue pour exprimer l’idée de colosse . (Tableau général, n,° 2pp.).
1 10. Beaucoup de caractères figuratifs , et quelques caractères symboliques , remplissent, outre leur valeur propre dans laquelle ils sont fréquemment employés, les fonctions de signes purement déterminatifs. Placés à la suite de certains caractères ou groupes de caractères, soit symboliques , soit phonétiques , exprimant des individus déterminés d'une espèce , ces caractères deviennent simplement les signes de ï espece à laquelle appartient l'individu exprimé par le caractère symbolique ou le groupe phonétique. Ainsi , le caractère symbolique (n.° 22 6) dieu, et le caractère figuratif
(1) N.** 15, 16, 17 et 18 de la planche XV.
(n.® 22p) dieu , soit isolés, soit réunis, terminent fous les noms propres de divinités mâles ; le groupe symbolico-phonétique (n.® 228) déesse , ou le caractère figuratif (n.° 231) signe de la même idée, se placent à la fin de tous les noms propres des déesses de l’Egypte. On a déjà remarqué que tous les noms propres de simples particuliers sont terminés , selon leur genre, par le signe d’espèce homme (n.° 245) ou femme (n.° 246). Nous citerons de plus, parmi les caractères employés comme signes d’espèce , le caractère figuratif cxcnr , cov, étoile (n.° 239), qui termine les noms des trente- six constellations dans les deux zodiaques de Dendéra; les caractères figuratifs taureau et vache, qui suivent les noms propres des taureaux ou des vaches sacrées ; le caractère symbolique ( n.° 240), région, qui termine tous les noms propres des soixante régions du monde; enfin, le groupe (n.° 279), maison, demeure, qui accompagne, comme signe déterminatif, les groupes ou même les caractères figuratifs représentant des habitations divines ou humaines (1).
On comprendra facilement la nécessité de la plupart de ces caractères déterminatifs , si l’on considère que les noms propres égyptiens d’hommes, de dieux, d’animaux sacrés , de régions , &c. , étaient tous significatifs par eux-mêmes, et qu’il importait d’avertir de leur état de noms propres dans certaines circonstances.
Telles sont les principales combinaisons matérielles
(1) Voyei Tableau général, n.os 281 , 284, 290, 294, 292.
des signes hiéroglyphiques des trois classes : les documens exposés dans ce paragraphe sont les seuls qu’il me soit permis de produire dans un ouvrage spécialement destiné à la seule recherche des principes géné -
vaux du système de l’écriture sacrée des Egyptiens.
XI. Liaison intime de l’ Ecriture hiéroglyphique avec les deux
autres sortes d’écritures égyptiennes , et avec les anaglyphes.
On ne saurait lire le texte de Clément d’Alexandrie» cité dans le paragraphe IX de ce chapitre, sans conclure de Tordre dans lequel les Egyptiens apprenaient successivement, selon ce savant père, leurs trois espèces d’écritures, i.° T épistolographique ou démotique , 2.0 K hiératique, et 3.0 T hiéroglyphique , que ces mêmes écritures avaient entre elles une certaine liaison , et que Tune des trois avait donné naissance aux deux autres, qui n’en auraient été que des modifications.
D’autre part, il est dans la nature des choses que les Egyptiens procédassent, dans l’étude de ces écritures, en remontant du plus simple au plus composé; et, comme les théories les plus simples ne résultent jamais que du perfectionnement de théories d’abord très-compliquées, nous sommes conduits à déduire aussi de ce même texte, que lecriture démotique était la plus simple des trois écritures, puisqu’on l’étudiait la première , qu’elle dérivait de T hiératique , et que celle-ci n’était à son tour qu’une modification, qu’un premier abrégé de Técriture hiéroglyphique la plus
ancienne de toutes et i origine première des deux autres.
