‹ Précis élémentaire d'économie politique [microform]Chapitre 19 sur 71 · DE LA BALANCE DU COMMERCE · texte numérisé non relu

DE LA BALANCE DU COMMERCE

veau-Monde. Sur cette terre classique de la production, il est des miliiers de prolétaires qui sont plongés dans la plus affreuse misère, et qui sont couverts de haillons à côté des

magasins de la Compagnie des Indes. Ce contraste est le résultat d’une organisation politique qui les rend incapables de produire pour échanger, et qui force leurs compatriotes à établir des relations avec des étrangers producteurs. Ainsi donc, le plus sûr moyen de conserver des débouchés et de les multiplier, c’est de produire beaucoup et de souhaiter que tout le monde produise pour être en état d’échanger. De là résultera le désir sincère de la paix , une bienveillance universelle entre les nations , et pour chaque individu une plus grande somme de bonheur.

« On nous assure quelquefois, dit M. Laffitte que la production est assez et même trop considérable, puisqu’elle ne trouve pas de consommateurs ; mais qu’on me dise si quelque part on jette le blé dans les rivières, si on livre au vent les produits de nos manufactures, si quelque part enfin on foule aux pieds les ouvrages surabondants de nos mains ! Non, sans doute; le blé ne pourrit nulle part; nulle part les tissus ne sont brûlés sur les places publiques ; et cependant une partie considérable de la population ne mange ni pain ni viande, ne se nourrit que de quelques grossiers légumes, et se couvre à peine de quelques misérables haillons ! »

Voilà le secret de l’absence des débouchés. Pourquoi cette population n’achète-t-elle pas? c’est qu’elle n’a rien à vous

donner. Ce n’est pas vous qui avez trop produit : c’est elle qui n’a rien produit du tout. Favorisez l’industrie dont elle est susceptible, et le succès de la sienne contribuera au salut de la vôtre.

SECTION PREMIÈRE

De ce qu’ou appelle la balance du commerce.

Il est un système qui a causé plus de mal au genre hu-

’ Heflexions $ur la réduction de la Renie,

PRODUCTIOX DES RICHESSES.

main que Tinquisition n"en a fait à l’Espagne, et que, sous prétexte de contribuer au bonheur des nations, on emploie depuis mille ans cà tarir les sources de leur fortune et de leur prospérité. La balance du commerce est le résultat de cette fausse opinion que l’argent est toute la richesse , et que le peuple le plus à son aise est celui qui en possède davantage. Ce système consiste à regarder comme un gain fait par une nation la solde qu’elle reçoit en espèces après avoir livré ses marchandises. Ceux qui le soutiennent admettent par le fait qu’en vendant mille francs une pièce de vin à l’étranger, on gagne sur l’étranger la somme de mille francs; ou bien, que si l’Angleterre nous vend , par exemple, pour vingt millions seulement de marchandises, et que nous lui en vendions pour vingt-cinq, nous avons gagné sur elle cinq millions. On dit, dans ce cas, que la balance du commerce nous a été favorable.

C’est là ce qu’il s’agit d’éclaircir. Quand l’Angleterre nous apporte pour vingt millions de marchandises, si nous les iichetons, c’est que nous avons de quoi les payer avec nos produits. Que ce soit en nature ou en argent, peu importe : ce sont toujours des valeurs que nous donnons en échange des valeurs qui nous sont offertes; car, en supposant que nous ayons payé en numéraire, ce numéraire a dfi être acheté avec des produits. Nous sommes donc d’autant plus riches que nous avons plus acheté, puisque l’introduction des valeurs étrangères nous permet de satisfaire au plus grand nombre de besoins, ou de nous procurer de nouveaux plaisirs. Que si nous avons moins importé que les Anglais, cela prouve que nous n’avons pas eu de quoi payer nos importations, et que nous avons produit moins qu’eux; ou bien que nous nous sommes passés de certaines marchandises dont nous avions besoin.

