CHAPITRE XII
Du dialogue.
. 1. Du DIALOGUE EN GÉNÉRAL. — Le dialoguc est un entretien familier entre plusieurs interlocuteurs. Cet entretien peutTouler sur des sujets de morale, de religion, de science, d'art ou de littérature.
Les interlocuteurs devant avoir chacun leur caractère et leurs opinions propres, il s'ensuit qu'un dialogue est presque toujours une discussion. La première chose à observer c'est que, quelle que soit la chaleur de la discussion, il faut toujours que les personnages que l'on met en scène aient les uns pour les autres les plus grands égards, de telle sorte qu'il n'y ait jamais rien d'otfensant dans leurs discours.
Néanmoins celui qui est chargé de faire de l'opposition contre les doctrines du maître, doit présenter toutes ses objections avec force et clarté, parce que son rôle ne peut être intéressant qu'à la condition qu'il se montrera très-habile à saisir le côté faible de toutes les idées qui sont l'objet de l'entretien.
*. Du NOMBRE ET DU CARACTÈRE DES PERSONNAGES.
— Dans un dialogue il n'y a ordinairement que trois interlocuteurs : l'un qui expose l'objet de la discussion et les solutions qu'il croit les meilleures ; l'autre qui lui fait toutes les objections qu'il croit nécessaires, et un troisième qui intervient pour concilier les deux parties en établissant une opinion intermédiaire qui est ordinairement la plus exacte. Quel-
quefois il n'y a que deux personnages qui discutent entre eux. Alors le lecteur ou Tauditeur assiste au débat, et s'attribue le troisième rôle en remplissant les fonctions de juge.
Quand on choisit pour interlocuteurs des personnages liistoriques, il faut leur conserver le caractère qu'on leur connaît , et les faire ainsi . parler d'une manière conforme à leurs opinions et à leur rang. C'est le sujet qu'on se propose de traiter qui doit décider du choix des personnages. Ainsi Fénelon, voulant prouver que les yoëles immortalisent les héros, met en scène Homère, le plus grand poète de l'antiquité , et Achille le héros célèbre qu'il a chanté. S'eut-il établir que l'ambition ne connaît point de bornes, il met aux prises Scipion et Annibal qui se reprochent réciproquement leur ambition personnelle et celle de leur patrie.
A la vérité on n'est pas toujours obligé d'avoir recours à des personnages connus ; plusieurs auteurs se contentent de personnages fictifs, qu'ils désignent par les premières lettres de l'alphabet : A, B, C. C'est ce qu'a fait Fénelon dans ses Dialogues sur Véloquence. Mais dans ce cas il faut que, dès le début, l'auteur s'applique à faire ressortir le caractère de chacun de ses interlocuteurs, et qu'il ait bien soin de les peindre de manière que depuis le commencement jusqu'à la fin ils soient parfaitement d'accord avec eux-mêmes.
C'est ce qu'on remarque dans l'ouvrage de Fénelon que nous venons de citer. Parmi ses trois interlocuteurs, l'on voit que l'orateur recherche les ornements éclatants, les phrases à effet , les grands mouvements et les belles périodes ; un autre a la prétention de dépouiller l'éloquence de toute image,
et de la réduire à la sécheresse et à l'aridité de la vérité toute nue , et le troisième fait sentir le ridicule de ces deux excès , et expose les vrais principes du goût. Chacun remplit parfaitement son rôle , et il en résulte une composition pleine de charme et d'attrait.
3. Des modèles a étudier. — Les meilleurs modèles que Ton puisse étudier en ce genre, ce sont les Dialogues des morts de Fénelon. Ils comprennent tous les points les plus importants de l'histoire ancienne et de l'histoire moderne. Le style en est ravissant, l'action généralement bien conduite, et le caractère de tous les grands hommes y est dessiné de main de maître. Nous citerons ici le dialogue intitulé Achille et Homère qui a pour but, comme nous l'avons dit, de démontrer que les poètes immortalisent les héros.
Achille. — Je suis ravi, grand poète, d'avoir servi à t'immorlaliser. Ma querelle contre Agamemnon, ma douleur de la mort de Patrocle, mes combats contre les Troyens, la victoire que je remportai sur Hector, t'ont donné le plus beau sujet de poëmc qu'on ait jamais vu.
Homère. — J'avoue que le sujet est beau, mais j'en aurais bien pu trouver d'autres. Une preuve qu'il y en a d'autres, c'est que j'en ai trouvé effectivement. Les aventures du sage et patient Ulysse valent bien la colère de l'impétueux Achille.
AcH. — Quoi.' comparer le rusé et trompeur Ulysse, au fils de Thétis plus terrible que Mars! Va, poëte ingrat, tu sentiras...
HoM. — Tu as oublié que les ombres ne doivent point se mettre en colère. Une colère d'ombre n'est guère à craindre. Tu n'as plus d'autres armes à employer que de bonnes raisons.
AcH. — Pourquoi viens-tu me désavouer que tu me dois la gloire de ton plus beau poème? L'autre n'est qu'un amas
de contes de vieilles : lont y languit, tout sent son vieillard dont la vivacité est éteinte, et qui no sait point finir.
