C. Matière albumineuse
Z?. Principes biliaires, plus considérables que dans les fèces des végétaux, et tout-à-fait changés en matière résineuse.
E. Gluten végétal? pas de traces. Contient un principe semblable à celui du cæcum et du colon.
F. Sels, comme ci-dessus.
G. Résidu insoluble, consistant principalement en poils.
Ces analyses, faites dans le but d’éclairer le mystère de la digestion, ne peuvent nous être en ce moment que d’un faible secours; car, pour qu’elles pussent offrir cet avantage il faudrait les varier beaucoup, tenir compte de la nature et de la quantité des alimens dont on a précédemment fait usage , avoir égard à la disposition individuelle, n’agir d’abord que sur des excrémens provenant de substances alimentaires très-simples; mais un travail de ce genre qui conduirait à une théorie véritable de la digestion suppose une perfection de moyens d’analyse à laquelle la chimie organique n’est peut-être point encore parvenue (i).
Il existe aussi des gaz dans le gros intestin, quand il renferme des matières fécales. M. J urine a depuis long-temps déterminé leur nature, mais il n’a fait qu’une seule expérience satisfaisante sur ce sujet. Dans le gros intestin d’un fou, trouvé mort de froid le matin dans sa loge, et ouvert aussitôt , il a reconnu l’existence de l’azote, de l’acide carbonique , de l’hydrogène carboné et sulfuré.
Nous avons, M. Chevreul et moi , examiné avec soin les gaz qui se trouvaient dans le gros intestin des suppliciés dont j’ai parlé à l’article de V intestin grêle.
Dans le sujet de la première expérience citée, le gros intestin contenait , sur cent parties de gaz :
Oxigène . 0,00
Acide carbonique . 43,50
Hydrogène carboné et quelques traces d’hydrogène sulfuré. . 5,47
Azote . 51,03
Total . e . 100,00
Le sujet de la seconde expérience présentait, dans le même intestin :
Oxigène . 0,00
Acide carbonique . 70,00
Hydrogène pur et hydrogène carboné . 11,60
Azote . 18,40
Total . 100,00
(l) roye.z à cette question l’ouvrage de MM. Lassaigne et Leuret,et celui déjà cité de MM. Tie demann et Gmelin.
Sur le sujet de la troisième expérience, nous avons analysé séparément le gar qui « se trouvait dans le cæcum et celui qui se rencontrait dans le rectum. Nous avons eu » pour résultat :
Cæcum.
Oxigène . 0,00
Acide carbonique . 12,50
Hydrogène pur . 7,50
Hydrogène carboné. . . . . 12,50
Azote . 67,50
Total . 1U0,00
Becium.
Oxigène . 0,00
Acide carbonique . 42,86
Hydrogène carboné . 11,18
Azote . 45,96
Total . 100,00
Quelques traces d’hydrogène sulfuré s’étalent manifestées sur le mercure avant l’instant où ce gaz fut analysé.
Ces résultats, sur lesquels on peut compter, puisqu’ aucuns des moyens d’éloigner les erreurs n’ont été négligés , s’accordent assez bien avec ceux qu’avait obtenus de-
■ puis long-temps M. Jurine , relativement à la nature des gaz ; mais ils infirment ce qu’il avait dit à l’égard de l’acide carbonique, dont la quantité , suivant ce médecin,
I allait en décroissant depuis l’estomac jusqu’au rectum. On vient de voir qu’au contraire la proportion de cet acide s’accroît d’autant plus qu’on s’éloigne de l’estomac.
Les mêmes doutes que nous avons exprimés à l’occasion de l’origine des gaz ' contenus dans l’intestin grêle doivent être reproduits pour ceux du gros intestin.
Viennent-ils de l’intestin grêle? sont-ils sécrétés par la membrane muqueuse? se for- • ment-ils aux dépens de la réaction des principes constitutifs des matières fécales ? ou bien proviennent-ils de cette triple source ? Il n’est point facile de faire cesser l’incertitude où l’on est à cet égard ; mais , d’après ce qui a été dit à l’occasion des gaz de l’intestin grêle , il est très-probable qu’ils viennent en grande partie de la fermentation des matières contenues dans le gros intestin.
Remarquons cependant que ces gaz diffèrent de ceux de l’intestin grêle. Dans ces
■ derniers l’hydrogène pur prédomine souvent , tandis qu’on n’en trouve point dans le gros intestin , mais bien de l’hydrogène carboné et sulfuré. J’ai vu d’ailleurs plusieurs fois des gaz sortir abondamment , sous la forme d’une multitude innombrable de petites bulles, de la matière que contenait le gros intestin.
D’après ce qu’on vient de voir , on peut conclure que l’action du gros intestin est de peu d’importance dans la production du chyle. Cet organe remplit assez bien les fonctions d’un réservoir , où vient se déposer, pour un certain temps, le résidu de l’opération chimique digestive, afin d’en être ensuite expulsé. On conçoit même que la digestion pourrait s’effectuer d’une manière complète, quand même le gros intestin n’y prendrait aucune part. La nature réalise cette supposition chez les individus porteurs d’un anus artificiel à l’extrémité cœcale de l’intestin grêle , et par lequel s’échappent les matières qui ont servi à fa formation du chyme.
Expulsion des matières fécales.
Les principaux agens de l’excrétion des matières fécales sont le diaphragme et
les muscles abdominaux; le côlon et le rectum y coopèrent, mais d’une manière en général peu efficace.
Tant que les matières fécales ne sont point en grande quantité dans le gros intestin , et surtout tant qu’elles ne sont pas accumulées dans le rectum , on n’a point la conscience de leur présence ; mais quand elles sont en proportion considérable et qu’elles distendent le rectum , alors on éprouve un sentiment vague de plénitude et de gêne dans tout l’abdomen. Ce sentiment est bientôt remplacé par un autre beaucoup plus vif qui nous avertit de la nécessité de nous débarrasser des matières fécales. Si l’on n’y satisfait pas , dans quelques occasions ,il cesse pour reparaître au bout d’un temps plus ou moins long; et dans d’autres il s’accroît avec promptitude, commande impérieusement , et déterminerait , malgré tous les efforts contraires , la sortie des excrémens , si l’on ne se hâtait d’y obéir.
La consistance des matières fécales modifie la vivacité de ce besoin. Il est presque impossible de résister au-delà de quelques instans quand il s’agit de l’expulsion de matières molles ou presque liquides, tandis qu’il est facile de retarder beaucoup celles des matières qui ont plus de dureté.
Rien de plus aisé à comprendre que le mécanisme de l’expulsion des excrémens : pour qu’elle s’effectue, il faut que les matières accumulées dans le rectum soient poussées avec une force supérieure à la résistance que présentent les muscles de l’anus. La contraction du rectum seule ne pourrait produire un semblable effet, malgré l’épaisseur assez considérable de sa couche musculaire ; d’autres puissances doivent intervenir: ce sont , d’une part, le diaphragme , qui pousse directement en bas toute la masse des viscères, et de l’autre, les muscles abdominaux, qui les resserrent et les pressent contre la colonne vertébrale. De la combinaison de ces deux forces résulte une pression considérable qui porte sur la matière stercorale amassée dans le rectum; la résistance des sphincters se trouve surmontée; ils cèdent, la matière s’engage dans l’anus et s’échappe bientôt au dehors.
Mais comme la cavité du rectum est beaucoup plus spacieuse que l’ouverture de l’anus , qui d’ailleurs tend continuellement à se rétrécir , la matière, pour en sortir, doit se mouler sur le diamètre de cette ouverture : elle passe d’autant plus aisément, qu’elle a moins de consistance; aussi, lorsqu’elle en a davantage, faut-il employer beaucoup plus de force. Si elle est liquide, la seule contraction du rectum paraît suffisante pour la rejeter.
Un phénomène analogue à celui qui arrive à l’œsophage , lors de l’abord des alimens dans l’estomac , a été observé au rectum par feu Hallé. Ce savant professeur a remarqué que, dans les efforts pour aller à la garde-robe , la membrane interne de l’intestin est déplacée , poussée en bas , et qu’elle vient former un bourrelet près de l’anus. Cet effet doit, en grande partie, être produit par la contraction des fibres circulaires du rectum.
Le besoin de rendre les matières fécales se renouvelle à des époques variables, suivant la quantité et la nature des alimens dont on fait usage , et suivant la disposition individuelle. Ordinairement il ne se manifeste qu’après plusieurs repas consécutifs. Chez quelques personnes , l’évacuation se fait une fois ou même deux fois dans vingt-quatre heures; mais il en est d’autres qui sont jusqu’à dix ou douze jours sans en avoir aucune, et qui jouissent cependant d’une santé parfaite.
L’habitude est une des causes qui ont le plus d’influence sur le retour régulier de l’excrétion des matières fécales : dès qu’elle est une fois contractée, on peut aller à la garde-robe exactement à la même heure. Beaucoup de personnes, surtout les femmes , sont obligées de recourir à des moyens particuliers , tels que des clystères , pour parvenir à se débarrasser des matières contenues dans le gros intestin.
Les gaz ne sont pas soumis à cette expulsion périodique et en général régulière ; ils marchent plus rapidement. Leur déplacement étant très-facile , ils arrivent promptement à l’anus par le seul effet du mouvement péristaltique du gros intestin ; cependant il faut y joindre le pins souvent la contraction des parois abdominales pour en
déterminer la sortie , qui alors se fait avec bruit : ce qui n’arrive que rarement quand ils sont expulsés par la seule contraction du rectum.
Du reste , la sortie des gaz par l’anus n’a rien de régulier ni même de constant. Beaucoup de personnes n’en rendent jamais , ou très-rarement; d’autres, au contraire , en chassent à chaque instant. L’usage de certains alimens influe sur leur formation et sur la nécessité de les expulser. En général , leur développement est considéré comme un indice de mauvaise digestion. En santé , comme en maladie , la sortie répétée des vents par l’anus annonce le besoin prochain d’aller à la garde-robe.
Par l’expulsion des matières fécales s’accomplit cette fonction si compliquée dont le but essentiel est la formation du chyle; mais nous n’en aurions qu’une idée fort incomplète, si, à l’exemple des auteurs les plus estimés , nous nous bornions à traiter de la digestion des alimens. Un autre genre de considération se présente à notre étude : c’est la digestion des alimens liquides ou des boissons.
De la digestion des boissons. ^
Il est assez singulier que les physiologistes , qui se sont tant occupés de la digestion des alimens solides , qui ont tant fait de systèmes pour l’expliquer , et même tant d’expériences pour l’éclairer, n’aient jamais donné une attention spéciale à celle des boissons ; cependant cette étude présentait moins de difficultés apparentes que la première. Les boissons sont, en général, moins composées que les alimens, quoiqu’il y en ait de très-nourrissantes , et presque toutes se digèrent plus aisément. Cette seule circonstance, que nous digérons les liquides, aurait du faire rejeter les systèmes de la trituration , de la macération , etc. En effet , on ne voit rien à broyer ni à macérer dans les boissons, et pourtant elles satisfont la faim, réparent les forces, en un mot nourrissent.
De la préhension des boissons.
La préhension des boissons peut s’exécuter d’une multitude de manières diffé- I rentes, mais Petit (i) a fait voir qu’on pouvait les rapporter toutes à deux prin- ' cipales.