Ces aperçus qui résultent du raisonnement seul, opérant sur des considérations générales, sont pleinement confirmés par l'examen des faits.
i i î. U écriture hiéroglyphique pure était, comme on fa vu , un système immense qui usait de près d'un millier de caractères différens , et chacun de ces caractères ne devait être clairement tracé que par des mains habiles dans l’art du dessin. Cette écriture ne put donc jamais devenir vulgaire; mais ce désavantage, résultant d’une extrême surabondance de signes compliqués, était amplement racheté lorsqu’on employait l’écriture hiéroglyphique pure dans les innombrables inscriptions qui couvraient les monumens publics , par la richesse et la variété même de ces caractères images de toute la nature vivante et des plus nobles productions de l’art. L’écriture hiéroglyphique pure, et cette écriture seule parmi toutes celles qu’a pu inventer le génie de l’homme, fut, par cela même, éminemment monumentale et propre à décorer les édifices publics. Certaines séries de signes hiéroglyphiques, revêtus de couleurs variées, sont souvent tellement bien disposées , quelles produisent à l’œil un effet aussi riche que la plupart des ornemens de pure fantaisie qui décorent l’architecture des autres peuples. Ces mêmes séries de signes, tout en flattant l’œil , parlent encore à l’esprit ; nous font connaître l’origine et la destination des monumens qui les portent;
expriment des pensées religieuses , ou rappellent les actions mémorables des rois et la gloire de la nation cjui les a fait construire.
L’emploi des hiéroglyphes purs sur les grandes constructions et sur les monumens publics de tous les genres, était donc très-convenable et n’offrait aucun désavantage réel sous le rapport du temps qu’exigeait l’exécution de ces caractères. Mais, si cette écriture
eût été la seule usitée en Egypte pour les relations journalières et dans les usages privés, l’inconvénient de la complication de ses signes aurait été bien réel ; et une telle écriture , devenue forcément vulgaire , eût , sans aucun doute , retardé les progrès du peuple égyptien dans le développement de ses facultés intellectuelles , et arrêté sa marche vers une civilisation perfectionnée.
Il n’en fut point ainsi : les Égyptiens durent sentir de bonne heure la nécessité d’un système d’écriture plus expéditif et d’un usage plus facile. On songea donc à abréger considérablement le tracé des caractères hiéroglyphiques purs , plutôt que de recourir à un système d’écriture totalement différent de celui qu’on avait déjà inventé , et que la religion avait définitivement consacré aux yeux de la nation entière.
112. Le premier moyen fut de réduire les caractères hiéroglyphiques purs f images d’objets physiques imités souvent jusque dans leurs plus petits détails, à une forme cursive, purement linéaire, conservant une esquisse des contours généraux de chaque image , ne
reproduisant aucun détail , mais outrant quelquefois le trait caractéristique de l'être physique, exprimé ainsi par une espèce de caricature ou de charge très -facile à saisir. Cette première modification du système hiéroglyphique pur , et qui porte uniquement sur la forme des signes, se montre dans tous les manuscrits hiéroglyphiques connus jusqu'ici : j’ai donné à ces hiéroglyphes cursifs le nom de linéaires (i).
1 13. Ce pas important conduisit à un second qui atteignit complètement le but qu'011 se proposait , celui d’abréger et de rendre fort rapide le tracé des signes, soit représentatifs, soit symboliques , soit phonétiques. On fut insensiblement conduit, à force de réductions, aune nouvelle sorte d’écriture que nous trouvons employée dans la plupart des manuscrits qu'on découvre chaque jour dans les catacombes égyptiennes* Ces textes diffèrent très-essentiellement des manuscrits hiéroglyphiques linéaires ; ils appartiennent au système d’écriture que j’ai fait reconnaître pour l’écriture égyptienne nommée hiératique ou sacerdotale par Clément d’Alexandrie.
1 14. Les principes généraux de l’écriture hiératique sont absolument les mêmes que ceux qui régissent l’écriture hiéroglyphique pure et linéaire. La méthode hiératique, dont se servaient la caste sacerdotale et , en particulier, les hiérogrammates.ou scribes sacrés , appelés par la nature de leurs fonctions à composer ou
(1) Supra , §. II , 1 ï et 12.
à copier un très-grand nombre d’écrits sur des matières religieuses, n’était au fond quune véritable tachy graphie de la méthode hiéroglyphique.
1 1 5. Cette écriture est immédiatement dérivée de l’hiéroglyphique. Les signes hiératiques x\e sont, en effet, pour la plupart, que des abréviations d’ hiéroglyphes purs ou linéaires . J’ai reconnu trois classes distinctes de caractères hiératiques :
Les uns sont une imitation complète, mais excessivement abrégée , des caractères hiéroglyphiques ;
D’autres ne présentent que l’abrégé de la partie principale du caractère hiéroglyphique ;
Une troisième classe enfin renferme des signes purement arbitraires , mais qui sont sans cesse les équivalens d’un seul et même caractère hiéroglyphique. Il est possible que , dès l’origine , ces signes ne fussent point arbitraires; mais ils le sont devenus en quelque sorte à force d’être abrégés : la plus grande partie des signes hiéroglyphiques ont leur correspondant fixe dans l’écriture hiératique.
