DES DÉBOUCHÉS
les lieux où l’on pouvait échanger sa marchandise contre de l’argent; et de ce que l’argent est le représentant le plus général des valeurs, on concluait qu’il n’y avait de débouchés que là où l’on trouvait à les vendre pour de l’argent. Si l’on réfléchit que le numéraire ne s’obtient qu’avec des produits, on comprendra facilement qu’en définitive, lorsqu’on vend un produit , on ne fait qu’opérer un échange : c’est ce que j’ai déjà établi plus haut , et ce que je vais essayer de démontrer plus positivement encore dans ce chapitre.
Un fermier, père de famille, a besoin de nourrir, de vêtir ses enfants et de leur donner une bonne éducation; c’est-àdire de payer pour eux des boulangers, des bouchers, des marchands de vin, des tailleurs , et des maîtres de langue, puisque notre éducation vulgaire consiste à nous apprendre à parler. Pour suffire à ces dépenses variées , l’agriculteur ne peut disposer que des produits de sa culture , par exemple, de ses grains. Il les porte donc au marché, qui est leur lieu de débouché, et dans lequel il trouvera d’autres producteurs qui achèteront sa denrée au prix du jour, connu sous le nom de mercuriale. Avec l’argent qu’il aura retiré de son blé (je suppose qu’il a été payé en espèces), le fermier achète du pain, de la viande, du vin, des habits, et les services productifs d’un instituteur pour ses enfants; il échange sa denrée principale contre tous les produits que je viens de désigner. Ce que je dis du cultivateur, on n’a qu’à l’appliquer aux préfets, aux généraux, aux comédiens, aux épiciers, aux tailleurs, à tous ceux qui exercent dans la société une profession quelconque : ces différents membres de la communauté n’achètent rien qu’ayec les produits de leur industrie respective. Le tailleur fait des habits; le préfet, des arrêtés; le général, des revues. Chacun d’eux s’agite dans sa sphère pour augmenter la masse de ses produits, c’est-à-dire la somme des moyens de se procurer des jouissances : ils se servent mutuellement de débouchés. L’argent ne joue dans tous ces mouvements que le rôle de marchandise intermé-
TROÜLCTIOX DES RICHESSES.
diaire qui facilite les échanges, et le résultat est toujours de payer des jiroduits avec des produits.
Souvent, on se dispense de recourir à l'argent, et alors on aperçoit d'une manière parfaitement distincte le phénomène de Yéckange. Un négociant envoie mille pièces de vin de Bordeaux à Calcutta, et il en reçoit des soies, des épiceries , des cachemires : les villes de Bordeaux et de Calcutta se sont servies iHutuellement de lieu de débouché , et le vin de la première de ces places est le débouché des soies, des épiceries et des cachemires de la seconde. L'argent n'est pour rien dans tout cela. S'il eût été convenable aux négociants de l'une ou de l’autre de ces deux villes de recevoir de l’argent en retour de leurs envois, cet argent, ce numéraire, cette monnaie, ne représenteraient pas plus que des marchandises, la valeur de leurs produits expédiés.
Il est des circonstances où il serait défavorable de recevoir de l'argent en place de marchandises. Je suppose qu’un teinturier de Bayonne ait adressé cent pièces de toiles peintes à un marchand de bois de Campêcbe établi à Alvarado, avec ordre de lui faire ses retours en nature, et que le marchand d’Alvarado ait expédié le prix des toiles peintes en argent, au lieu de l’envoyer en bois de Campêche : le teinturier qui attendait la matière première nécessaire à son industrie, n’aura-t-il pas le droit de se plaindre de ce retour en argent, par suite duquel il sera forcé, peut-être, de suspendre ses travaux et de fermer ses ateliers? Ce n'est pas, comme on voit, le numéraire seul qui est la base des transactions : ce sont les produits eux-mêmes; et la fortune des nations ne dépend pas de la découverte ou de la possession d'une mine, mais de l’activité imprimée à la reproduction.