Suivant la première , on verse le liquide dans la bouche ; il y entre par l’effet de sa propre pesanteur. On doit y rapporter la façon la plus ordinaire de boire , dans laquelle , les lèvres étant en contact avec les bords du vase , le liquide est versé plus ou moins lentement ; l’action de sabler, qui consiste à projeter en une seule fois dans la bouche tout ce que contenait le verre , et l’action de boire à la régalade , dans laquelle , la tête étant renversée et les mâchoires écartées , on laisse tomber d’une certaine hauteur et d’un jet continu le liquide dans la bouche.
Suivant le second mode de préhension des boissons , on fait le vide dans cette cavité, et la pression de l’atmosphère force les liquides à y pénétrer : telles sont l’action ^aspirer, celle de humer, celle de sucer ou de téter, etc.
Lorsqu’on aspire ou que l’on hume , la bouche est appliquée à la surface d’un - liquide; on dilate ensuite la poitrine, de manière à diminuer la pression de l’atmo- • sphère sur la portion de la surface du liquide interceptée par les lèvres. Le liquide vient aussitôt remplacer l’air qui a été soustrait de la bouche.
(1) Mémoires de l’Académie des Sciences, année 1715 et 1716.
Dans l’action de sucer ou de téter , la bouche représente assez bien une pompe aspirante, dont \ ouverture est formée par les lèvres, le corps par les joues , le palais, etc. , et le piston par la langue. Veut-on la mettre en jeu, on applique exactement les lèvres autour du corps dont on doit extraire un liquide , la langue ellemême s’y adapte; mais bientôt elle se contracte, diminue de volume, se porte en arrière , et le vide est en partie produit entre sa face supérieure et le palais : le liquide contenu dans le corps que l’on suce , n’étant plus également comprimé par l’atmosphère, se déplace , et la bouche se remplit.
N’ayant besoin ni de mastication ni d’insalivation, les boissons ne séjournent point dans la bouche ; elles sont avalées à mesure qu’elles y arrivent. Les changemens qu’elles éprouvent en traversant cette cavité ne portent guère que sur leur température. Si cependant la saveur en est forte ou désagréable , ou bien si , la trouvant agréable , nous nous plaisons à la prolonger , il arrive que la présence de la boisson dans la bouche y détermine l’afflux d’une plus ou moins grande quantité de salive et de mucosité , qui ne manque pas de se mêler à la boisson.
Déglutition des boissons.
Nous avalons les liquides par le même mécanisme (|ue les alimens solides ; mais comme les boissons glissent plus aisément à la surface de la membrane muqueuse du palais , de la langue, du pharynx , etc. ; comme elles cèdent sans difficulté à la moindre pression , et qu’elles présentent toujours les qualités requises pour traverser le pharynx, elles sont, en général, avalées avec moins de difficulté que les alimens solides.
Je ne sais pourquoi l’opinion contraire est généralement répandue. On établit que les molécules des liquides , ayant continuellement une tendance à s’abandonner , doivent présenter plus de résistance à l’action des organes de la déglutition ; mais l’expérience dément chaque jour cette assertion.
Chacun peut avoir sur lui-même la preuve qu’il est plus aisé d’avaler les liquides que des alimens solides , même quand ils sont suffisamment atténués et imprégnés de salive (i).
On appelle gorgée la portion de liquide avalée dans chaque mouvement de déglutition. Les gorgées varient beaucoup pour le volume ; mais quelque volumineuses qu’elles soient , comme elles s’accommodent à la forme du pharynx et de l’œsophage, il est rare qu’elles produisent la distension douloureuse dans ces conduits, comme on le voit pour les alimens solides.
Dans la manière la plus ordinaire de boire , la déglutition des liquides présente les trois temps que nous avons décrits ; mais quand on sable ou qu’on boit à la régalade , le liquide étant directement porté dans le pharynx , les deux derniers temps seuls s’effectuent.
Accumulation et durée du séjour des boissons dans V estomac. *
La manière dont se fait l’accumulation des boissons dans l’estomac diffère peu de celle des alimens ; elle est en général plus prompte , plus égale et plus facile , probablement parce que les liquides se répartissent et distendent Testomac plus uniformément. De même que les alimens, iis occupent plus particulièrement sa portion gauche
(l) On n’alléguera point , sans doute , la manière dont la déglutition s’exerce dans les maladies ; car , pour peu qu’il y ait une inflammation intense de la gorge , les malades ne peuvent avaler que des liquides.
et moyenne ÿ l’extrénilté droite ou pylorique en contient toujours beaucoup moins.
Il ne faut pas cependant que la distension de l’estomac soit portée trop promptement à un degré considérable, car le liquide serait bientôt rejeté par le vomissement. Cet accident arrive fréquemment aux personnes qui avalent coup sur coup une grande quantité de boisson. Quand on veut exciter le vomissement chez une personne qui a pris un émétique , un des meilleurs moyens est de faire boire brusquement plusieurs verres de liquide.
La présence des boissons dans l’estomac produit des phénomènes locaux semblables à ceux que nous avons décrits à l’article de X accumulation des alimens : mêmes changemens dans la forme et dans la position de l’organe, même distension de l’abdomen , même resserrement du pylore , et même contraction de l’œsophage , etc.
Les phénomènes généraux sont différens de ceux qui sont produits par les alimens : ce qui tient à l’action des liquides sur les parois de l’estomac , et à la promptitude avec laquelle ils sont portés dans le sang.
Passant rapidement à travers la bouche et l’œsophage , les boissons conservent , plus que les alimens, la température qui leur est propre jusqu’au moment où elles arrivent dans l’estomac. Il en résulte que nous les préférons à ceux-ci quand nous voulons éprouver dans cet organe un sentiment de chaleur ou de froid : de là vient la préférence que nous donnons en hiver aux boissons chaudes, et en été à celles qui sont froides.
Chacun sait que les boissons restent bien moins long-temps dans l’estomac que les alimens ; mais la manière dont elles sortent de ce viscère est encore peu connue , On croit généralement qu’elles traversent le pylore et qu’elles passent dans l’intestin grêle , où elles sont absorbées avec le chyle *, cependant une ligature appliquée sur le pylore , de façon qu’elles ne puissent pas pénétrer dans le duodénum , ne ralentit pas beaucoup leur disparition de la cavité de l’estomac. Nous reviendrons sur ce point important en parlant des agens de l’absorption des boissons.
Altération des boissons dans V estomac .
Sous le rapport des altérations qu’elles éprouvent dans l’estomac,, on peut distinguer les boissons en deux classes : les unes ne forment point de chyme , et les autres sont chymifiées en tout ou en partie.
A la première classe se rapportent l’eau pure, l’alcohol assez faible pour qu’il puisse être considéré comme boisson, les acides végétaux, etc.
Pendant son séjour dans l’estomac, l’eau se met d’abord en équilibre de température avec les parois de ce viscère ; en même temps elle se mêle avec la mucosité , le suc gastrique et la salive qui s’y trouvent ; elle devient trouble , et disparaît ensuite peu à peu sans subir d’autre transformation. Une partie passe dans l’intestin grêle , l’autre parait absorbée directement. Après sa disparition, il reste une certaine quantité de mucosité , qui est bientôt réduite en chyme à la manière des alimens.
On sait , par l’observation, que l’eau privée d’air atmosphérique, comme l’eau distillée, ou l’eau chargée d’une grande quantité de sel, comme l’eau de puits, restent long-temps dans l’estomac et y produisent un sentiment de pesanteur.
L’alcohol a une tout autre manière d’agir. D’abord on connaît l’impression de chaleur brûlante qu’il cause en passant dans la bouche , le pharynx , l’œsophage , et celle qu’il excite dès qu’il est arrivé dans l’estomac : les effets de cette action sont de déterminer le resserrement de cet organe, d’irriter la membrane muqueuse , et d’augmenter beaucoup la! sécrétion dont elle est le siège ; en même temps il coagule toutes les parties albumineuses avec lesquelles il est en contact ; et comme les différens liquides qui se trouvent dans l’estomac contiennent une assez grande proportion de cette matière, il en résulte que, peu de temps après qu’on a avalé de l’alcohol , il y a dans ce viscère une certaine quantité d’albumine concrétée. Le mucus subit une modi-
fication analogue à celle de l’albumine ; il se durcit , forme des filamens irréguliers , élastiques , qui conservent une certaine transparence.
En produisant ces phénomènes', Talcohol se mêle avec l’eau que contiennent la salive et le suc gastrique; il dissout probablement une partie des élémens qui entrent dans leur composition, de sorte qu’il doit s’affaiblir beaucoup par son séjour dans l’estomac. Sa disparition est extrêmement prompte ; aussi ses effets généraux sont -ils rapides, et l’ivresse ou la mort suivent-elles presque immédiatement l’introduction d’une trop grande quantité d’alcohol dans l’estomac.
Les matières qui ont été coagulées par l’action de l’alcohol sont , après sa disparition , digérées comme des alimens solides.
Parmi les boissons qui sont réduites en chyme, les unes le sont en partie et les autres en totalité.
L’huile est dans ce dernier cas; elle est transformée, dans la partie pylorique, en une matière qui a de l’analogie , pour l’apparence , avec celle que l’on retire de la purification des huiles par l’acide sulfurique : cette matière paraît être le chyme de rhuile. A raison de cette transformation, l’huile est peut-être le liquide qui séjourne le plus long-temps dans l’estomac.
Personne n’ignore que le lait se caille peu de temps après qu’il a été avalé; ce caillot devient alors un aliment solide, qui est digéré à la manière ordinaire. Le petit-lait seul peut'être considéré comme boisson. Au contraire certaines substances, telles que le beurre, les graisses, etc., avalées solides, se liquéfient par le simple effet de la température de l’estomac.
Le plus grand nombre des boissons dont nous faisons usage sont formées d’eau ou d’alcohol , dans lesquels sont en suspension ou en dissolution des principes immédiats animaux ou végétaux, tels que la gélatine, l’albumine, l’osmazôme, le sucre, la gomme, la fécule, les matières colorantes ou astringentes, etc. Ces boissons contiennent des sels de chaux, de soude, de potasse, etc.
Il résulte de plusieurs expériences que j’ai faites sur des animaux, et de quelques observations que j’ai été à même de recueillir sur l’homme , qu’il se fait dans l’estomac un départ de l’eau ou de l’alcohol d’avec les matières que ces liquides tiennent en suspension ou dissolution. Celles-ci restent dans l’estomac , où elles sont transformées en chyme , comme des alimens , tandis que le liquide avec lequel elles étaient unies est absorbé, ou passe dans l’intestin grêle; enfin elles se comportent comme nous l’avons dit tout-à-Theure à l’occasion de l’eau et de l’alcohol.
Les sels qui sont en dissolution dans l’eau n’abandonnent point ce liquide , et sont absorbés en même temps.
Le vin rouge , par exemple , se trouble d’abord par son mélange avec les sucs qui se forment ou qui sont apportés dans l’estomac; bientôt il coagule l’albumine de ces fluides et devient floconneux ; ensuite sa matière colorante , peut-être entraînée par le mucus et l’albumine , se dépose sur la membrane muqueuse : on en voit du moins une certaine quantité dans la portion pylorique; la partie aqueuse et alcoholique disparaît assez promptement.
