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CHAPITRE I

De la composition en général.

1. De la nature de la composition. — Il est utile de lire beaucoup et de réfléchir sur ce qu'on a lu, il faut étudier les modèles et chercher à les imiter, mais tous ces divers exercices ne sont que des moyens que Ton emploie pour arriver à un art plus élevé, celui de la composition. La composition est donc le but suprême de Tëcrivain ; or composer c'est traiter un sujet. Il y a par conséquent autant de sortes de compositions qu'il y a d'objets divers que l'écrivain peut traiter. Mais notre intention n'est pas d'entrer ici dans le détail de toutes les branches qui forment le domaine si riche et si varié de la littérature. Nous nous bornerons à l'étude des compositions que l'on fait faire ordinairement aux jeunes gens par manière d'exercice, et avant d'entrer dans ces considérations , nous ferons d'abord quelques observations générales.

S. De l'étude du sujet. — La première portera sur l'étude du sujet. Le plus souvent, (juand on donne aux jeunes gens un sujet à traiter et qu'on leur dicte en quelques lignes la matière de leur com-

position, ils se plaignent de la sécheresse de leur esprit et de la stérilité de leur imagination. A peine ont-ils écrit quelques phrases, qu'ils ont épuisé le canevas qu on leur a tracé, et qu'ils manquent de ressources pour le développer. D'autres tombent au contraire dans l'excès opposé. En un instant ils ont muUii»lié les phrases, les pages mêmes, et rien n'est plus vide que ce qu'ils ont écrit. Si on les obligeait à analyser leur propre composition, ils seraient dans l'impossibilité de retrouver dans tous ces mots une seule idée. Malgré leur abondance, ils ne sont donc pas moins stériles que les premiers.

Or, la cause de cette stérilité est toujours dans le défaut de réflexion. Le sujet donné, il faut avant tout le méditer, se rendre compte des idées principales qui sont entrées dans la matière, du développement dont chacune d'elles est susceptible, et ne prendre la plume qu,e quand l'esprit se trouve déjà enrichi par la réflexion d'un certain nombre d'idées.

S'agit-il, par exemple, d'un sujet historique, il faut avant tout se représenter exactement le lieu de la scène, se rappeler le caractère de tous les personnages qu'on doit mettre en action, les faire agir et parler conformément à leurs sentiments et à leur génie, et recueillir tous les souvenirs qui ont quelques rapports avec l'événement qu'on veut raconter. Du moment où l'on se sera représenté le fait comme si on en avait été témoin, on ne manquera plus d'expressions pour l'exposer tel qu'on le connaît ou tel qu'on se le figure. Les personnes les plus vulgaires n'éprouvent pas d'embarras pour dire ce qu'elles ont vu et entendu. Il en est de même de

récrivain, une fois que par la réflexion il s'est rendu présentes les choses qu'il veut décrire.

S'il s'agit d'un sujet d'imagination, le champ de l'invention n'a plus de bornes, ou plutôt il n'a de limites que celles du vraisemblable ou du possible. Cependant, chose étonnante! il y a encore une foule de jeunes gens qui se trouveront pauvres au milieu de ces abondantes richesses. Il semble qu ils ne devraient être embarrassés que svu'leclioix, et un grand nombre d'entre eux se trouvent cependant encore au dépourvu. C'est que, toute vive et toute brillante qu'elle est chez les jeunes gens, l'imagination a néanmoins besoin d'être fécondée par la réflexion, et pour cela il faut s'habituer à considérer les objets sous divers points de vue. « Vous avez, dit Marmontel, à faire la peinture d'un vaisseau battu par la tempête et sur le point de faire naufrage. D'abord ce tableau ne se présente à votre pensée que d'une manière éloignée et un peu confuse. Mais voulez-vous qu'il vous soit plus présent, parcourez des yeux de l'esprit les parties qui le composent ; dans l'air, dans les eaux, dans le vaisseau même, voyez ce qui doit se passer : dans l'air, des vents mutinés qui se combattent, des nuages qui éclipsent le jour, qui se choquent, qui se confondent et qui, de leurs flancs sillonnés d'éclairs, vomissent la foudre avec un bruit horrible ; dans les eaux, les vagues écumantes qui s'élèvent jusques aux nues, des lames polies comme des glaces qui réfléchissent les feux du ciel, des montagnes d'eau suspendues sur les abîmes où le vaisseau paraît s'engloutir et d'où il s'élance sur la cime des flots ; vers la terre, des rochers aigus où la mer va se briser en mugissant, et qui présentent aux yeux des nochers les débris récents d'un nau-

