DE LA DIVISION DU TRAVAIL
1 sa vie à façonner la pointe d’une épingle, le taraudeur qui tourne une vis en spirale, le tisserand qui agite régulièrement sa navette, a-t-on dit, ne sauraient jamais s’élever au- ' dessus de la sphère étroite de leurs travaux. A force de les imiter sans cesse, ils finissent par devenir des machines, et ils n’en diffèrent guère que par le besoin de nourriture et de sommeil. Ces objections sont fondées : mais est-il au pouvoir de quelqu’un d’en éviter la rencontre? N’y a-t-il pas des masses entières qui sont dévouées, par le manque de capitaux ou d’intelligence, à végéter dans la classe ouvrière, et à se servir de leurs organes comme d’outils, pour gagner un médiocre salaire? C’est une question encore indécise que celle de savoir à quelle époque et par quels moyens on parviendra à améliorer le sort des prolétaires : mais la division du travail, en les concentrant, pour ainsi dire, sur une seule occupation quelquefois stupide, ne ravale pas autant qu’on le suppose leur nature et leur intelligence; et l’on ne s’est pas encore aperçu que les cultivateurs, chez lesquels cette division est beaucoup nioins sensible, soient plus spirituels que les ouvriers des manufactures.
M. Malthus, dans son Essai stir le principe de la population, a recherché quelle était l’influence de la division du travail dans les fabriques, et surtout quelle espèce d’action ,• les nombreuses réunions d’ouvriers pbuvaienf; exercer sur chacun de leurs membres. Ces recherches étant plutôt du ressort de l’hygiène ou de la statistique que de l’économie politique, je ne m’en occuperai point en ce moment. 11 me suffit de dire qu’en Angleterre et en Écosse, les travailleurs ;l qu’on représente comme si corrompus payent de leurs proprès deniers, et fort libéralement dans plusieurs manufac- I tures, un professeur chargé de leur enseigner chaque soir ou '4^ chaque dimanche les éléments de la science qui se rapporte r à leur genre de travail. Et puis, chacun sait qu’il n’est rien I de parfait dans ce monde, et qu’on doit s’estimer heureux de I reconnaître dans la séparation des travaux de l’homme une
l;' foule d’avantages capables de compenser le petit nombre
l’KODUCTlOX DES RICHESSES.
d’incunvéniciiîs qui me semblent inséparables de toute grande agglomération de population.
SECTION IV
De la propriété.
Tout le monde sait Tacception attachée au mot de propriété. C’est la jouissance positive, réelle, incontestable de tous les biens légitimement acquis. L’économie politique ne s’en occupe que sous le rapport de son influence sur la multiplication des capitaux, et par conséquent sous un point de vue assez limité. Elle suppose que les gouvernements comprennent toute l’importance des égards qui lui sont dus, et l’histoire prouve le danger que l’on court en la violant par des confiscations, des spoliations ou d’autres abus, de quelque prétexte qu’on essaye de les colorer. Le monopole porte atteinte à la plus sacrée des propriétés, à celle de nos facultés industrielles, en nous en interdisant directement ou indirectement le libre exercice j des impôts exagérés, des prohibitions mal entendues la violent également. Certains gouvernements, en s’emparant de la vente exclusive du tabac, ont commis un attentat légal à la propriété territoriale, parce qu’ils ont empêché les propriétaires de se livrer à la culture de celte plante utile.
Considérée sous ce rapjlbrt, la question de la propriété se rattache d’une manière intime à l’administration publique, et elle peut se compliquer avec elle presque indéfiniment. Qui ne sait les contestations interminables suscitées pour un cours d’eau, pour l’établissement d’une usine, pour expropriation sous prétexte d’utilité publique? L’autorité ne rencontre pas toujours des meuniers de Sans-Souci^, et elle ne se fait pas scrupule de violer indignement la propriété, en retirant le brevet à un imprimeur, à un libraire; en impo-
' Voyez le joli conte de JI. ^ndrleux, inlitulç le Meunier de Sans-Souci,
DE LA PUOl'IUÉTÉ. 4b
sant d’onéreuses servitudes aux possesseurs de forêts; en trafiquant des places d’agents de change; en limitant le nombre des boulangers, des bouchers; en soumettant à de fâcheuses restrictions le commerce des blés, etc., etc. On voit par combien de points elle touche aux intérêts des particuliers, et dans combien d’endroits ces intérêts sont vulnérables. 11 suffit d’établir que toute injonction, que toute prohibition, lorsqu’elle n’est pas fondée sur des motifs palpables d’utilité générale, est nuisible au développement des capitaux, et que l’économie politique n’en saurait trop faire l essortir le danger.
Je suppose, par exemple, que tout d’un coup les médecins, les avocats, les négociants soient soumis à des pratiques, à des nécessités contraires aux goûts naturels, au caractère, à l’éducation de la plupart d’entre eux, et que par suite des conditions nouvelles auxquelles ils seraient admis si continuer leur étal, le plus grand nombre se crût obligé d’y renoncer; ne serait-ce pas une violation manifeste de la propriété? Le roi de Sardaigne a rendu une ordonnance qui enjoint aux étudiants des diverses universités de son royaume de se confesser au moins une fois par mois, et de remplir avec une rigoureuse exactitude plusieurs autres pratiques religieuses; par suite de cette ordonnance, beaucoup d’élèves ont cessé leurs études et se sont vus détournés de leur profession élective ; ne peut-on pas dire qu’on a violé la propriété la plus sacrée, celle de leurs personnes et de leur vocation? le tout en pure perte, comme il arrive toujours. La Convention nationale a sévi cruellement, dans le temps, contre des Français qui avaient donné à la culture de leurs champs une direction étrangère à ses vues : on sait que des propriétaires ont péri sur l’échafaud pour avoir semé des prairies artificielles, au lieu de planter des pommes de terre; je le demande, y a-t-il une tyrannie plus intolérable?
Je me contente, au reste, d’indiquer la partie économique de cette grande question, et je reconnais tout ce qu’elle a de difficile dans ses rapports avec l’administration. La peine
qu’ont à s’entendre aujourd’hui les hommes distingués chargés de l’examen de la propriété littéraire, prouve seul qu’on est loin d’avoir épuisé cette riche matière. L’attention que les gouvernements raisonnables portent à tout ce qui s’y rattache, et le respect que les tribunaux témoignent pour les droits des propriétaires dans les circonstances qui soumettent des questions de ce genre à leur juridiction, prouvent leur importance. Comment oserait-on se livrer à des entreprises considérables, si l’on ne jouissait d’une sécurité par-: faite, ou si cette sécurité pouvait être ébranlée au gré de quj que ce soit? Les pauvres eux-mêmes, les prolétaires sont intéressés au respect de la propriété. Les grandes accumulations de capitaux leur sont favorables, parce qu’elles sont la base de l’industrie, et que l’industrie est la mère nourricière de tous ceux qui'onfdes bras à lui olfrir. Partout où les pauvres ont oublié ce principe, ils n’ont fait que hâter l’excès des misères auxquelles ils croyaient échapper.