Le bouillon de viande éprouve des changemens analogues. L’eau qu’il contient est absorbée; la gélatine, l’albumine, la graisse, et probablement l’osmazome, restent dans l’estomac , où elles sont réduites en chyme.
Action de l’intestin grêle sur les boissons.
D’après ce qu’on vient de lire, il est clair que les boissons pénètrent sous deux formes dans l’intestin grêle : sous celle de liquide, 2® sous celle de chjme^
A moins de circonstances particulières , les liquides qui passent de l’estomac dans l’intestin n’y séjournent que très-peu ; ils ne paraissent point y éprouver d’autre altération que leur mélange avec le suc intestinal , le chyme , le liquide pancréatique
et la bile. Ils ne donnent lieu à la formation d’aucune espèce de cliyle; ils sont ordinairement absorbés dans le duodénum et le commencement du jéjunum; rarement en voit-on dansl’iléum, et plus rarement encore parviennent-ils jusqu’au gros intestin. Il paraît que ce dernier cas n’arrive que dans l’état de maladie, pendant l’action d’un purgatif par exemple.
Le chyme qui provient des boissons suit la même marche et paraît éprouver les mêmes changemens que celui desalimens ; par conséquent, il sert à produire du chyle.
Tels sont les principaux phénomènes de la digestion des boissons : on voit combien il était important de les distinguer de ceux qui appartiennent à la digestion des aliraens solides.
Mais on ne digère pas toujours isolément , ainsi que nous l’avons supposé , les alimens et les boissons ; assez souvent les deux digestions se font en même temps.
Les boissons favorisent la digestion des alimens : il est probable qu’elles produisent cet effet de plusieurs manières. Celles qui sont aqueuses ramollissent , divisent, dissolvent même certains alimens; elles aident de cette façon leur chymification et leur passage à travers le pylore. Le vin remplit des usages analogues, mais seulement pour les substances qu’il peut dissoudre; en outre il excite, par son contact, la membrane muqueuse de l’estomac, et détermine une sécrétion plus grande de suc gastrique. La manière d’agir de l’alcohol se rapproche beaucoup de ce dernier usage du vin , seulement elle est plus intense. C’est aussi en excitant la sécrétion de l’estomac que sont utiles les liqueurs dont on fait usage à la fin du repas.
Des liquides, tels que des bouillons de viande, du lait, etc., sont souvent, quand l’estomac est malade, introduits dans le gros intestin, avec l’intention de soutenir les forces, et même de nourrir. Je ne connais aucun fait bien constaté qui établisse la possibilité d’atteindre ce but, mais je ne vois rien non plus qui en écarte la possibilité; ce serait un sujet intéressant de recherches. Il serait curieux de savoir ce qui arrive à un liquide nourrissant quand il séjourne dans le gros intestin. Nous l’ignorons entièrement aujourd’hui.
Remarques sur la déglutition de Vair atmosphérique.
Indépendamment de la faculté d’avaler des alimens et des boissons , beaucoup de personnes peuvent, par la déglutition, introduire dans leur estomac assez d’air pour le distendre.
On a cru long-temps que cette faculté était très-rare, et l’on citait M. Gosse, de Genève, comme l’ayant présentée à un degré remarquable; mais j’ai fait voir, dans un travail particulier (i), qu’elle était beaucoup plus commune qu’on ne le croyait. Sur une centaine d’étudians en médecine , j’en ai trouvé huit ou dix qui en étaient doués.
Dans le même travail, j’ai montré qu’on pouvait distinguer en deux classes les personnes qui avalent de l’air : pour les unes , c’est un acte très-facile , et les autres n’y réussissent qu’avec des efforts plus ou moins grands. Quand ces dernières veulent l’opérer, il faut , en premier lieu, qu’elles chassent l’air que contenait la poitrine; après quoi, remplissant leur bouche d’air, de manière que les joues soient un peu distendues , elles exécutent la déglutition en rapprochant d’abord le menton de la poitrine, et en l’éloignant ensuite brusquement de cette partie. Cette déglutition pourrait être comparée à celles des personnes dont la gorge est enflammée , et qui avalent des liquides avec douleur et difficulté.
(l) Mémoire sur la déglutition de l’air atmosphérique j lu à Flnsiitut, 1815.
Quant aux personnes qui ne peuvent point avaler d’air, et c’est le plus grand nombre, je dirai, pour l’avoir observé sur moi-même et sur un assez grand nombre de jeunes étudians, qu’avec un peu d’exercice on peut y parvenir sans trop de peine. Pour ma part, au bout de deux ou trois jours de tentatives, j’y suis parvenu. Il est probable que si l’on trouvait en médecine une application utile de la déglutition de l’air, ce ne serait pas une chose très-longue ni très-difficile que d’apprendre aux malades à l’exécuter.
Dans l’estomac, l’air s’échauffe, se raréfie et distend l’organe. Il excite chez quelques personnes un sentiment de chaleur brûlante; chez d’autres, il produit des envies de vomir ou des douleurs très-vives. II est probable que sa composition chimique s’altère, mais on ne sait rien encore de positif sur ce point.
Son séjour est plus ou moins long; ordinairement il remonte dans l’œsophage , et vient sortir par la bouche ou par les narines ; d’autres fois il traverse le pylore , se répand dans toute l’étendue du canal intestinal, jusqu’au point de sortir par J’anus. Dans ce dernier cas, il distend toute la cavité abdominale et simule la maladie nommée tympanite.
J’ai observé que, dans certaines affections morbides , les malades avalent quelquefois involontairement , et sans s’en apercevoir , des quantités considérables d’air at mosphérique.
Un jeune médecin de mes amis, dont la digestion est habituellement laborieuse, îa rend moins pénible en avalant, à plusieurs reprises , deux ou trois gorgées d’air.
Remarques sur V éructation , la régurgitation , le vomissement , etc.
IVous avons vu comment la contraction de l’œsophage empêche les matières contenues dans l’estomac, et comprimées par les parois abdominales , de remonter dans ce conduit. Ce retour se fait quelquefois; et, suivant que ce sont des gaz ou desalimens qui s’engagent dans l’œsophage , et selon que les parois de l’abdomen y participent ou non , on désigne cette sorte de reflux par les mots éructation , rapport , régurgitation , vomissement , etc.
Le retour des substances que contient l’estomac ne se fait pas avec une égale facilité. Les gaz sortent plus aisément que les liquides, et ceux-ci plus facilement que les alimens solides. En général, plus l’estomac est distendu, plus cette anti-déglutitioji se fait avec facilité.
Quand ce viscère contient des gaz , ceux-ci en occupent nécessairement la partie supérieure; par conséquent ils sont habituellement en présence de l’ouverture cardiaque do l’œsophage. Pour peu que cette ouverture se relâche , ils s’y engagent ; et comme ils sont plus ou moins comprimés dans l’estomac , si l’œsophage ne les repousse point en se contractant , ils arriveront bientôt à sa partie supérieure , et ils s’échapperont dans le pharynx , en faisant vibrer les bords de l’ouverture de ce conduit : c’est ce qu’on nomme éructation. Il est présumable que l’œsophage , par un mouvement en sens opposé à celui qu’il exécute dans la déglutition, détermine en partie la sortie des gaz par le pharynx.
Lorsqu’une certaine quantité de vapeur ou de liquide accompagne le gaz qui sort de l’estomac , l’éructation prend le nom de rapport.
U n’est pas nécessaire , pour que l’éructation ait lieu , que les gaz viennent directement de l’estomac; les personnes qui ont la faculté d’avaler de l’air peuvent , après lui avoir fait franchir le pharynx, le laisser remonter dans cette cavité. C’est ainsi que se produit Y éructation volontaire : dans les cas ordinaires , elle n’est point soumise à la volonté.
Si, au lieu de gaz , ce sont des liquides ou des parcelles d’alimens solides qui remontent de l’estomac dans la bouche, ce phénomène est appelé régurgitation. Il arrive souvent chez les enfans à la mamelle, où l’estomac est habituellement distendu
;par une grande quantité de lait ; il se voit fréquemment chez ceux qui ont avalé des r alimens et des boissons en abondance , surtout si l’estomac est fortement comprimé par la contraction des muscles abdominaux ; par exemple , si les personnes font des efforts pour aller à la selle.
Quoique la distension de l’estomac soit favorable à la régurgitation , elle arrive aussi l’estomac étant vide; ou à peu près; il n’est pas rare de rencontrer des individus qui rejettent le matin une ou deux gorgées de suc gastrique mêlé à de la bile. Ce phénomène est souvent précédé d’éructations qui donnent issue aux gaz que contenait aussi l’estomac.
Quand ce viscère est très-plein , sa contraction doit être pour peu de chose dans le passage des matières dans l’œsophage; la pression qu’exercent les parois de l’abdomen doit en être la cause principale.
Mais quand l’estomac est à peu près vide, il est présumable que le mouvement du pylore doit être la cause qui pousse les fluides dans l’œsophage. Cela est d’autant plus probable, que les liquides qu’on rejette alors sont toujours plus ou moins mélangés avec de la bile, qui ne peut guère arriver dans l’estomac sans un mouvement de contraction du duodénum et de la portion pylorique de l’estomac. On se rappelle que l’œsophage se contracte avec peu d’énergie quand l’estomac est vide.
Chez la plupart des individus , la régurgitation est tout-à-fait involontaire , et ne se montre que dans des circonstances particulières ; mais il y a des personnes qui la produisent à volonté , et qui se débarrassent par ce moyen des matières solides ou liquides contenues dans leur estomac. En les observant dans le moment où elles exécutent cette régurgitation, on voit qu’elles font d’abord une inspiration par laquelle le diaphragme s’abaisse; elles contractent ensuke les muscles abdominaux , de manière à comprimer l’estomac; elles aident quelquefois leur action, en pressant fortement avec les mains la région épigastrique ; elles restent un moment immobiles , et tout-à-coup le liquide ou l’aliment arrive dans la bouche. On peut présumer que le temps où elles sont immobiles , en attendant l’apparition des matières dans la bouche, est en partie employé à déterminer le relâchement de l’œsophage , afin que les matières que renferme l’estomac puissent s’y introduire. Si la contraction de l’estomac contribue à produire, dans ce cas , l’expulsion des matières, ce ne pourra être que d’une manière très-accessoire.
Cette régurgitation volontaire est le phénomène que présentent les personnes qui passent pour vomir à volonté.
Il y a des individus qui, après le repas, se complaisent à faire remonter les alimens dans la bouche, à les mâcher une seconde fois, pour les avaler ensuite; en un mot, ils offrent une véritable rumination , analogue à celle de certains animaux herbivores.
Le vomissement se rapproche sans doute des phénomènes que nous venons d’examiner , puisqu’il a pour effet l’expulsion par la bouche des matières que contient l’estomac ; mais il en diffère sous plusieurs rapports importans , entre autres sous celui du sentiment particulier qui l’annonce , des efforts qui l’accompagnent , et de la fatigue qui le suit presque toujours.