Les partisans du système dit exclusif ou mercantile prétendent alors que la balance a été en notre faveur, c’est-à- . dire que nous avons gagné tout ce que nous n’avons point acheté; comme si un homme qui a besoin d’un habit de cent

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francs et qui donne cent francs à un tailleur, était ruiné pour avoir payé son habit. Si l’on réfléchit que l’argent consacré à l’achat de cet habit n’est autre chose qu’un échange des produits de l’industrie du vendeur contre le numéraire de l’acheteur, on verra clairement en quoi consiste l’erreur des partisans du système exclusif. Ils ne veulent pas concevoir que l’argent est acheté avec des produits, et que toute vente se réduit toujours à un échange. Avec quoi un chapelier, un mécanicien, un lilateur, un savant même, payent-ils leurs habits? C’est en vendant préalablement des chapeaux, des machines, du fil de coton, des livres ; en un mot, les produits de leur industrie respective. Ils touchent une certaine somme d’argent, et la donnent au tailleur; en d’autres termes, ils échangent contre la valeur d’un habit la portion équivalente de leurs produits en chapeaux, en machines, etc.

Le numéraire ne sert, dans toutes ces transactions, qu a les faciliter. Il est plus simple de dire : Cet habit vaut cent francs, que de dire : 11 vaut deux sacs de blé, une pièce de vin, ou cinquante aunes de calicot. Mais, dans une foule de circonstances, on trouve fort avantageux de s’exprimer d une autre manière. « Envoyez-moi cent mille kilogrammes de ter, dit un négociant de Bordeaux à son correspondant de Stockholm, en lui expédiant six mille bouteilles de vin de Laffitte » ; et si les cent mille kilogrammes de fer, rendus à Bordeaux, valent dix mille francs de plus que les six mille bouteilles de Laffitte portées à Stockholm, la France a gagné dix mille francs. C’est en ce sens seulement que la balance du commerce lui a été favorable, et pourtant la Suède n a rien perdu à l’échange. Les partisans du système expliquent ce phénomène en disant qu’elle n’a rien déboursé, qu elle n a pas donné d’argent ; mais la vraie raison, c’est qu’au moment de l’échange elle a reçu en vins une valeur équivalente à celle de ses fers. Si au moyen des vins qu’on lui a livrés pour cent mille kilogrammes de fer, le marchand suédois se procure, a Stockholm, un plus grand nombre de choses qu’il n’en eût obtenu en vendant sur les lieux ses cent mille kilogrammes.

PROi)UCTIOX DES RICHESSES.

il aura gagtié la différence, et il y aura eu profit pour les

deux nations, sans qu'aucune d'elles ait reçu de l'argent en retour de ses feipéditions.

Que devient alors la balance du cohimérce"? Où soHt les behelices exclusifs qui résultent de Vèxportation et les désastres qui découlent de VimportaUon ? Tout cet édifice , comme on voit, est bien fragile, et néanmoins il a duré jusqu'à iios jours. Des architectes hialavisés s'efforcent même de 1 étayer encore bu d'en relever les décombres. A la tribune nationale, dans les bureaux de la douane, au conseil des ministres, on ne jure que par la balance, et tandis que le ministère anglais, plus éclairé, renverse de toutes parts les barrières qui gênent le commerce, chez nous la peur ou rigiiorancë les relève. En Allemagne, le génie aveugle du fisc, ou la petite manie des représailles, les multiplie. A Mayence, les pfeposés de la douane frappent à mort un citoyen suspect d'introduire des marchandises prohibées ; le peuple entier se soülève pousse lès assassins sur la rive du Rhin et menace de les précipiter dans le fleuve. En Espagne, la plus odieuse tyrannie orgahise un monopole inouï dans les fastes du monde, et il faut que trois siècles s’écoulent avant que ces longs attentats soient punis. Les Hollandais massacrent la garnison et les cultivateurs d'Ainboine, en pleine paix, pour se débarrasser d'une Concurrence importune et pour vendre seuls à l'univers le poivre et le girollè. Tels sont les fruits amers du système de la balance du commerce, source de mille guerres funestes, dont le résultat a toujours été d'aggraver les maux auxquels on croyait échapper.

Si vous laissez sortir le numéraire, disent les exclusifs, vous finirez par être ruinés; il ne vous en restera plus assez pour le cours ordinaire des transactions intérieures, et alors que deviendrons-nous? — Rassurez-vous, puis-je répondre; le numéraire ne sort qu'autant qu'on trouve intérêt à le faire sortir, comme dans le commerce des Indes orientales, par

Voyez le Journal des Débats du 15 mars 182C.