1 1 6 . L’écriture hiératique renferme donc , comme F hiéroglyphique , des caractères phonétiques , des caractères symboliques et des caractères figuratifs , répondant exactement les uns aux autres, abstraction faite de leurs formes matérielles; mais l’écriture hiératique diffère toutefois de l’écriture sacrée, en ce qu’elle admet un moins grand nombre de caractères fguratifs et symboliques .
lé écriture sacerdotale, inventée dans le dessein formel
de créer une écriture expéditive , repousse nécessairement tout caractère dont lexpression graphique réside dans l’exactitude de ses formes elles-mêmes; on n’a donc pu conserver dans l’écriture hiératique, véritable tachy graphie , les signes figuratifs qui, pour atteindre le but de leur adoption, ont besoin de reproduire , avec une scrupuleuse exactitude, les contours généraux et les principaux détails des objets dont ils sont destinés à rappeler l’idée. Il en a été de même pour beaucoup de signes symboliques très- compliqués , tels, par exemple, que les caractères images symboliques des dieux (i) : aussi ne trouve-t-on dans les textes hiératiques qu’un certain nombre de caractères figuratifs ou symboliques , et uniquement ceux qu’il était facile de rendre en abrégé d’une manière reconnaissable et par un petit nombre de traits seulement. Les autres, plus compliqués, ont été remplacés soit par des signes arbitraires, soit par des groupes de caractères d’une classe différente , mais exprimant la même idée. Malgré ces suppressions forcées, comme l’écriture sacerdotale a des signes équivalant à la plus grande partie des? caractères hiéroglyphiques phonétiques et à un certain nombre de signes des deux autres classes , le nombre des caractères hiératiques était encore fort considérable. Mon tableau des signes qui se correspondent exactement de l’un à l’autre de ces deux systèmes, s’élève déjà à plus de quatre cents.
(0 Supra, page 293.
i jy. Cette seconde écriture était donc encore trop compliquée pour devenir vulgaire. H fallait au peuple, et même aux castes supérieures, une méthode plus simple et plus abrégée, pour les relations habituelles et pour tous les détails de la vie civile. Cette nécessité bien sentie donna naissance à l’écriture démotique (populaire) ou épïstolo graphique* Cette troisième espèce d’écriture dériva de X hiératique , comme celle-ci dérivait elle-même de ï hiéroglyphique .
1 1 8. L’écriture démotique ou populaire emprunta tous ses élémens à ï écriture hiératique ou sacerdotale , et consiste principalement en signes de sons ou phonétiques . On choisit, parmi les caractères sacerdotaux les moins compliqués, un nombre assez borné à! homophones qui devinrent les signes de chaque voix et de chaque articulation dont se composait la langue égyptienne parlée. Ainsi réduite à une quantité de signes beaucoup moins étendue que l’écriture sacerdotale, l’écriture populaire s’en éloigna encore sous deux autres rapports trèsimportans.
ï ip. Le nouveau système rejette d’abord, presque sans exception , tous les caractères figuratifs que l’écriture hiératique repoussait déjà en partie seulement , et il les remplace par des signes de sons.
120. L’écriture démotique n’admet enfin qu’un fort petit nombre de caractères symboliques , et ceux-là seulement qui représentent des noms propres divins ou des choses sacrées , signes dont les formes sont puisées , comme celles de tous les caractères démotiques , dans
l’écriture hiératique. Cette exception fut commandée par le respect profond que portèrent toujours les Égyptiens, et en général tous les peuples orientaux, aux objets du culte et de leur croyance religieuse.
12 1. Ainsi donc, le principe phonétique préexistant et déjà fort étendu dans Y écriture sacrée , un peu plus développé dans l’écriture hiératique , dominait trèsessentiellement dans l’écriture populaire ; les caractères figuratifs et symboliques deviennent au contraire plus rares dans le système graphique égyptien , à mesure qu’on descend de l’état primitif du système (l’écriture hiéroglyphique ) à la dernière de ses modifications, l’écriture démotique ou populaire.