On nomme nausée la sensation interné qui précède le besoin de vomir ; elle consiste en un malaise général , avec un sentiment de tournoiement , soit dans la tête , soit dans la région épigastrique : la lèvre inférieure devient tremblotante , et la salive coule en abondance. A cet état succèdent bientôt , et involontairement, des contractions convulsives des muscles abdominaux, et simultanément du diaphragme; les premières ne sont pas très-intenses , mais celles qui suivent le sont davantage ; enfin elles deviennent telles, que les matières contenues dans l’estomac surmontent la résistance du cardia, et sont , pour ainsi dire , lancées dans l'œsophage et dans la bouche : le même effet se reproduit plusieurs fois de suite ; il eesse ensuite pour reparaître au bout d’un temps plus ou moins long. J’ai observé sur les animaux que, pendant les nausées et durant les efforts de vomissement, ils avalent de l’air en quantité considérable : cet air paraît destiné à favoriser la pression que les muscles
abdominaux exercent sur l’estomac. Il est probable que le même phénomène a lieu ! chez l’homme.
Au moment où les matières chassées de l’estomac traversent le pharynx et la bouche , la glotte se ferme , le voile du palais s’élève et devient horizontal comme i dans la déglutition; cependant, chaque fois que l’on vomit, il s’introduit presque i toujours une certaine quantité de liquide, soit dans le larynx, soit dans les fosses i nasales.
On a cru long-temps que le vomissement dépendait de la contraction brusque et convulsive de l’estomac; mais j’ai fait voir, par une série d’expériences, que ce viscère y était à peu près passif, et que les véritables agens du vomissement étaient , d’une part , le diaphragme, et , de l’autre , les muscles larges de l’abdomen; je suis même parvenu à le produire en substituant à l’estomac, chez un chien vivant, une vessie de cochon, que je remplissais ensuite d’un liquide coloré (i).
Dans l’état ordinaire, le diaphragme et les muscles de l’abdomen coopèrent au vomissement ; mais ils peuvent cependant le produire chacun séparément. Ainsi un animal vomit encore quoiqu’on ait rendu le diaphragme immobile en coupant les nerfs diaphragmatiques; il vomit de même, quoiqu’on ait enlevé avec le bistouri tous les muscles abdominaux, avec la précaution de laisser intacts la ligne blanche et le péritoine.
Jamais je n’ai vu l’estomac se contracter dans l’instant du vomissement; on conçoit cependant qu’il n’est pas impossible que le mouvement du pylore ne se montre dans cet instant. Ce cas s’est présenté à Haller dans deux expériences ; et c’est ce qui faisait penser à cet illustre physiologiste que la contraction de l’estomac était la cause essentielle du vomissement.
Modification de la digestion par Vâge.
La plupart des auteurs représentent les organes digestifs comme inactifs chez le foetus , et comme ayant , à l’époque de la naissance , un développement proportionnel , considérable , nécessaire, dit-on , afin qu’ils puissent fournir les matériaux nécessaires à la nutrition et à l’accroissement du corps.
Si l’on entend par inactifs que les organes digestifs du fœtus n’agissent point sur des alimens , nul doute qu’on ait raison ; mais si l’on entend par ce mot inaction absolue, ]e crois qu’on a tort , car il est très-probable que, même chez le fœtus , il se passe dans les organes digestifs quelque chose de très-analogue à la digestion. Nous aurons occasion de nous en convaincre en faisant l’histoire des fonctions du fœtus.
Il en est de même pour le développement du système digestif à l’époque de la naissance.
Si l’on n’entend parler que des organes contenus dans l’abdomen , il est clair qu’ils sont proportionnellement plus volumineux que dans un âge plus avancé ; mais si l’on désigne collectivement tout l’appareil digestif, l’assertion sera fautive; car les organes de la préhension , de la mastication des alimens , et ceux de l’excrétion des matières fécales , sont , à l’époque de la iiaissance , et même assez long-temps après, loin du développement qu’ils acquerront avec le progrès de l’âge. Qu’on ne croie pas que l’énergie des organes abdominaux remplace la faiblesse de ceux dont nous venons de parler : bien loin de là , il faut à l’enfant une nourriture choisie , délicate et de très-facile digestion : celle qui lui convient par excellence, c’est le lait de
(l) Voyez les détails de ces expériences, et le Rapport des commissaires de l’Institut, dans mon Mémoire sur le Vomissement, Paris, an 1813. Voyez aussi un mémoire intéressant de M. Piédagnel, sur le même sujet, dans mon Journal de Physiologie expérime?itale , tome. II, Paris, 1822.
f sa mère ; quand il en est privé , on sait combien il est difficile de remplacer avec t avantage ce premier aliment. Au lieu donc de considérer les organes digestifs de 1 l’enfant naissant, ou même très-jeune , comme doués d’un surcroît de force , il faut J les considérer comme beaucoup plus faibles qu’ils ne le seront par la suite.
Si l’appareil digestif de l’enfant est comparativement moins bien disposé que celui ^ de l’adulte , tout y est on ne peut mieux combiné pour le genre d’action qu’il est b appelé à remplir. »
La succion est le mode de préhension propre aux enfans ; les parties qui doivent il l’exécuter ont chez lui un développement considérable.
La langue est très- grosse , comparée au volume du corps ; l’absence des dents donne aux lèvres la facilité de se prolonger beaucoup en avant , et d’embrasser plus F exactement que ne pourraient le faire celles de l’adulte le mamelon dont le lait doit H être extrait.
Pendant la première année, l’enfant manque d’organes masticatoires. Les mâchoires ^ sont très-petites , dépourvues de dents ; l’inférieure n’est point courbée , et n’offre r pas d’angle comme celle de l’adulte ; les muscles élévateurs , agens principaux de la 1 mastication, ne s’y insèrent que très-obliquement. Un bourrelet assez dur, formé par I le tissu des gencives , tient lieu de dents.
Sur la fin de la première année et dans le cours de la seconde, les premières dents , ou dents de lait , sortent de leurs alvéoles et viennent garnir les mâchoires. Leur ! irruption se fait assez régulièrement par paire; d’abord les deux incisives moyennes : inférieures se montrent , puis les supérieures , viennent ensuite les incisives latérales inférieures, bientôt après les supérieures, et successivement et dans le même ordre les canines et petites molaires (i) : la sortie de ces dernières n’arrive souvent que dans la troisième année. A l’âge de quatre ans , quatre nouvelles dents se manifestent : ce sont les premières grosses molaires ; elles complètent le nombre de vingt-quatre dents , que l’enfant conserve jusqu’à sept ans. Alors se fait l’irruption de la seconde dentition. Les dents de lait tombent , en général , dans l’ordre de leur sortie des mâchoires ; elles sont successivement remplacées par les dents qui sont destinées à rester toute la vie. A cette époque sortent en sus quatre autres grosses molaires. Quand celles-ci ont paru, il y a vingt-huit dents. Enfin , vers vingt ou vingt-cinq ans, quelquefois beaucoup plus tard , on voit pousser les quatre dernières molaires , ou dents de sagesse , et le nombre de trente-deux dents propres à l’homme est complété.
Ce renouvellement des dents à sept ans est nécessité par l’accroissement qu’ont éprouvé les mâchoires. Les dents de lait deviennent proportionnellement trop petites ; celles qui leur succèdent sont plus grosses et d’un tissu plus solide. Leurs racines sont plus longues et plus nombreuses ; elles sont plus solidement fixées dans les alvéoles ; dispositions bien favorables aux fonctions qu’elles ont à remplir.
En même temps que les mâchoires augmentent en dimension, elles changent de forme ; l’inférieure se courbe , ses branches deviennent verticales , son corps prend une direction horizontale , et l’angle qui les réunit se prononce.
A l’époque où elles sortent des os maxillaires , les dents sont des instrumens tout neufs. Les incisives sont tranchantes , les canines ont une pointe acérée , les molaires sont hérissées d’aspérités coniques; mais ces dispositions avantageuses diminuent avec l’âge. Les dents , frottant continuellement les unes sur les autres dans les mouvemens de mastication , ou bien se trouvant en contact avec des corps plus ou moins durs , s’usent et perdent peu à peu de leur forme. On pourrait donc juger de l’âge de l’homme par l’examen de ses dents, et l’on y parvient jusqu’à un certain point; mais il est si rare que les dents aient une disposition parfaitement régulière et un égal degré de dureté, qu’on n’arrive par ce moyen qu’à des données peu approximati-
(l) Assez souvent la première petite molaire sort avant la canine.
ves. En général , l’usure des dents se manifeste d’abord dans les incisives inférieures; elles se montrent ensuite dans les molaires , et c’est beaucoup plus tard qu’on l’aperçoit dans les dents de la mâchoire supérieure.
Mais l’usure des dents n’est pas le changement le plus défavorable qu’amène l’âge ; clans les premiers temps delà vieillesse confirmée, elles sont , par les progrès de l’ossification des mâchoires, repoussées de leurs alvéoles; elles deviennent vacillantes et finissent par tomber.
* La manière dont cette chute s’opère est loin d’être régulière comme la sortie des dents; il y a , sous ce rapport, de nombreuses différences individuelles.
Les personnes qui ne perdent leurs dents qu’à l’époque dont je viens de parler lioivent être considérées comme privilégiées : car le plus souvent les dents tombent de bien meilleure heure , soit par accidens , tels que des coups ou des chutes qui les fracturent ou les arrachent, soit parce qu’elles ne peuvent supporter impunément le contact de Tair ou celui des substances qu’on introduit habituellement dans la bouche : alors leur tissu s’altère; il présente des taches, se ramollit, change de couleur et finit par tomber en fragmens. Ce sont ces altérations chimiques qu’on appelle assez improprement maladie des dents , puisqu’on les voit survenir dans les dents artificielles.
Après la chute totale des dents , les gencives se durcissent , les ouvertures qu’elles présentaient se ferment, les bords alvéolaires s’amincissent, deviennent tranchans ; et cette nouvelle disposition supplée en partie aux corps qui remplissaient les alvéoles.
Telles sont les modifications qu’entraînent les progrès de l’âge dans les organes de la mastication : celles qui arrivent aux autres organes digestifs ne sont point assez importantes pour que nous en fassions mention.
Nous terminerons cet article en faisant remarquer que beaucoup démuselés volontaires concourent à la digestion , et subissent , par l’effet de l’âge , les mêmes changemens que nous avons indiqués en traitant des modifications qu’éprouvent par cette même cause les organes de la contraction musculaire.
Nos connaissances sont fort bornées relativement aux modifications qu’éprouve la digestion dans les différens âges ; ce qu’on en sait se rapporte particulièrement à la manière dont s’exercent la préhension des alimens , leur mastication , et l’excrétion des matières fécales : les changemens qu’éprouve probablement l’action des organes digestifs abdominaux sont à peu près inconnus.
La faim paraît très-vive chez les enfans mais elle n’est pas soumise au retour périodique qui se voit chez l’adulte; elle se renouvelle à des intervalles si rapprochés , qu’elle semble continue : il est certain du moins qu’elle se manifeste quoique l’estomac soit loin d’être vide. La succion est le mode de préhension qui est propre aux enfans ; ils l’exécutent d’autant plus aisément , que les lèvres et la langue sont plus développées. Chez eux, cette action, au moins dans les premiers mois , paraît entièrement instinctive. Jusqu’à l’apparition des dents, et même pendant une partie du temps que dure le travail de la dentition , toute mastication est impossible. Si l’enfant comprime les substances introduites dans sa bouche, c’est plutôt pour en extraire le suc qu’elles contiennent ou pour favoriser leur dissolution, que pour exercer sur elles un véritable broiement. On peut présumer que l’abondance de la salive chez les enfans remplace, jusqu’à un certain point , la mastication.