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exemple, tlàhs ce pays, l'argent est une marchandise rare, par conséquent plus chère qu'ailleurs : on l'y transporte donc en abondance, parce qü'on achète par son intermédiaire une plus grande masse de produits que dans les autres contrées. ,j

Si l'Europe S’était aperçuë qu’il y avait de l'avantage à y pbfter du coton au lieu d'argent, c'est le coton et non l'argent qui aurait pris cette route. Laissez faire : quand l'Inde sera saturée de numéraire, elle le rejettera, et vous serez bien

obligés d'y porter autre chose.

Que, i^ar uhë sliite d'événements extraordinaires, la France perde tout à coup la moitié de ses richesses monétaires i croyez-vous que longtemps l'or lui manque? Au contraire, il s’y précipitera vivement, comme l’air dans le vide. Les étrangers nous l’apporteront avec d'autant plus d’empressement que sa rareté aura augmenté sa valeur, et au bout d'un certain temps, quand l’équilibre sera rétabli, tout rentrera dans i’ordre accoutumé. Croyez-vous que l’Espagne manque dé numéraire ? Je parie qu’elle en regorge, et que les caves de ses couvents en sont pleines : c'est la production qui est paralysée chez ce malheureux peuple; c'est le génie du travail, des découvertes, de l’industrie, qui a reçu des blessures profondes. Les tabernacles se sont trouvés remplis d’or, quand Bessières et le curé Mérino nous ont dit qu'ils s’armaient pour la cause de Dieu.

Je conçois que des particuliers aiment mieux être payés en argent qu'en nature, parce qu’ils savent mieux ce qu’ils reçoivent; mais cet avantage, presque de circonstance, et purement individuel, cesse d’en *être un pour les négociants qui spéculent sur les bénéfices probables de leurs retours, et qui, toujours instruits du prix courant des marchandises dans les différentes parties du monde, savent fort bien ce qu’il y a à gagner ou à perdre sur les matières qu’ils reçoivent en échange de leurs envois. Un armateur, dont le métier est de vendre ses chargements sur la place, n'est jamais embarrassé de mille balles de coton, de cent caisses d'indigo, de sucre, de café, parce qu'il a consacré son industrie à ce genre de trafic,

dont les détails sont étrangers à un simple particulier. Ce ’ n"est donc pas par son abondance que l’argent facilite les

r. ventes, puisqu’on n’achète réellement des produits qu’avec

, des produits : s’il y en a peu, on en donne moins pour avoir

i!' chaque chose; s’il y en a beaucoup, on en donne davantage.

, S’il en sort, c’est qu’on le dirige sur des points où il manque

où par conséquent on est sûr d’augmenter sa valeur; s’il en entre, c’est qu’on en manquait et qu’on a produit de quoi s’en procurer. L’essentiel, en tout cas, est de travailler ; tel est le secret de la richesse et de la prospérité des nations.

Je suppose qu’on force une nation à garder son numéraire, comme cela s’est vu plusieurs fois, lorsque la sortie en a été : prohibée sous des peines terribles. Le dommage qu’on lui

cause est tout à fait semblable à celui qu’éprouverait un

• ^ négociant si on l’empêchait de vendre sa marchandise ; car

* 1 argent est une véritable marchandise. Forcer un homme à

! ü ’ garder, c’est le priver de tout ce qu’il pourrait se procurer

j son moyen à l’étranger et lui faire perdre les bénéfices

*; qu’il aurait retirés de son échange. C’est le dépouiller de sa

t li ; propriété, sans motif légitime d’utilité publique. Heureuse-

ment que ces spoliations ne sont pas aussi faciles qu’on le pense. « Celui qui veut envoyer des capitaux au dehors, dit ' M. Say, y réussit aussi bien en expédiant des marchandises

dont 1 exportation est permise. — Tant mieux, répondez- ' , vous, ces marchandises auront fait gagner nos fabricants. —

Oui; mais la valeur de ces marchandises n’existe plus dans le pays, puisqu’elle n’entraîne plus de retours avec lesquels on puisse faire de nouveaux achats; c’est une valeur capitale . ' de moins chez vous, et qui féconde l’industrie étrangère au

lieu de la vôtre. Si l’exportation du numéraire ne fait rien perdre aux capitaux de la nation, pourvu qu’elle amène des retours, son importation ne leur fait rien gagner. En effet,