122. Ces trois systèmes d écriture, si étroitement liés entre eux, furent usités à-la-fois et dans toute l’étendue de l’Égypte; on couvrait les édifices publics et religieux d’inscriptions en hiéroglyphes purs ; on traçait des manuscrits en hiéroglyphes linéaires , en même temps que les prêtres écrivaient, en caractères hiératiques , les rituels sacrés, les rituels funéraires, des traités sur la religion et sur les sciences, des hymnes en l’honneur des dieux ou les louanges des rois, et que toutes les classes de la nation employaient l’écriture démotique à leur correspondance privée et à la rédaction des actes publics et privés qui réglaient les intérêts des familles. On découvre journellement , en effet, dans les catacombes de 1 Égypte, des rouleaux de papyrus purement hiéroglyphiques , et d’autres conçus dans leur entier en caractères hiératiques; il çn est.
enfin , qui sont totalement démotiques; mais ces derniers n’ont aucun rapport bien direct aux choses sacrées, Enfin nous possédons des manuscrits qui prouvent la simultanéité de l’emploi des trois sortes d’écritures : les uns sont à-la-fois hiéroglyphiques et hiératiques, et d’autres contiennent, dans diverses parties , des légendes hiéroglyphiques , hiératiques et démotiques ,
123. II n’est plus douteux maintenant que le peuple éygptien ne possédât des moyens nombreux et faciles pour fixer la pensée d’une manière durable, pour perpétuer le souvenir des grands événemens et conserver la mémoire des découvertes utiles , soit dans les sciences, soit dans les arts. Cette nation, à laquelle l’Europe doit directement tous les principes de ses connaissances, et par suite ceux de son état social, ne fut donc point retardée dans ses développemens moraux , comme l’ont prétendu même de fort bons esprits : mais ils tiraient cette conclusion de l’idée
entièrement fausse qu’ils s’étaient formée de l’ancien
système graphique de l’Egypte. L’écriture hiéroglyphique pure, ou même la linéaire, eut pu, il est vrai, exercer dans ce sens une influence funeste par l’embarras et la perte de temps inséparables de son emploi; mais on vient de voir que deux méthodes beaucoup plus simples rendaient plus rapide, plus commode, et par cela même plus général, l’usage de l’écriture, ce puissant levier de la civilisation.
124. Il est également certain, contre l’opinion commune, que l’écriture hiéroglyphique , c’est' à-dire le
système sacré, le plus compliqué des trois, était étudiée et comprise par la partie la plus distinguée de toutes les castes de la nation, loin d’être, comme on la dit si souvent, une écriture mystérieuse, secrète, et dont la caste sacerdotale se réservait la connaissance, pour la communiquer seulement à un très-petit nombre d’initiés. Comment se persuader, en effet, que tous les édifices publics fussent couverts intérieurement et extérieurement d’une quantité innombrable d’inscriptions en caractères sacrés , si ces caractères n’étaient compris que par quelques adeptes l Les m on u mens élevés par la piété des simples particuliers, les stèles funéraires, les cercueils des momies, les enveloppes mêmes des plus pauvres d’entre elles, portent des légendes hiéroglyphiques , et des caractères de ce genre se montrent sur les ustensiles employés aux usages même les moins relevés , sur les ornemens du métal le plus précieux et du bois le plus commun , sur des amulettes de riche matière, et sur les amulettes de terre cuite sans émail : ainsi tout concourt à démontrer une connaissance très-générale de l’écriture hiéroglyphique parmi les individus aisés de toutes les castes de la nation égyptienne.
125. L’étude elfe-même de ce système d’écriture ne dut présenter, dans les temps anciens, que bien peu de difficultés. Les caractères figuratifs n’exigeaient certainement aucun travail d’esprit ; il suffisait de les regarder pour saisir aussitôt leur valeur : le principe des caractères phonétiques (supra 83 ) était si s mp le ,
qu’il ne s’agissait uniquement que de l’entendre énoncer une seule fois et de le bien comprendre , pour l’appliquer sur-le-champ avec une extrême facilité, puisqu’un égyptien possédait la plupart des mots de sa langue avant d’apprendre à lire : les seuls signes qui exigeassent un travail étaient les caractères symboliques ; mais nous avons vu que ces signes ne furent point en très-grand nombre ; et d’ailleurs, l’Égyptien qui étudiait l’écriture hiéroglyphique, déjà imbu des idées mêmes , vraies ou fausses , qui avaient déterminé le choix des signes symboliques, devait en saisir plus facilement l’application. Nous sommes donc autorisés à conclure, encore une fois, que l’intelligence des textes hiéroglyphiques était à-peu-près générale parmi les Égyptiens, lorsque ces textes roulaient sur des matières bien à la portée de la grande masse de la nation : et tel est le cas de la plupart des inscriptions monumentales.