Il faut passer à l’excrétion des matières fécales pour avoir quelque chose de positif sur la digestion des enfans très-jeunes, comparée à celle de l’homme ; et l’on voit que cette excrétion se fait très-fréquemment; que les excrémens, presque liquides et de couleur jaunâtre, n’ont pas l’odeur qu’ils prendront quand l’enfant fera usage d’alimens autres que le lait : les muscles abdominaux , à cet âge , n’auraient pas probablement assez d’énergie pour expulser des matières fécales solides.
La sortie des dents incisives, et même des canines, ne procure à l’enfant qu’une mastication très-imparfaite; il faut que les molaires aient fait irruption pour que cette
t aclion devienne plus efficace; encore ne peut-elle s’exercer sur des substances dont ^ la résistance est un peu considérable, car les muscles élévateurs de la mâchoire infé- R rieure sont trop faibles, et s’y insèrent trop obliquement pour que des substances ij d’une certaine dureté puissent être écrasées entre les dents.
i Ce n’est que passé la seconde dentition , et même quelque temps après , lorsque ^ l’angle de la mâchoire est bien prononcé , que la mastication acquiert toute la per- I fection dont elle est susceptible. Elle se maintient dans cet état , sauf les modificaè tions que cause l’usure ou la chute accidentelle des dents , jusqu’à la vieillesse , i| époque où elle s’altère constamment , soit parce que les dents sont très-usées ou en d grande partie tombées, soit que leur chute étant complète on ne mâche plus qu’avec I le bord alvéolaire.
j A ces causes , qui , chez le vieillard , rendent laborieuse la mastication , se
{joignent , lo la trop grande étendue des lèvres , qui , dès que les dents incisives sont tombées , ont plus de longueur qu’il ne faut pour aller d’une mâchoire à l’autre , et - qui, se touchant par la face interne , au lieu de s’appliquer par les bords , ne peu- I vent plus retenir la salive ; 2° la diminution de l’angle de la mâchoire , qui , sous ce I rapport , se rapproche de celle des enfans , et la courbure du corps de cet os , qui - obligent le vieillard à mâcher par la partie antérieure et moyenne du bord alvéolaire, j seul endroit où ces bords puissent se rencontrer; 3® l’absence des dents , qui le met " dans la nécessité de mâcher ayant constamment les lèvres en contact , ce qui donne ^ encore un caractère particulier à sa mastication.
j L’action des muscles qui concourent à la digestion éprouve les mêmes change- I mens que nous avons indiqués en parlant dé l’influence des âges sur la contraction I musculaire.
D’abord faibles chez l’enfant, puis actifs et vigoureux dans la jeunesse et Fâge adulte , ces muscles diminuent d’énergie dans la vieillesse, et finissent par s’affaiblir beaucoup dans la caducité. Les ‘actions digestives qui dépendent de la contraction I musculaire parcourent les mêmes périodes , comme on peut s’en assurer en exami- I nant la manière dont s’exécutent la préhension des alimens, la mastication et l’excréj tion des matières fécales aux différentes époques de la vie.
; A cause de l’extrême faiblesse des muscles chez certains vieillards habituellement » constipés , il peut y avoir impossibilité d’expulser les excrémens, accumulés queli quefois en quantité énorme dans le gros intestin. On est obligé, dans ces cas, d’avoir recours à une opération chirurgicale pour en procurer la sortie.
On n’a que des données très-générales sur les modifications qu’éprouvent dans les I différens âges l’action de l’estomac et celle des intestins : elles paraissent plus rapides I et plus faciles pendant tout le temps que dure l’accroissement; elles semblent se ra- 1 lentir ensuite : mais , de toutes les actions vitales, ce sont peut-être celles qui conservent le plus long-temps , et jusqu’aux derniers momens de la vie , une grande 1 activité.
Nous n’entrerons dans aucun détail relativement aux modifications qu’apportent ! les sexes, les climats, les habitudes, les tempéramens, la disposition individuelle. Ce genre de considération est sans doute très-intéressant; mais , comme il est plus particulièrement du ressort de l’hygiène , nous nous contenterons de dire que, sous bien des rapports , il existe presque autant de différentes manières de digérer qu’il y a d’individus, et que, chez une même personne, il est rare que la digestion n’éprouve pas quelques changemens journaliers, à tel point qu’on digérera parfaitement aujourd’hui la substance qu’il avait été absolument impossible de digérer hier.
Rapports de la digestio7i avec les fonctions de relation.
Lne fonction aussi importante (jue la digestion, et à laquelle coopèrent un si grand nombre d’organes différens, devait être étroitement liée avec les autres fonctions , et
particulièrement avec celles de relation. Cette liaison existe en effet; elle est même tellement intime, que, dans la plupart des animaux, la connaissance d’un ou de plusieurs organes de la vie extérieure apprend de suite la disposition des organes digestifs, et, réciproquement, la simple inspection d’une partie de l’appareil digestif fait connaître la disposition des organes des sens et des mouvemens.
Les sens nous avertissent de la présence des alimens, nous aident à les saisir, nous en font connaître les propriétés physiques et chimiques , ainsi que les qualités utiles ou malfaisantes; et comme c’est surtout sous ce dernier genre de rapports qu’il nous importe le plus d’apprécier les alimens, on considère l’odorat et le goût, qui sont chargés de cet examen , comme ayant avec la digestion des relations plus intimes que les autres sens. Quelques auteurs les ont classés parmi les actions digestives.
Souvent l’aspect ou l’odeur d’un mets excite l’appétit et dispose favorablement l’appareil de la digestion; mais la même cause peut produire un effet entièrement opposé, c’est-à-dire faire cesser la faim, et même amener un sentiment de dégoût.
En général , un appétit modéré donne aux sens plus de finesse et d’activité ; mais si la faim se prolonge , nous avons vu plus haut que les sens perdent de leur action, se troublent au point de ne transmettre que des impressions inexactes. Pendant le travail de la chymification , ils ont aussi moins d’activité, surtout si l’estomac est distendu par une grande quantité d’alimens.
Les rapports de la contraction musculaire avec la digestion ne sont pas moins évidens. On a vu comment, l’action des muscles sert dans la préhension des alimens, dans la mastication , la déglutition, et dans l’excrétion des matières fécales; en outre, ces mouvemens nous mèttent à même de nous procurer les alimens ; ils excitent l’appétit, et nécessitent, quand ils sont souvent répétés, une nourriture plus abondante. A leur tour ils sont influencés par les phénomènes digestifs, la faim les rend plus faibles et plus difficiles; et lorsque l’estomac est plein d’alimens, il y a, surtout dans les pays chauds et chez les personnes d’une santé délicate, disposition au repos et presque impossibilité de se mouvoir; mais, dans les pays froids et chez les hommes robustes, la présence des alimens dans l’estomac est au contraire une cause d’accroissement de force et d’agilité.
On se rend aisément raison de la diffieulté que l’on éprouve à parler, et surtout à chanter, après un repas copieux ; le volume de l’estomac s’oppose à l’introduction de l’air dans la poitrine et aux mouvemens du diaphragme, et met ainsi un obstacle trèsgrand à la production de la voix.
C’est surtout entre les fonctions du cerveau et la digestion qu’il y a des rapports intimes. Dans certains cas , la faim donne une direction particulière aux idées , les porte vers les alimens; dans d’autres, une forte contension d’esprit, un chagrin violent , une frayeur subite, font cesser la faim pour plusieurs jours, et même rendent toute digestion impossible, au point que les alimens qui précédemment avaient été introduits dans l’estomac n’y subissent aucune altération. Combien ne voit-on pas de personnes dont les affections tristes ont perverti les facultés digestives! La satisfaction morale , la gaîté , le rire , favorisent au contraire la digestion : les grands mangeurs sont ordinairement peu accessibles au chagrin.
Qui n’a pas fait la remarque de l’influence de la digestion sur l’état de l’esprit ? Combien de gens sont incapables d’application pendant la digestion? Qui ne sait que l’accumulation des matières fécales a l’effet le plus marqué sur la disposition morale ?
Sous un point de vue purement physique, on a prétendu que la digestion était sous riiifluence immédiate du cerveau , que si on enlevait les hémisphères , la digestion était abolie. Je n’ai jamais vu ce phénomène; j’ai vu au contraire la digestion continuer dans des animaux auxquels j’avais enlevé le cerveau presque en totalité. Des canards auxquels j’avais enlevé le cerveau et une grande partie du cervelet ont survécu huit ou dix jours, et leur digestion se faisait très-bien. Mais ils avaient perdu l’instinct de chercher les alimens, et même plusieurs celui qui fait exécuter la déglu-
tition ; j’étais obligé de les faire avaler artificiellement. Les blessures de la moelle alongée et de la moelle épinière lèsent bien davantage la digestion ; mais, comme elles altèrent en meme temps la respiration et la circulation , il est peu probable qu’elles influent directement sur la digestion , mais au contraire d’une manière indirecte , par l’intermédiaire des grandes fonctions indispensables à la vie.
Influence du grand sympathique sur la digestion.
L’organe mystérieux que les anatomistes nomment le nerf grand sympathique a son principal ganglion et son plexus le plus considérable derrière l’estomac et les intestins ; un grand nombre de ses filets se rendent dans les organes digestifs : il est donc probable que la digestion est influencée par le grand sympathique; mais on n’est point encore sur la voie de l’espèce d’action que cet organe exerce sur cette fonction. Des suppositions , des hypothèses , des opinions , voilà tout ce que contiennent les ouvrages sur une des questions les plus intéressantes de la physiologie (i).
J’ai tenté quelques expériences pour m’assurer si les filets du grand sympathique donnent de la sensibilité à l’estomac. Je coupe les deux huitièmes paires à un animal au-dessus du diaphragme, puis je lui fais avaler quelques grains d’émétique, et peu de temps après le vomissement a lieu. Le phénomène ne peut dépendre de l’absorption, car il s’écoule à peine cinq minutes entre son développement et l’introduction de l’émétique dans l’estomac : il paraît probable qu’ici le grand sympathique a transmis au cerveau l’impression produite par le sel d’antimoine sur la membrane muqueuse de l’estomac.
Les intestins sont quelquefois, surtout dans l’état de maladie, d’une exquise sensibilité , et causent souvent des douleurs atroces. Comme ils ne reçoivent point , pour ainsi dire , de nerfs cérébraux , il est très-probable qu’ils doivent leur sensibilité aux filets du grand sympathique : toutefois aucune preuve directe ne l’a établi jusqu’ici et cette importante matière est encore vierge d’expériences concluantes.^
DE l’absorption ET DU COURS DU CHYLE.
En vain les organes digestifs formeraient du chyle : si celui-ci restait dans le canal intestinal , il n’y aurait pas de nutrition. Le chyle doit être transporté de l’intestin grêle dans le système veineux : ce transport est le but principal de la fonction que nous allons examiner.