; on ne peut faire entrer du numéraire sans l’avoir acheté par

. • une valeur équivalente, et il a fallu exporter celle-ci pour

importer l’autre. En un mot, toute valeur destinée à sortir

♦ ; de France pour nous obtenir des marchandises étrangères en

DË LA. BALANCE DU COMMERCE. (il

retour, doit toujours se résoudre en produits de notre industrie, soit que nous les donnions d’avance ou après coup, parce que c’est la seule chose que nous ayons à donner L »

Presque tous les livres d’histoire expliquent la prospérité ou la décadence commerciale des nations par cet étrange système de la balance. Elles se ruinent, disent les auteurs, quand la balance est contre elles, c’est-à-dire quand elles importent plus qu’elles n’exportent; elles marchent à la fortune, dans le cas contraire : et l’inverse de tout cela est précisément arrivé. L’Espagne, qui avait lié les bras aux Américains, et qui avait cloué leurs vaisseaux sur leurs rivages, exportait toujours; elle n’importait que de l’or, ou quelques produits aussi précieux, tels que la cochenille, l’indigo, le quinquina, la vanille : qu’est-elle devenue avec son système? Elle a fermé ses ateliers, parce qu’on ne doit pas travailler quand on a les mines du Pérou et du Mexique à sa disposition ; et pendant qu’elle entassait des monceaux d’or, l’Europe laborieuse se les partageait. Puis est venue la ridicule défense de l’exportation des métaux, et c’est alors qu’il en est sorti plus que jamais : autant aurait-il valu ordonner à une colonne d’eau de rester suspendue dans les airs, ou défendre à une rivière de couler.

Je finirai l’examen de cette question par ces paroles remarquables de M. Say, dont les écrits ont jeté tant de lumière dans les théories économiques : « Vouloir mettre en sa faveur c( la balance du commerce, c’est-à-dire vouloir donner des « marchandises et se les faire payer en or, c’est ne vouloir « point de commerce ; car le pays avec lequel vous com- « mercez ne peut vous donner en échange que ce qu’il a. Si « vous lui demandez exclusivement des métaux précieux, il « est fondé à vous en demander aussi; et du moment qu’on « prétend de part et d’autre à la même marchandise, l’é- « change devient impossible. Si l’accaparement des métaux «précieux était exécutable, il ôterait toute possibilité de

’ Traité d’ Économie politique, liv. I, chap. xvii.

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62 PRODÜCTIOX DES RICHESSES.

« relations commerciales avec la plupart des États du monde. '« Lorsqu’un pays vous donne en échange ce qui vous contt vient, que demandez-vous de plus? que peut l’or davan- « tage? Pourquoi voudriez-vous avoir de l’or, si ce n’est pour « acheter ce qui vous convient? Un temps viendra où l’on sera tt bien étonné qu’il ait fallu se donner tant de peines pour tt prouver la sottise d’un système aussi creux, et pour lequel « on a livré tant de guerres. »

SECTION II

Des colonies.

Les colonies sont presque toutes filles de la balance du commerce. Chaque métropole, en fondant un établissement lointain, a dii se dire à elle-même : Je suis la souveraine de ces enfants perdus; je vais leur faire croire qu’ils travailleront pour leur coinpte, mais ce sera réellement pour le mien. Je les protégerai, je les habillerai, je les monopoliserai; et s’ils s’avisent de vouloir travailler pour eux-mêmes et de faire du drap pour habiller leurs enfants, je saurai les cluitier. Je yeux bien leur permettre de planter des cannes, mais à condition qu’ils me vendront le sucre, c’est-à-dire, qu’ils me le donneront au prix qu’il me plaira. Quant à leur thé, c’est différent. S’ils veulent en prendre, ils me le payeront cinq fois plus cher qu’il ne vaut, parce que je ne vais pas le chercher à la Chine pour rien, et qu’ils ne sont pas mes enfants pour que je les nourrisse gratis. Je leur défends, d’ailleurs, d’aller à la Chine, parce qu’une bonne métropole, toujours bonne mère, ne laisse pas sans danger voyager ses enfants.

Tel est le système suivi par les Européens dans les deux Indes depuis leurs premières colonisations jusqu’à nos jours. Ils en recueillent aujourd’hui les fruits amers, et il est des États qui succomberont tôt ou tard sous le pouvoir de ces

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