126. S’il existait en Egypte, comme les témoignages très-multipliés des anciens permettent à peine d’en douter, un système réservé à la caste sacerdotale et à ceux-là seuls qu’elle initiait à ses mystères, ce dut être nécessairement la méthode qui présidait au tracé des anag/yphes (supra 61 ). Ces bas-reliefs ou tableaux, composés d’êtres fantastiques, ne procédant que par symboles, contiennent évidemment les plus secrets mystères delà théologie, l’histoire de la naissance, des combats et de diverses actions des personnages mythiques de tous les ordres , êtres fictifs qui exprimaient ,
les uns des qualités morales, soit propres à Dieu, le principe de toutes choses, soit communiquées à rhomme par la divinité même ; et les autres, des qualités ou des phénomènes physiques. On peut dire que les images des dieux exposées dans les sanctuaires des temples, et ces personnages humains à tête d’animal, ou ces animaux avec des membres humains , ne sont que des lettres de cette écriture cachée des anaglyphes , si Ton peut tout -à- fait donner le nom d'écriture à des tableaux qui n’expriment que des ensembles d’idées sans une liaison bien suivie. C'est probablement dans ce sens que les prêtres d’Égypte donnaient à l’ibis, à f épervier et au schacai , dont ils portaient les images dans certaines cérémonies sacrées, le nom de lettres [ypctp,jLictroi1j (i) , comme étant de véritables élémens d’une sorte d’écriture allégorique.
On conçoit en effet comment ces images, ou plutôt ces symboles , élémens combinés et rapprochés selon certaines règles, produisaient une série de scènes, et cachaient, sous les apparences les plus bizarres, le système cosmogonique, la psychologie et les principes fondamentaux de la croyance et de la philoso- /
phie des Egyptiens. Les initiés devaient nécessairement attendre des prêtres seuls l’intelligence de ces tableaux énigmatiques, si multipliés dans l’intérieur des temples et des hypogées , mais qui se distinguent sans peine des bas-reliefs et des peintures représen-
( i) Plutarque , Traité ci3 1 sis et d’ O sine,
tant des scènes historiques ou civiles, et des cérémonies du cuite.
127. II ne faut point toutefois prendre pour des anaglyphes certaines décorations architecturales formées d’images d’objets physiques groupés d’une manière singulière, et répétés successivement un grand nombre de fois dans certaines frises, dans des soubassemens , dans des anneaux de colonnes ; ce ne sont souvent que de véritables légendes hiéroglyphiques pures, disposées de manière à produire pour l’œil un effet régulier, sans perdre pour cela leur valeur d’expression.
Telle est, par exemple, une des frises du grand temple du sud, à Karnac, publiée par la Commission d’Égypte (1), et gravée sous le n.° r de la planche mise en regard de cette page. Cette frise est composée de deux groupes de caractères (A et B), qui présentent alternativement le prénom royal et le nom propre du Pharaon Ramsès, fils de Ramsès le Grand, le Phéron d’Hérodote et le Sésoosis second de Diodore. Ce n’est en réalité qu’une variante, développée et ramenée pour ainsi dire à des formes pittoresques, de la légende royale ordinaire de ce prince. (Tableau général, n.° 115, et planche XV, n.° 2, A et B.)
Le prénom royal ordinaire (n.° 2, A) peut se traduire par le puissant par Ré (le Soleil ) et par Saté, approuvé par Ammon ; le groupe (A) de la frise exprime les mêmes idées ; le disque de Ré ou du soleil y est
(1) Description de l'Egypte. Ant . vol. III, pi. 57, 7,
A.f Il Y/l
reproduit, mais enrichi de deux urœus; le sceptre et la déesse Saie' sont entre les mains de l’image même du roi agenouillé; enfin le groupe approuvé par Ammon { n.* 2 , A , d, e , f, g ) , a été répété tout entier dans la frise (n.° i , A , d, e, f, g ), sauf que la coiffure ornée du liiuus de l’un , est remplacée dans l’autre par son homophone habituel , la ligne brisée .