Pour conserver autant que possible la méthode que nous avons suivie jusqu’ici dans l’exposition des fonctions , nous allons d’abord parler du chyle d’une manière générale.
Du chyle.
On peut étudier le chyle sous deux formes différentes : i” lorsqu’il est mêlé au chyme dans l’intestin grêle , et qu’il a les caractères que nous avons décrits, en parlant des phénomènes de sa formation ; 2^ sous la forme liquide , circulant dans les vaisseaux chylifères et le canal thoracique.
(l) J’aurais bien désiré faire une honorable exception en faveur du magnifique ouvrage qu’a publié M. Lobstein ; mais le mérite de cette production importante s’arrête' à la partie anatomique. La physiologie y est bornée à une collection d’opinions là où il faudrait des faits et des expériences. (Voyez De nervi sijmpatlietici lnumani fuhrica^ tisu et morhis^ auctore J. P. Lob- STEIN, Parisiis, 1823.)
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Personne ne s’étant spécialement occupé du cliyle pendant son séjour dans l’intestin grêle , nos connaissances sur ce point ne vont guère au-delà de ce que nous avons dit en parlant de l’action de cet intestin dans la digestion; en revanche, le chyle liquide, contenu dans les vaisseaux chylifères, a été examiné avec beaucoup de soin.
Pour s’en procurer, le meilleur moyen consiste à donner des alimens à un animal, et, quand on suppose que la digestion est en pleine activité, on l’étrangle ou on lui coupe la moelle épinière derrière l’occipital. On incise aussitôt la poitrine dans toute sa longueur; on y enfonce la main de manière à passer une ligature qui embrasse l’aorte , l’œsophage et le canal thoracique le plus près possible du cou ; on renverse ou l’on casse ensuite les côtes du côté gauche , et l’on aperçoit le canal thoracique accolé à l’œsophage. On en détache la partie supérieure , qu’on a soin d’essuyer pour absorber le sang ; on l’incise, et le chyle coule dans le vase destiné à le recueillir.
Si on se contentait d’agir ainsi, on n’en obtiendrait qu’une fort petite quantité, mais en pressant à diverses reprises la masse intestinale et le système chylifère abdominal , on en fait continuer l’écoulement quelquefois un quart d’heure.
Les anciens avaient reconnu l’existence du chyle , mais ils s’en formaient des idées peu exactes ; au commencement du dix-septième siècle , on l’observa de nouveau ; et comme il est blanc opaque dans certains cas , on le compara au lait : on nomma même les vaisseaux qui le contiennent lactés , expression tout-à-fait impropre , puisqu’il n’y a guère d’autres rapports entre le chyle et le lait que celui de la couleur.
C’est seulement de nos jours , et par les travaux de MM. Dupuytren , Vauquelin , Emmert, Marcet et Prout, que l’on a acquis des notions positives sur le chyle. Nous allons rapporter les observations faites par ces savans, en y ajoutant celles qui nous sont propres.
Si l’animal dont on extrait le chyle a mangé des substances grasses animales ou végétales, le liquide que l’on retire du canal thoracique est d’un blanc laiteux, un peu plus pesant que l’eau distillée, d’une odeur spermatique prononcée, d’une saveur salée, happant un peu à la langue, et sensiblement alcalin.
Très-peu de temps après qu’il est sorti du vaisseau qui le contenait , le chyle se prend en masse , et acquiert une consistance presque solide : il se sépare, au bout de quelque temps , en trois parties : l’une solide , qui reste au fond du vase ; l’autre liquide, qui est placée au-dessus; et une troisième, qui forme une couche très-mince à la surface du liquide. En même temps le chyle prend une teinte rosée assez vive.
Quand le chyle provient d’alimens qui ne contenaient point de corps gras , il présente des propriétés semblables; mais, au lieu d’être blanc opaque, il est opalin, presque transparent : la couche qui se forme à sa superficie est moins' marquée que dans la première espèce de chyle.
Jamais le chyle ne prend la couleur des substances colorantes mêlées aux alimens, comme plusieurs auteurs l’ont avancé. Hallé s’est assuré du contraire par des expériences directes; je les ai répétées, et j’ai obtenu un résultat parfaitement semblable.
Des animaux auxquels j’avais fait manger de l’indigo , du safran , de la garance, etc., m’ont fourni un chyle dont la couleur n’avait aucun rapport avec celle de ces substances.
De nouvelles expériences ont été tentées sur ce sujet par MM. Tiedemann et Gmelin, en Allemagne; Andrews, à Edimbourg; Lawrence et H. Coates, en Amérique; et les résultats se sont partout confirmés.
Des trois substances dans lesquelles se partage le chyle abandonné à lui-même, celle de la surface, de couleur blanche opaque, est un corps gras ; le caillot ou la partie solide est formé de fibrine et d’un peu de matière colorante rouge; le liquide est analogue au sérum du sang (i).
(1) Voyez Coinposüion chimique du sawj.
La proportion de ces trois parties varie beaucoup suivant la nature des alimens. 11 y a des chyles , tels que celui du sucre , qui ne contiennent que très-peu de fibrine; d’autres, tels que celui de chair, en contiennent davantage. Il en est de même pour la matière grasse, qui est extrêmement abondante quand les alimens contiennent de la graisse ou de l’huile, tandis qu’on en voit à peine quand les alimens sont tout-àfait dépourvus de corps gras.
MM. Prévost et Dumas ont observé dans le chyle de lapin, de chien, de hérisson, des globules d’un trois-centième de millimètre de diamètre , fort analogues à ceux que l’on aperçoit dans le sang.
Les mêmes sels qui existent dans le sang se rencontrent aussi dans le chyle. Nous donnerons tout-à-l’heure quelques autres détails relatifs au chyle.
Jppareil de V absorption et da cours du chyle.
Cet appareil se compose , l» des vaisseaux lymphatiques propres à l’intestin grêle, et nommés , à cause de leur usage, chylifères ; 2° des glandes mésentériques ; 3» du canal thoracique.
Le vaisseaux chylifères sont fort petits , mais très-nombreux. Ils prennent naissance par des orifices imperceptibleâ à la surface des villosités de la membrane muqueuse intestinale , et se prolongent jusqu’aux glandes mésentériques , dans le tissu desquelles ils se répandent.
Dans les parois et à la surface de l’intestin grêle, ces vaisseaux sont très-déliés , très-multipliés ; ils communiquent fréquemment entre eux , de manière à former un réseau à mailles assez fines : disposition qui est surtout visible quand ils sont remplis d’un chyle blanc opaque. Ils grossissent et diminuent de nombre en s’éloignant ’ de l’intestin , et finissent par former des troncs isolés qui marchent au voisinage des . artères mésentériques , et quelquefois dans les intervalles qui les séparent. C’est en affectant cette forme qu’ils arrivent aux glandes mésentériques.
On appelle glandes mésentériques de petits corps irrégulièrement lenticulaires 1 dont la dimension varie depuis deux ou trois lignes jusqu’à un pouce et plus. Ils sont * très-nombreux , et sont placés en avant de la colonne vertébrale , entre les deux lames du péritoine qui forment le mésentère.
Leur structure est encore peu connue. Ils reçoivent , proportionnellement à leur volume, beaucoup de vaisseaux sanguins; ils sont doués d’une sensibilité assez vive. Leur parenchyme est d’une couleur rose-pâle , la consistance n’^en est pas trèsgrande; on en extrait, en le comprimant entre les doigts, un fluide transparent, inodore, qui n’a jamais été examiné chimiquement. Il est surtout abondant au cen^ tre de ces corps. J’en ai vu une quantité remarquable dans les cadavres de suppliciés. Les vaisseaux sanguins et chylifères qui se portent dans ces glandes s’y réduisent en canaux d’une extrême ténuité, communiquant ensemble sans que l’on puisse dire comment ils s’y comportent. Ce qui est certain, c’est que les injections , poussées dans les uns ou dans les autres , traversent le tissu de la glande avec la plus grande facilité, et passent, soit dans le système veineux, soit dans le canal thoracique (i].
Il naît des glandes mésentériques un grand nombre de vaisseaux de même nature que les chylifères, mais en général plus volumineux : ce sont les racines du canal thoracique. Ils se dirigent vers la colonne vertébrale, en s’accolant à l’aorte, à la veine
(l) La facilité et la promptitude avec lesquelles une injection de mercure ou autre , poussée dans un vaisseau chylifère, passe dans les petites veines sanguines qui naissent des ganglions mésentériques, a causé l’erreur récente d’un anatomiste italien, M. Lippi, Il a pris ces veinules pour des lymphatiques, qui des glandes mésentériques se rendaient directement dans le système veineux.
cave, etc. Ils s’anastomosent fréquemment, et finissent par se terminer tous au canal thoracique.
• On appelle ainsi un vaisseau du même genre que les précédens , mais du volume d’une plume ordinaire, qui se prolonge de la cavité abdominale, où il commence, jusqu’à la veine sous-clavière gauche , où il se termine. Dans son trajet, il passe entre les piliers du diaphragme, placé à côté de l’artère aorte; ensuite il s’applique sur la colonne vertébrale, jusqu’au moment où il se dirige vers la veine sous-clavière gauche. On l’a vu souvent s’ouvrir dans les deux veines sous-clavières , et quelquefois uniquement dans la droite.
A l’intérieur du canal thoracique et des vaisseaux lactés , sont des valvules disposées de manière à permettre aux fluides de se porter des vaisseaux chylifères vers la veine sous-clavière, et à empêcher tout mouvement en sens inverse. Cependant l’existence de ces véritables soupapes n’est pas constante.
Deux membranes entrent dans la composition des parois des vaisseaux chylifères et du canal thoracique : l’une interne, mince, dont les replis forment les valvules; l’autre, externe, fibreuse, dont la résistance est de beaucoup supérieure à celle qu’annoncerait son peu d’épaisseur.
Avant de passer à l’exposition des phénomènes de l’absorption et du cours du chyle, il faut faire quelques observations sur les organes qui en sont chargés.
Après douze, vingt-quatre et même trente-six heures d’abstinence absolue, les vaisseaux chylifères d’un chien contiennent en petite quantité un fluide demi-transparent, avec une teinte légèrement laiteuse, et qui d’ailleurs présente les propriétés les plus analogues au chyle. Ce fluide , qu’on ne rencontre que dans les vaisseaux lactés et dans le canal thoracique , et qui n’a jamais été analysé , paraît être un chyle qui provient de la digestion de la salive et des mucosités de l’estomac : cela semble d’autant plus probable, que les causes qui accélèrent la sécrétion de ces fluides, comme les boissons alcoholiques ou acides , augmentent sa quantité.
Quand la privation de toute nourriture s’est prolongée au-delà de trois ou quatre jours, les vaisseaux chylifères sont dans le même cas que les lymphatiques; on les trouve tantôt remplis de lymphe, tandis que d’autres fois ils sont parfaitement vides.
Il résulte de ces faits que le chyle des alimens extrait des vaisseaux chylifères est toujours mêlé soit au chyle du mucus digestif dont nous venons de parler, soit à la lymphe; le résultat est le même si l’on extrait le chyle du canal thoracique, car celui-ci est constamment rempli de lymphe , même après huit jours et plus d’abstinence.
