DES MOYENS DE FORMER SON STYLE
insuffisantes si on ne les complétait parla lecture des meilleurs auteurs, qui outrais en pratique toutes les règles de l'art d'écrire, de la façon la plus simple et la plus naturelle.
Les grands hommes de tous les siècles ont développé leur génie par l'étude attentive et approfondie des chefs-d'œuvre des poètes ou des orateurs qui les avaient précédés. Parmi les Latins, Yirgile est tout pénétré d'Homère , Horace se dit l'imitateur de tous les poètes lyriques de la Grèce, et Cicéron lisait et relisait sans cesse Démosthène, qu'il proclamait le prince des orateurs. Celui qui connaît les langues anciennes ne peut négliger l'étude des chefs-d'œuvre qui ont fait la gloire de Rome et d'Athènes. Pour celui qui ne les connaît pas, il doit chercher ses modèles parmi les grands écrivains du xvii^ siècle.
Ce siècle, qu'on a ap[>elé le siècle de Louis XIY, est devenu pour nous une seconde antiquité. Il a su d'ailleurs unir dans les proportions les plus heureuses l'esprit ancien et l'esprit moderne ; il a recueilli tout ce qu'Athènes et Rome avaient de plus merveilleux et se l'est approprié ; il a discipliné la langue et lui a donné ce double caractère qui la rend tout à la fois ancienne et nouvelle. On ne peutdonc se mettre trop intimement en rapport avec les Corneille,les Racine, lesRoileau, les Rossuet, lesMassillon , les Rourdaloue et avec tous les autres grands hommes qui ont fait la gloire de ce grand siècle. Comme on ne peut les étudier tous avec le soin que nous demandons quand il s'agit de l'étude d'un modèle, nous pensons qu'il est utile d'en adopter un et d'en faire ainsi son maître de prédilection.
Presque tous les grands hommes ont suivi cette
méthode. Saint Cyprien lisait sans cesse Tertullien, et ne l'appelait que le maître ; Bossuel emportait toujours avec lui en voyage quelques écrits de saint Augustin ou de Tertullien ; Voltaire avait constamment près de lui le Petit Carême de Massillon, et un de nos meilleurs écrivains actuels s'est formé sur Rousseau et lui a emprunté son style sans toucher à ses paradoxes, puisque personne ne les a mieux réfutés que lui. D'autres préféreront Pascal ou la Bruyère. Le choix dépend de la disposition particulière de l'esprit et de l'attrait du goût de chacun. Ces auteurs sont tous des modèles dans leur genre, et puisque la nature a diversifié les talents, il est tout simple qu'on se divise sur ce point et qu'on obéisse à ses sympathies.
Une fois qu'on a choisi son auteur, pour le lire avec fruit il ne suffît pas de le parcourir à la hâte, comme font un trop grand nombre de jeunes gens. Il faut nécessairement l'analyser avec soin, se rendre compte du but qu'il s'est proposé, saisir les rapports qu'il y a entre ce but et toutes les parties de son ouvrage, examiner s'il a suffisamment approfondi son sujet, s'il n'a pas négligé quelques considérations essentielles et développé des idées secondaires qu'il aurait dû seulement indiquer , rechercher les sources auxquelles il a puisé pour savoir de quelle manière il les a exploitées, en un mot, entrer dans tous les détails de sa composition et observer tous les secrets et toute la délicatesse de son art. C'est le seul moyen de se pénétrer de sa méthode, de s'identifier, pour ainsi dire, avec elle et de la suivre soi-même en composant, sans avoir besoin d'y penser.
Ces conseils ne peuvent être sérieusement mis en
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pratique qu'autant qu'on lit la plume à la main. La lecture est beaucoup moins utile qu'agréable quand on se borne à parcourir même attentivement un ouvrage. Si l'on veut que les fruits de cette lecture restent, il est absolument nécessaire de fixer toutes ses impressions sur le papier, de critiquer les endroits faibles en motivant les fautes qu'on y découvre, de louer les plus beaux passages en développant les raisons de l'admiration qu'ils excitent, et même de transcrire les meilleurs morceaux pour les graver plus profondément dans son esprit. C'était sans doute ce que faisait Démosthène quand, retiré dans sa solitude, il copiait jusqu'à huit fois les harangues de Thucydide. Cet exercice n'était pas celui d'un simple copiste, mais bien d'un esprit supérieur qui sentait tout ce qu'il avait à gagner en se mettant en rapport avec les hommes de génie qui avaient vécu avant lui.
Nous conseillerons encore, comme une étude profitable, la lecture des principaux ouvrages didactiques que les écrivains de premier ordre ont publiés sur l'art d'écrire. Les ouvrages élémentaires sur cette matière, quelque complets qu'ils soient, ne peuvent qu'ouvrir la voie. Il faut surtout à l'homme mûr des considérations plus étendues et plus élevées. Il les rencontrera dans les ouvrages d'Aristote, de Longin, de Cicéron et de Quintilien, parmi les auteurs anciens ; dans ceux de Fénelon, de Blair, de Marmontel, parmi les auteurs modernes. L'étude de ces divers ouvrages élève l'esprit, perfectionne le goût et apprend à juger sainement de l'importance des règles et de leur véritable application. L'art ne peut être bien saisi, au point de vue théorique, qu'autant qu'on en a mé*
dite ainsi les préceptes, et celui qui néglige ces sources primitives sera toujours privé de quelques données essentielles auxquelles il n'est pas toujours facile de suppléer par soi-même.
3. De l'imitation. — Imiter un écrivain, un orateur, un poëte, c'est, dans le sens le plus étroit, se pénétrer de sa pensée et la rendre avec liberté : c'est, dans le sens le plus étendu, former son esprit, son langage, ses habitudes de concevoir, d'imaginer, de composer, sur un modèle avec lequel on se sent quelque analogie ; étudier ses tours, ses images, ses mouvements, son harmonie ; et après s'être frappé l'imagination, enrichi la mémoire, rempli l'àme de ses -beautés, s'essayer dans le même genre. Ainsi, si l'on veut être orateur, on cherchera à approcher de l'élégance et de l'harmonie de Massillon, de la force et de la grandeur de Bossuet , de la richesse et de la facilité de Fénelon. Si l'on veut être poëte, on choisira un de nos poètes les plus illustres et l'on travaillera à s'assimiler, ce qu'il y a en lui de bien.
Mais ce genre d'imitation suppose déjà un esprit très-exercé. Ce n'est pas au début de la carrière que l'on peut entreprendre de lutter ainsi directement avec les grands maîtres. Les jeunes gens feront bien d'imiter d'abord dans le sens le plus étroit du mot, c'est-à-dire de se borner à faire une sorte de calque en appliquant à divers sujets le plan et le mouvement d'idées qu'un auteur a suivi dans ses compositions. Ainsi, par exemple, Fénelon met dans la bouche des députés manduriens le discours suivant qu'ils adressent à Idoménée.
0 roi, nous tenons, comme lu vois, dans une main l'épée, ei <]ans l'autre une branche d'olivier. Voilà la paix el la