DES MONNAIES
mêmes dans tous les pays, et qu’on obtienne partout pour cinq francs, je suppose, ce qu’en France on pourrait acquérir pour cette somme. 11 en coûte plus d’or à Londres qu’à Paris pour se procurer une paire de bottes, et moins en Asie qu’en Europe pour l’achat de la plupart des marchandises. C’est ce qui prouve encore, soit dit en passant, que l’argent n’est réellement qu’une marchandise susceptible de variations comme toutes les autres.
Les gouvernements ont dû exercer une surveillance rigoureuse sur la fabrication de cette singulière production, dont le contrefacteur est puni de mort. Ils en constatent le poids total, ainsi que la quantité de matière étrangère qu’on y a introduite et qui ne compte point pour valeur réelle : on se sert à cet effet d’une marque particulière. C’est ce qu’on appelle donner à la monnaie le poids et le titre. Trop souvent les gouvernements, investis de cette haute dictature sur l’or et sur l’argent, en ont abusé pour opérer des réductions criminelles et pallier leurs banqueroutes en faisant banqueroute à tout le monde. Lorsqu’il leur a plu de déclarer qu’un écu de trois francs en valait six, c’est-à-dire de rembourser quinze mille francs, par exemple, à ceux qui leur en avaient prêté le double, chaque débiteur a dû faire banqueroute à ses créanciers en s’acquittant envers eux avec des écus qui avaient perdu la moitié de leur valeur. C’est ce qui est arrivé , avec bien plus de scandale encore lors de l’émission des assignats, pendant la révolu lion française.
Tous ces abus n’auraient peut-être pas existé si, au lieu de donner à la monnaie des noms insignifiants, comme ceux de franc, de louis, de piastre, de dollar, de ducat, on avait spécifié la quantité de métal pur qui s’y trouvait contenue. Si l’on eût dit une pièce d’or de cinq grammes, de huit grammes, cette dénomination aurait présenté une idée exacte de la valeur intrinsèque de la pièce, et l’on n’aurait pas renouvelé si souvent la refonte des monnaies pour en opérer frauduleusement l’altération. Sous ce rapport, nous n’avons pas grand’ chose à envier aux Turcs : leur para ne vaut plus
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guère aujourd'hui que cinquante centimes, et notre pièce d’une livre, qui représentait jadis la valeur d’une livre d’argent de douze onces, n’en vaut plus que la quatre-vingtunième partie. Le moindre inconvénient de ces abus est de faire craindre à tout moment qu’ils ne recommencent, et de paralyser toutes les spéculations commerciales et industrielles. Les Espagnols ont eu le bon esprit d’y échapper, grâce à leurs mines du Nouveau-Monde.
Ces grandes iniquités, il faut le dire, ont eu leur source dans une grande erreur, reproduite encore de nos jours. On a prétendu que l’argent n’était qu’un signe, et qu’il n’avait aucune valeur, dit M. de Tracy, parce qu’on ne le boit ni ne le mange; on supposait que l’empreinte du monarque lui donnait seule la qualité de signe , et que par conséquent il était indifférent d’étendre ou de limiter sa valeur. Puisqu’on pensait ainsi, ajoute le même écrivain, pourquoi n’appliquait-on pas l’image du souverain sur des morceaux de bois? — C’est une erreur qui a perdu Law et son système. On a bien vu , lors de la crise fatale , le vide effrayant de cette fantasmagorie renouvelée, depuis, sous le règne de Louis XVI : mais il n’était plus temps. Le papier-monnaie , lorsqu’il est accueilli dès l’abord par quelques fripons ou quelques dupes, cesse bientôt d’entrer en concurrence avec l’argent : on est promptement forcé de l’imposer comme une charge, comme une spoliation. C’est en ce sens que Mirabeau avait raison de l’appeler une orgie du despotisme en délire. Une feuille de papier, quelles que soient les empreintes dont on puisse la couvrir, ne saurait valoir que son prix de boutique, ludibria ventis; et cela est si vrai, que nos pères ont dû payer une paire de bottes jusqu’à cinq cent mille francs en assignats, lorsque la débâcle fut arrivée sous Iq Directoire.
Le gouvernement a voulu se comparer à un négociant dont la signature est acceptée pour de l’argent comptant, quoique ses billets ne soient qu’une promesse de payer, et non un payement. Mais un négociant peut être contraint par corps en cas de refus de payement d’une lettre de change; s’il fait
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