HoM. — Tu ressembles à bien des gens, qui, faute de connaître les divers genres d'écrire, croient qu'un auteur ne se soutient pas quand il passe d'un genre vif et rapide à un autre plus doux et plus modéré. Ils devraient savoir que la perfection est d'observer toujours les divers caractères , de varier le style suivant les sujets; de s'élever ou de s'abaisser à propos, et de donner par ce contraste des caractères plus marqués et plus agréables. Il faut savoir sonner do la trompette , toucher la lyre, et jouer même de la flûte champêtre. Je crois que tu voudrais que je peignisse Calypso avec ses nymphes dans sa grotte, ou Nausicaa sur le rivage de la mer, comme les héros et les dieux mêmes combattant aux portes do Troie? Parle de guerre : c'est ton fait j et ne te mêle jamais de décider sur la poésie en ma présence.
Acn. — 0 ! que lu es fier, bonhomme aveugle ! tu te prévaux de ma mort.
HoM. — Je me prévaux aussi do la mienne. Tu n'es plus que l'ombre d'Achille, et moi je ne suis que l'ombre d'Homère. •
AcH. — Ah ! que ne puis-je faire sentir mon ancienne force à cette ombre ingrate?
HoM. — Puisque tu me presses tant sur l'ingraiitude, je veux enfin te détromper. Tu ne m'as fourni qu'un sujet que je pouvais trouver ailleurs; mais moi, je t'ai donné une gloire qu'un autre n'eût pu te donner, et qui no s'efi'acera jamais.
AcH. — Comment I tu t'imagines que sans tes vers le grand Achille ne serait pas admiré de toutes les nations et de tous les siècles.
HoM. — Plaisante vanité ! pour avoir répandu plus de sang qu'un autre au siège d'une ville qui n'a été prise qu'après ta mort. Hé ! combien y a-t-il de héros qui ont vaincu de grands peuples et conquis de grands royainnes ? Cependant ils sont dans les ténèbres de l'oubli; on ne sait pas même leurs noms. Les Muses seules peuvent immortaliser les grandes actions. Un roi qui aime la gloire la doit cher-
cher dans ces deux choses; premièrement, il faut la mériter par la vertu , ensuite se faire aimer par les nourrissons des Muses, qui peuvent les chanter à toute la postérité.
AcH. — Mais il ne dépend pas toujours des princes d'avoir de grands poètes. C'est par hasard que tu as conçu, longtemps après ma mort, le dessein de faire ton Iliade.
HoM. — Il est vrai ; mais quand un prince aime les lettres, il se forme pendant son règne beaucoup de poètes. Ses récompenses et son estime excitent entre eux une noble émulation; le goût se perfectionne. Il n'a qu'à aimer et qu'à favoriser les Muses, elles feront bientôt paraître des hommes inspirés pour louer tout ce qu'il y a de louable en lui. Quand un prince manque d'un Homère, c'est qu'il n'est pas digne d'en avoir un : son défaut de goût attire l'ignorance, la gros- Bièreté et la barbarie. La barbarie déshonore toute une nation, et ûte toute espérance de gloire durable au prince qui règne. Ne sais-tu pas qu'Alexandre, qui est depuis peu descendu ici-bas, pleurait de n'avoir point un poète qui fit pour lui ce que j'ai fait pour toi? c'est qu'il avait le goût bon sur la gloire. Pour loi, tu me dois tout, et lu n'as point de honte de me traiter d'ingrat! Il n'est plus temps de s'emporter : ta colère devant Troie était bonne à me fournir le sujet d'un poème; mais je ne puis plus chanter les emportements que tu aurais ici, et ils ne te feraient point d'honneur. Souvienstoi seulement que la Parque l'ayant ôlé tous les autres avantages, il ne te reste plus que le grand nom que tu tiens de mes vers. Adieu. Quand tu seras de plus belle humeur, je viendrai te chanter dans ce bocage certains endroits de l'Iliade : par exemple, la défaite des Grecs en ton absence, la consternation des Troyens dès qu'on te vit paraîire pour venger Palrocle, les dieux mêmes étonnés de le voir comme Jupiter foudroyant. Après cela dis, si tu l'oses, qu'Achille ne doit point sa gloire à Homère.
On voit que dans ce dialogue comme dans'la fable l'auteur observe Tunité d'action, la vraisemblance des personnages, la justesse du plan, et que son style a le double mérite de rélégance et de la concision.
Après Fëiielon, nous citerons aussi Boileau qui ne nous a laissé qu'une seule composition de ce genre, mais qui est un chef-d'œuvre.
Quoique les personnages de Fontenelle ne soient pas assez variés, et qu'ils aient un caractère trop uniforme, ses dialogues ont de la vivacité et de l'agi-ément, et peuvent être lus avec avantage.
Questionnaire . — 1. Qu'est-ce que le dialogue? Quels sujets peut-ou traiter sous celle forme ? Que doit-on observer dans la discussion ? Comment doit-on proposer les objections ? 2. Combien doit- il y avoir de personnages ? Quel doit être le caractère des personnages historicpies ? A quel point de vue doit-on les choisir ? Que faut-il faire quand on emploie des personnages fictifs Plenelon a-t-il suivi ce précepte dans ses Dialogues sur l'éloquence ? 3. Quels sont les modèles que notre littérature offre en ce genre ? Quels sont les autres auteurs qu'on peut étudier après Fénelon ?