11 y a plus ; si l'argent venait à manquer tout à coup dans le inonde ou à la masse des affaires, on aurait de faciles moyens de suppléer à son absence : les effets au porteur, les billets de banque, les crédits ouverts, les compensations de créances, suffiraient aisément. Qu’on se rassure : ce n’est fms de cette disette que le genre humain doit périr, L’ai-
DES DEBOUCHES. oS
gent ne pousse point en France chaque année comme le blé; les mines du Mexique sont presque stériles depuis longtemps : d’où vient donc que la France achète annuellement et consomme sept à huit fois plus de choses que sous le règne du bon roi Louis XII? C’est qu’elle produit, au moyen de son travail, de son industrie perfectionnée, de ses machines, de ses institutions améliorées, sept à huit fois plus de valeurs que dans le quinzième siècle. C’est avec la valeur de ses produits, transformés momentanément en une somme d’argent, que chaque citoyen achète les choses dont il a besoin. Si l’argent disparaissait , on trouverait bien vite une autre marchandise intermédiaire, et peut-être la seule privation consisterait dans le manque des ustensiles commodes fabriqués avec ce beau métal. C’est bien plutôt le fer qu’il faudrait craindre de voir s’épuiser : car c’est par lui que la main de l’homme triomphe de la résistance de la terre et règne en souveraine sur le globe.
Quelquefois le manque de débouchés se fait sentir dans la société, et alors on aperçoit une sorte de stagnation dans les affaires; on 'parle d'encombrement, de surcharge; on dit que le commerce ne va plus; et il se présente des observateurs intrépides qui, n’entendant rien à ce phénomène, vous déclarent hardiment qu’on produit trop. Ce mot ridicule a été proféré tout récemment en France, 'je l’avoue en rougissant. La conséquence naturelle est qu’il faut fermer boutique pour faire fortune , et que nous serons d’autant plus riches que nous produirons moins. Voilà une perspective séduisante. Ainsi font les Espagnols de la Péninsule au moment où j’écris (1826), et le roi Ferdinand est obligé de vider les caisses de l’octroi de Madrid pour payer les frais de son voyage à Aranjuez, toutes les fois qu’il lui plaît d’y aller, [.e souverain y vit au jour le jour : que doit-on penser des sujets ? Comment amasser des capitaux et les employer reproductivement dans ce triste pays?
Laissons l’Espagne, et revenons aux causes de suppression temporaires ou permanentes des débouchés, J^uisqu’un pro-
SI
cluir. sert de moyen d’écoulement à un autre produit, il est clair qu en gênant ou en détruisant une source de valeurs, on porte atteinte à plusieurs autres. Je sufipose que la stagnation se manifeste dans le commerce des tissus de coton, et que ces produits cessent un instant d’être demandés avec l’empressement ordinaire : si on y regarde de près, on verra que ce phénomène dépend de la diminution d’un autre produit par des causes physiques, économiques ou politiques. Qu’un ouragan détruise la récolte des vins en Bourgogne, un froid aigu celle des olives en Provence, et sur-le-champ les demandes diminueront dans ces contrées, parce que leurs habitants n’auront plus la même quantité de produits à échanger contre des étoffes de coton. Qu’une guerre sérieuse enlève des travailleurs à l’agriculture et des matelots à la marine marchande; qu’elle interrompe les arrivages des ma-
tières premières : aussitôt les demandes seront suspendues
sur mdle points; il y aura pour beaucoup de marchandises
suppression de débouchés, parce qu’il y aura diminution de
produits échangeables. Un impôt excessif , une prohibition
déraisonnable, des règlements abusifs, amèneront le même résultat. "
Ces considérations démontrent suftisamment que nul ne saurait elie consominiiteur sans etre producteuVj excepté les voleurs de grand chemin , les courtisans-favoris des monarchies absolues, et le petit nombre de ceux qui vivent aux dépens de leurs semblables, sans rien faire qui leur soit utile. Les mendiants de l’Espagne et de l’Italie, pépinières ordinaires de malfaiteurs, accusent l’ineptie ou l’insouciance de leurs gouvernements. Les pauvres de l’Angleterre sont la plus énergique satire de l’aristocratie de ce pays, et peqtetre aussi la plaie secrète qui dévore et mine son existence. Ces malheureux, frappés d’une sorte d’incapacité industrielle, fainéants malgré eux, faute de capitaux et de moyens d’en acquérir, consomment sans produire, et végètent sans espéiance, tandis que la Grande-Bretagne, publiant ses entants, cherche à lier son commerce avec l’industrie du Nou-