Le groupe ( n.° i , B) de la frise, contient, comme le second cartouche de la légende ordinaire n.° 2, B, les mots le chéri d’ Ammon , Ramsès , Le titre (Amonmai), chéri d’ Ammon, est formé , dans l’un et dans l’autre, par le caractère figuratif du dieu et le piédestal abréviation de -**24. Dans la frise, le nom propre du roi qui est de nouveau figuré, dans le groupe, agenouillé et tenant dans les mains l’emblème et l’image de la déesse Saîé , est exprimé, i.°par le disque du soleil pn ( n.° 1 , B , h ) ; 2.0 par le piédestal a*-, qui est ici un signe à double emploi; 3.0 enfin, par le signe de la consonne c, répété deux fois cc, ce qui produit piwcc Ramsès , comme porte le cartouche ordinaire, qui exprime séparément ïss- du titre , et celle du nom propre piw-cc, Ramsès .
128. Les frises hiéroglyphiques de cette espèce 11e sont point rares dans les grands édifices de l’Egypte ; M. Huyot en a dessiné plusieurs, et entre autres une à Ibsamboul, renfermant la légende royale de Ramsès le Grand, père du Ramsès auquel se rapporte la frise du temple du sud , à Karnac , que nous venons d’analyser.
1 2 p. Les anaglyphes proprement dits ou les tableaux allégoriques , quoique formés en général d’images monstrueuses , étaient toutefois en liaison directe avec l’écriture hiéroglyphique pure. Les textes sacrés et les anaglyphes avaient une certaine quantité de caractères communs, et de ce nombre furent, par exemple, les signes symboliques , tenant la place des noms propres de différentes divinités; signes introduits dans les textes hiéroglyphiques, en quelque sorte, comme caractères représentatifs des êtres mythiques.
130, Tels furent, d’après les faits, les rapports théoriques et matériels qui liaient les diverses parties du système graphique des anciens Égyptiens. Ce système si étendu , figuratif, symbolique et phonétique à-la-fois, embrassait, soit directement, soit indirectement, tous les arts d’imitation. Leur principe ne fut point en Égypte celui qui, en Grèce, présida à leur extrême développement : ces arts n’avaient point pour but spécial la représentation des belles formes de la nature; ils ne tendaient qu’à l’expression seule d’un certain ordre d’idées, et devaient seulement perpétuer, non le souvenir des formes , mais celui même des personnes et des choses. L’énorme colosse , comme la plus petite amulette, étaient des signes fixes d’une idée ; quelque finie ou quelque grossière que fût leur exécution , le but était atteint, la perfection des formes dans le signe n’étant absolument que très-secondaire. Mais en Grèce la forme fut tout; on cultivait l’art pour l’art lui -même. En Egypte, il 11e fut qu’un moyen puis-
sant de peindre la pensée; Je plus petit ornement de farchitecture égyptienne a son expression propre, et se rapporte directement à ridée qui motiva la construction de l’édifice entier , tandis que les décorations des temples grecs et romains ne parlent trop souvent qu’à foeil, et sont muettes pour l’esprit. Le génie de ces peuples se montre ainsi essentiellement différent. L’écriture et les arts d’imitation se séparèrent de bonne heure et pour toujours chez les Grecs; mais en Égypte, l’écriture, le dessin, la peinture et la sculpture marchèrent constamment de front vers un même but; et si nous considérons l’état particulier de chacun de ces arts, et sur-tout la destination de leurs produits, il est vrai de dire qu’ils venaient se confondre dans un seul art, dans fart par excellence , celui de Récriture* Les temples , comme leur nom égyptien l’indique (i) , n’étaient, si l’on peut s’exprimer ainsi, que de grands et magnifiques caractères représentatifs des demeures célestes : les statues , les images des rois et des simples particuliers, les bas-reliefs et les peintures qui retraçaient au propre des scènes de la vie publique et privée, rentraient, pour ainsi dire , dans la classe des caractères figuratifs; et les images des dieux, les emblèmes des idées abstraites , les ornemens et les peintures allégoriques , enfin la nombreuse série des anaglyphes , se rattachaient d’une manière directe au principe symbolique de l’écriture proprement dite. Cette union intime
(i) Supra , pag. 337.
des beaux-arts avec le système graphique égyptien nous explique sans effort les causes de l’état de simplicité naïve dans lequel la peinture et la sculpture persistèrent toujours en Egypte. L'imitation des objets physiques, poussée à un certain point seulement, était suffisante pour le but proposé ; une plus grande recherche dans l'exécution n’eût rien ajouté à la clarté nia l’expression voulues de l’image peinte ou sculptée, véritable signe d’écriture, presque toujours lié à une vaste composition dont il n’était lui-même qu’un simple élément.