Ainsi donc, la matière qui, sous le nom de chyle y a été examinée par les chimistes, est loin de devoir être considérée comme provenant en entier des substances alimentaires; il est évident que celles-ci n’y entrent que pour une certaine proportion.
Absorption du chyle.
Quoi qu’il en soit, il n’est pas moins certain que le chyle passe de la cavité de l’intestin grêle dans les vaisseaux chylifères. Comment se fait ce passage? Il semble, au premier aperçu, qu’il est facile de se rendre raison d’un phénomène aussi simple; mais il n’en est rien. La disposition des orifices des vaisseaux chylifères n’est point encore suffisamment connue; leur mode d’action ne l’est pas davantage; de l’ignorance naissent en foule de prétendues explications. Ainsi l’on a attribué l’absorption du chyle à la capillarité des radicules chylifères , à la compression du chyle par les parois de l’intestin grêle, etc. Dans ces derniers temps, on a prétendu qu’elle se faisait en vertu de la sensibilité propre des bouches absorbantes et de la contractilité organique insensible dont on les supposait douées. On a peine à concevoir comment des hommes d’un mérite éminent ont pu proposer ou admettre une pareille explication : quant à moi, elle me parait l’expression pure et simple de l’ignorance où nous sommes de la nature de ce phénomène.
Un fait qu’il ne sera peut-être pas inutile d’ajouter, c’est que cette absorption continue assez long-temps après la mort. Après avoir vidé par la compression un ou plusieurs vaisseaux chylifères chez un animal récemment mort, on les voit se remplir de nouveau. On peut répéter plusieurs fois de suite cette observation; je l’ai faite souvent deux heures après la mort de l’animal.
Tout semble donc annoncer qu’il y a quelque chose de physique dans l’absorption du chyle. Cette idée acquiert une forte probabilité par les nombreuses expériences qui ont été faites récemment sur l’imbibition des tissus vivans.
En examinant avec soin la membrane muqueuse de l’intestin au moment de l’absorption du chyle , on reconnaît que chaque villosité est blanche et gonflée par le chyle : on dirait une éponge fine remplie par du lait.
Elle a quelquefois une épaisseur double de celle qu’elle aurait si l’absorption ne s’exécutait pas. Si on la presse mollement entre les doigts, on en exprime une cer-
■ taine quantité de chyle; si on en met dans l’eau et qu’on l’y secoue un peu, une multitude de petites pointes apparaissent; elles sont molles, spongieuses, faciles à dé-
■ chirer; ce sont elles qui sont les premiers agens de l’absorption du chyle.
La forme de ces pointes ou villosités varie beaucoup suivant l’espèce d’animal, et
■ même suivant les individus d’une même espèce. Peut-être cela tient-il au genre de nourriture? Sur un chien dont la digestion avait fourni un chyle abondant et trèsblanc, elles étaient coniques; on y apercevait distinctement à l’œil nu, mais mieux avec une loupe, plusieurs petits orifices. Les mêmes papilles d’un autre animal (oiseau) n’offrirent rien de semblable : examinées au microscope , on vit clairement des vaisseaux sanguins, très-nombreux, qui se perdaient dans une espèce de tissu cellulaire d’une finesse extrême; on n’aperçut nulle autre trace de vaisseaux. Une petite portion de la membrane interne de l’intestin grêle du chien dont nous venons de parler fut examinée avec le même microscope. Les vaisseaux sanguins y étaient moins nombreux; on apercevait de plus quelques lignes tortueuses, blanches, qui commentaient près la superficie des papilles aux petites ouvertures dont nous venons de iparler, et qui allaient se rendre , en grossissant un peu, dans les vaisseaux chylifèjres. Sont-ce là les origines de ce genre de vaisseaux? Cela est probable.
Si les vaisseaux absorbans du chyle commencent par des orifices visibles , on peut comprendre que le chyle s’y engage, tandis qu’il n’entre pas dans les vaisseaux san- ;guins. Le chyle présente, avons-nous dit, des globules; or ces globules seraient trop gros pour passer à travers les simples porosités des parois vasculaires, tandis qu’ils trouveraient toutes facilités pour entrer dans les ouvertures par lesquelles commencent les vaisseaux chylifères. Mais resterait toujours la question capitale : quelle est ila cause qui y fait pénétrer les globules? et c’est justement ce que nous ne savons pas.
Cours du chyle.
Nous avons déjà indiqué le trajet du chyle : il parcourt d’abord les vaisseaux chylifères, traverse ensuite les glandes mésentériques, arrive au canal thoracique, et se jette enfin dans la veine sous-clavière.
Les causes qui déterminent son mouvement sont l’élasticité propre aux vaisseaux chylifères, la cause inconnue qui en produit l’absorption, la pression des muscles abdominaux , surtout dans les mouvemens de respiration , et peut-être les battemens des artères qui se trouvent dans l’abdomen.
Si l’on veut prendre une idée juste de la vitesse avec laquelle le chyle coule dans le canal thoracique, il faut, comme je l’ai fait plusieurs fois, ouvrir ce canal, sur un animal vivant , au moment où il arrive dans la veine sous-clavière. On reconnaît alors que cette vitesse n’est pas très-grande, et qu’elle s’accroît chaque fois que l’animal comprime les viscères' de l’abdomen, en faisant contracter les muscles abdomi- . naux. On produit un effet semblable en comprimant le ventre avec la main.
Toutefois la vitesse avec laquelle circule le chyle m’a paru en rapport avec la quanlité qui s’en forme dans l’intestin grêle. Cette dernière est elle-même en rapport avec la quantité de chyme : de sorte que si les aîimens sont abondans et de facile digestion, le chyle devra marcher plus vite; si, au contraire, les alimens sont en petite quantité , ou, ce qui produira un effet pareil, s’ils se digèrent difficilement, comme il y aura peu de chyle formé, sa progression sera plus lente.
Il serait difficile d’apprécier exactement la quantité de chyle qui se forme pendant une digestion donnée, cependant elle doit être considérable. Sur un chien d’une taille ordinaire, mais qui a mangé à discrétion des alimens animaux, l’incision du canal lhoraci(jue au cou (l’animal étant vivant) laisse écouler d’abord au moins une demionce de liquide en cinq minutes, et l’écoulement continue, mais beaucoup plus lentement, tant que dure la formation du chyle.
J’ignore si , dans le cours d’une même digestion , il y a des variations dans la rapidité de la marche du chyle; mais, en la supposant uniforme, on voit qu’il entrerait six onces de chyle par heure dans le système veineux. Dans l’homme, où les organes chylifères sont plus volumineux , et où la digestion se fait en général plus vite que dans le chien, on peut présumer que la proportion du chyle est plus considérable.
Le sang qui coule dans la veine sous-clavière ne peut pénétrer dans le canal thoracique, car ij existe à Torifice de celui-ci une valvule disposée de manière à prévenir cet effet. De mêmé le chyle ne peut refluer vers le canal intestinal , à raison des valvules que présentent presque constamment le canal thoracique et les vaisseaux chylifères.
Plusieurs physiologistes pensent que le chyle subit une altération particulière en trayersant les glandes du mésentère : mais les uns croient que ces corps produisent un mélange plus intime des matières composant le chyle ; d’autres pensent qu’ils y ajoutent un fluide destiné à rendre le chyle plus liquide; il y en a qui soupçonnent que ces glandes, au contraire, enlèvent quelques-uns des élémens du chyle pour le purifier. La vérité est qu’on ignore l’influence des glandes mésentériques sur le chyle.
De même on a beaucoup parlé des qualités variables de ce liquide, suivant que la digestion est bonne ou mauvaise; et , suivant l’espèce d’alimens dont on a fait usage, on a attribué à la formation d’un mauvais chyle le dépérissement qui arrive dans certaines maladies : mais on connaît très-peu les modifications qu’éprouve le chyle dans* sa composition.
On a parlé aussi de certaines parties des alimens qui , sans être altérées par les organes digestifs , passent avec le chyle dans le sang ; mais cette idée est une conjecture qu’aucune expérience positive n’appuie.
M. Marcet (i), dont la science déplore la perte, a comparé le chyle des matières animales avec celui des matières végétales. Il a trouvé que ce dernier contient trois j fois plus de carbone que le chyle provenant d’alimens animaux.
Nous devons à M. le professeur Dupuytren des recherches ingénieuses , qui prouvent que le canal thoracique est la seule route par laquelle le chyle doit passer pour servir utilement à la nutrition.
On savait par une expérience de Duverney , par quelques cas d’obstruction du canal thoracique , et surtout par les expériences de Flandrin, dont nous parlerons ailleurs, on savait, dis-je, que le canal thoracique pouvait cesser de verser le chyle i dans la veine où il aboutit, sans que la mort s’ensuivît. On savait , il est vrai, que, ' dans certains cas , la ligature du canal thoracique avait produit la mort ; mais on i ignorait la cause de cette diversité de résultats : les expériences de M. Dupuytren en ji ont donné une explication des plus satisfaisantes. Cet habile chirurgien a lié le canal :
(!) Annales de Chimie, 1816.
tlioraciquc sur plusieurs chevaux ; les uns sont morts au bout de cinq à six jours , et les autres ont conservé toutes les apparences d’une santé parfaite. Sur les animaux qui ont succombé à la ligature, il a toujours été impossible de faire passer aucune injection de la partie inférieure du canal dans la veine sous-clavière; il est très-probable, par conséquent, que le chyle a cessé d’être versé dans le système veineux aussitôt après la ligature. Au contraire, dans les animaux qui ont survécu , il a toujours été facile de faire parvenir les injections de mercure ou d’autres substances de la portion abdominale du canal jusqu’à la veine sous-clavière. Les matières injectées suivaient le canal jusqu’au voisinage de la ligature ; là elles se détournaient pour s’engager dans des vaisseaux lymphatiques volumineux qui allaient s’ouvrir dans la veine sous-clavière. Il est donc évident que, dans ces animaux, la ligature du canal n’avait point empêché le chyle de se mêler au sang veineux.
De ce que les vaisseaux chylifères absorbent le chyle et le transportent dans le système veineux , on s’est persuadé qu’ils remplissent le même usage pour toutes les substances qui sont mêlées aux alimens, et qui, sans être digérées, passent cependant dans le sang. La plupart des auteurs disent, par exemple, que les boissons sont absorbées avec le chyle; mais , comme ils n’ont point fait d’expériences qui puissent servir de fondement à cette idée, on pouvait , parce seul motif, la considérer comme fort douteuse. J’ai voulu savoir à quoi on devait s’en tenir sur ce point , et je me suis assuré, par des recherches sur les animaux vivans, que, dans aucun cas, les boissons ne paraissent se mêler au chyle. On peut en avoir la preuve en faisant avaler à un chien, pendant qu’il digère des alimens, une certaine quantité d’alcohol étendu d’eau.
' Si, une demi-heure après, on extrait son chyle de la manière que nous avons indi- I quée , on verra que ce liquide ne contient point d’alcohol , tandis que le sang de l’a- I nimal en exhale une odeur très-forte , et qu’on peut le retirer du sang par la distilla (ion. On obtient des résultats semblables en faisant l’expérience avec une dissolution I de camphre ou d’autres liquides odorans.