frage, augure effrayant de leur sort ; dans le vaisseau, les antennes qui tlcchissent sous Teffort des voiles, les mats qui crient et se rompent, les flancs mêmes du vaisseau (jui gémissent, battus par les vagues, et menacent de s'entrouvrir; un pilote éperdu, dont Tart épuisé succombe et fait place au désespoir; des matelots accablés d'un travail inutile et qui, suspendus aux cordages, demandent au ciel, avec des cris lamentables, de seconder leurs derniers efforts ; un héros qui les encourage et qui tâche de leur inspirer une confiance qu'il n'a plus. Voulez-vous rendre ce tableau plus touchant et plus terrible encore, supposez dans le vaisseau un père avec son fils unique, des époux qui s'embrassent et qui se disent : Nous allons périr, etc. »

3. De la nécessité d'un plan. — Quand on a réuni sur un sujet donné un certain nombre d'idées, il faut ensuite se faire un plan ; c'est-à-dire, qu'il faut examiner quelle est l'idée qui doit être exprimée la première et l'ordre d'après lequel on doit ranger les autres. Ce qui embarrasse ordinairement les jeunes gens c'est qu'ils ne savent ni commencer, ni finir. Cette difficulté n'est pourtant pas aussi grave qu'on le pense ; car il ne faut qu'un peu de réflexion pour la voir s'évanouir, puisque la marche et le mouvement des idées se trouvent toujours indiqués par la nature. En effet, s'agit-il d'une narration, il faut exposer le fait tel qu'il s'est passé; par conséquent, mettre en premier lieu ce qui s'est passé d'abord, continuer le récit par les circonstances qui ont suivi, et le terminer par ce qui est arrivé au dénoùment. Les circonstances d'un fait quelconque tiennent naturellement l'une à l'autre ; elles ne sont même, le plus souvent, qu'un enchaînement de causes et

d'effets, de telle façon que la première produit la seconde, la seconde la troisième, et ainsi du reste. Il suffit donc, pour être logique dans son récit, d'exposer les choses selon Vordre où elles se sont passées, et on trouvera sans aucune gêne le moyen de les lier ensemble et de donner à sa composition de l'unité.

Si Ton a une lettre à faire, il faut d'abord se demander combien on a de choses à dire à la personne à laquelle on écrit ; si ces choses ont du rapport entre elles, on pourra les ordonner de manière qu'elles offrent une gradation quelconque et que la lettre ne présente dans son ensemble qu'une idée générale. Si on n'a qu'une seule chose à lui dire, il faut examiner quels sont les motifs qu'on a à faire valoir en sa faveur. Si c'est une grâce que vous demandez pour quelqu'un, vous chercherez dans le caractère de la personne dont vous avez pris en main les intérêts, dans la nature même de sa cause, dans la position de ses parents, dans la recommandation de ses amis, des raisons qui puissent intéresser à son sort celui dont vous réclamez la protection.

Avez-vous un petit discours à prononcer, avant de l'écrire il faut se rendre compte des dispositions de ceux qui doivent l'entendre. S'ils vous sont favorables, vous pouvez entrer directement dans le corps du sujet et aborder votre idée sans grande précaution. Au contraire s'ils sont prévenus, il faudra chercher le secret de dissiper leurs préventions et de vous insinuer dans leur esprit en disant dès le début quelque chose qui les flatte. Une fois maître du terrain, vous exposerez vos idées avec toutes les raisons qui peuvent les appuyer, et vous aurez soin

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