Les modifications que subissent l’absorption et le cours du chyle dans les differrens âges n’ont point encore été étudiées; on a seulement remarqué que les glandes I mésentériques changent de couleur, diminuent de volume, et semblent s’oblitérer ‘chez les vieillards. Quelques auteurs en ont conclu qu’elles ne se laissaient plus trafverser par le chyle; mais cette assertion paraît très-hasard ée, et d’ailleurs n’est point «appuyée de faits bien constatés.
On ignore complètement les modifications que cette fonction éprouve par fe sexe, le tempérament, l’habitude, etc. On n’est pas plus instruit sur les rapports qui exis ~ tient entre cette fonction et celles que nous avons déjà exposées , et celles qui nous restent à examiner (i).
DE l’absorption ET DU COURS DE LA LYMPHE.
Nous venons de voir combien il reste à faire pour avoir une connaissance exacte de l’absorption et du cours du chyle : la fonction dont nous allons faire l’histoire est [encore bien moins connue. On sait , d’une manière générale, qu’elle existe, mais son iitilité dans l’économie animale est à peine entrevue : son but le plus apparent est de
I (!) Tous les anatomistes , depuis Hewson et Monro, reconnaissent que les oiseaux , les rep- ‘«les et les poissons ont un appareil chylifère; cependant personne, que je sache, n’a pa« ié U chyle de ces animaux : les chimistes et les physiologistes qui ont fait des expériences sur 13 chyme d’oiseaux , par exemple, né disent rien du chyle. Si je m’en rapporte à mes dissections, és mammifères et quelques reptiles auraient seuls un système chylifère , et seuls auraient du fhyle. {Voyez mon Mémoire sur les vaisseaux lymphatiques des oiseaux, lom. de mon Jour- \al de Physiologie.)
verser la lymphe dans le système veineux. On peut présumer que ce phénomène n’est qu’une circonstance de son utilité; cependant, si l’on veut rester dans les limites du positif, il est impossible d’en reconnaître d’autres en ce moment.
De la lymphe.
Rien ne prouve mieux l’imperfection delà science, relativement à la fonction qui nous occupe, que les idées des physiologistes sur la lymphe. Les uns donnent ce nom au sérum du sang , ceux-là aux fluides qui se voient dans les membranes séreuses , d’autres à la sérosité du tissu cellulaire, tandis que quelques-uns considèrent comme lymphe le fluide qui coule de certains ulcères scrophuleux , etc. Il faut réserver le nom de lymphe au liquide que contiennent les vaisseaux lymphatiques et le canal thoracique.
Il est d’autant plus nécessaire de fixer ainsi le sens de ce mot , qu’en admettant les autres significations on consacre comme vraie une opinion qui n’est rien moins que démontrée, savoir que les fluides des membranes séreuses, du tissu cellulaire, etc. , sont absorbés par les vaisseaux lymphatiques , et transportés par ces vaisseaux dans le système veineux.
Pour se procurer de la lymphe , on peut employer deux procédés. L’un consiste a mettre à découvert un vaisseau lymphatique, à l’inciser et à recueillir le liquide qui en sort; mais cette méthode est très-difficile à exécuter, et d’ailleurs, comme les vaisseaux lymphatiques ne sont pas toujours remplis de lymphe , elle est peu sure. L’autre procédé consiste à laisser jeûner un animal pendant quatre ou cinq jours , et à extraire, comme nous avons dit en parlant du chyle, le fluide contenu dans le canal thoracique.
Le liquide obtenu de l’une ou de l’autre manière a d’abord une couleur rosée , légèrement opaline. Il a une odeur de sperme très- prononcée ; sa saveur est salée ; quelquefois il présente une teinte jaunâtre décidée, et, dans d’autres cas, il présente une couleur rouge garance. J’insiste sur ces détails , car ils ont probablement induit en erreur dans les expériences faites sur l’absorption des matières colorées.
Mais la lymphe ne reste pas long-temps liquide ; elle se prend en masse. Sa couleur rose devient plus foncée; il s’y développe une multitude de filamens rougeâtres, disposés ên arborisations irrégulières et fort analogues , pour l’apparence, aux vaisseaux i qui se répandent dans le tissu des organes.
Lorsqu’on examine avec soin la masse de lymphe coagulée, on voit qu’elle est for- • mée de deux parties, dont l’une, solide , forme des cellules multipliées qui contiennent j l’autre , qui est liquide. Si l’on sépare la partie solide, le liquide se prend de nou- . veau en masse. I
Soumise au microscope , la lymple , extraite soit du canal thoracique , soit d’un [ vaisseau lymphatique , soit même d’une glande cervicale , présente une multitude de ^ petits globules quiisont semblables à ceux du sang, mais qui sont moins abondans fj que dans ce dernier fluide. ( Voyez Globules de sang.)
La quantité de lymphe recueillie d’un seul animal est peu considérable ; à peine i s’élève-t-elle à une once et demie sur un chien de forte taille. Il m’a semblé que sa ^ quantité augmente à mesure que le jeûne se prolonge ; je crois aussi avoir observé î que sa couleur devient plus rouge quand depuis long-temps l’animal est privé d’ali- i mens.
La partie solide de la lymphe, qui pourrait être nommée son caillot , a beaucoup I d’analogie avec celui du sang. Il devient rouge écarlate par le contact du gaz oxi- : gène , et rouge pourpre quand il est plongé dans l’acide carbonique.
lia pesanteur spécifique de la lymphe est à celle de l’eau distillée : : 1,022,28 ; 1,000,00. J
J’ai prié M. Chevreul d’analyser la lymphe du chien; je lui en ai remis une quaii- fj
lité assez considérable que je m’étais procurée d’après le procédé que j’ai indiqué plus haut, après avoir fait jeûner des chiens pendant plusieurs jours. Voici les résultats qu’a obtenus cet habile chimiste. Sur i,ooo parties, la lymphe contient :
Eau . 926,4
Fibrine . 004,2
Albumine . 061,0
Muriate de soude . 006,1
Carbonate de soude . . . 001,8
Phosphate de chaux . J
Idem de magnésie . \ . 000,5
Carbonate de chaux . I
Total . 1000,0
Appareil de V absorption et du cours de la lymphe.
Cet appareil a la plus grande analogie, pour la disposition et la structure, avec celui de l’absorption et du cours du chyle , ou plutôt , à ne les envisager que sous le rapport anatomique, ils ne forment qu’un meme système. Il se compose des vaisseaux lymphatiques , des glandes ou ganglions lymphatiques , et du canal thoracique , dont nous avons déjà parlé en traitant du cours du chyle.
Les vaisseaux lymphatiques existent dans presque toutes les parties du corps : ils sont peu volumineux , s’anastomosent fréquemment, et ont presque partout une disposition réticulaire. Aux membres ils forment deux plans , l’un superficiel et l’autre profond. Le premier est placé dans le tissu cellulaire, entre la peau et les aponévroses d’enveloppe; en général, il accompagne les veines sous-cutanées. Quand les vaisseaux qui forment ce plan sont remplis de mercure et que l’injection a bien réussi, ils représentent un réseau qui environne de ses mailles le membre tout entier.
Le plan profond des lymphatiques des membres se voit principalement dans les intervalles des muscles , autour des nerfs et des gros vaisseaux.
Les lymphatiques superficiels et profonds se dirigent vers la partie supérieure des membres , diminuent de nombre, augmentent de volume, et s’engagent bientôt dans les glandes lymphatiques de l’aisselle, de l’aine, etc., d’où ils s’enfoncent aussitôt soit dans l’abdomen , soit dans la poitrine.
Au tronc , les vaisseaux lymphatiques forment de meme deux couches, l’une souscutanée, l’autre placée à la face interne des parois des cavités splanchniques. Chaque viscère a aussi deux ordres de lymphatiques ; les uns occupent la surface , les autres semblent naître de son parenchyme.
C’est en vain qu’on a cherché jusqu’ici ces vaisseaux dans îe cerveau , la moelle épinière , leurs enveloppes , l’oeil , l’oreille interne , etc.
Les vaisseaux lymphatiques du tronc et des membres aboutissent au canal thoracique; mais ceux de l’extérieur de la tête et du cou se terminent, savoir, ceux du côté droit dans un vaisseau assez volumineux , qui s’ouvre dans la veine sous-clavière droite, et ceux du côté gauche dans un vaisseau analogue, mais un peu plus petit, qui s’ouvre dans la veine sous-clavière gauche, un peu au-dessus de l’embouchure du canal thoracique.
On ignore la disposition que les lymphatiques ont à leur origine; on a fait à ce sujet beaucoup de conjectures, également dénuées de fondement. Ce qu’on peut dire de plus plausible, c’est qu’ils naissent par des racines extrêmement fines dans l’épaisseur des membranes et du tissu cellulaire, et dans le parenchyme^des organes, où ils paraissent continus aux dernières ramifications artérielles. Il arrive souvent qu’une injection poussée dans une artère passe dans les lymphatiques de la pai'tie où elle se distribue.
Dans leur trajet, les lymphatiques n’ont rien de régulier; ils augmentent et diminuent de volume , sont tantôt arrondis et cylindriques , et tantôt ils présentent un grand nombre de renflemens placés très-près les uns des autres. Leur structure ne diffère pas sensiblement de celle des vaisseaux chylifères ; ils sont de même garnis de valvules.
Dans l’homme, chaque vaisseau lymphatique, avant d’arriver au système veineux , doit traverser une glande lymphatique (i). Ces organes, qui sont très-nombreux, et qui , pour la forme et la structure , ressemblent entièrement aux glandes mésentériques , se trouvent plus particulièrement aux aisselles , au cou , aux environs de la mâchoire inférieure , au-dessous de la peau de la nuque , aux aines , dans le bassin du voisinage des gros vaisseaux. Les vaisseaux lymphatiques se comportent à leur égard absolument comme les vaisseaux chylifères avec les glandes du mésentère.
Fonctions du système lymphatique.
Afin de nous livrer avec avantage à l’étude de cette question , il est indispensable d’examiner les idées reçues relativement à l’origine de la lymphe , et à la faculté absorbante attribuée aux radicules des vaisseaux lymphatiques. Ici nous avons besoin de beaucoup de réserve et en même temps de sévérité ; car , indépendamment de la difficulté propre au sujet , nous aurons à discuter une opinion généralement admise, et appuyée des autorités les plus respectables; mais comme le seul désir de trouver la vérité nous anime, et non celui d’innover, nous espérons qu’on ne nous saura pas mauvais gré d’avoir pris ce parti.
Voyons d’abord l’origine attribuée à la lymphe. Si l’on en croit les meilleurs ouvrages , la lymphe est le résultat de l’absorption qu’exercent les radicules lymphatiques à la surface des membranes muqueuses , séreuses , synoviales , des lames du tissu cellulaire, de la peau, et même dans le parenchyme de chaque organe.
Cette manière de voir comprend deux idées distinctes ; savoir : que la lymphe
existe dans les diverses cavités du corps; a» que les vaisseaux lymphatiques sont doués de la faculté absorbante. De ces deux idées, la première est tout-à-fait inexacte, et l’autre mérite un examen particulier. En effet , quoiqu’il y ait de l’analogie en apparence entre les fluides qui se voient à la surface des membranes séreuses, du tissu cellulaire , des membranes synoviales , etc. , et la lymphe , nous ferons voir ailleurs que ces fluides en diffèrent sous les rapports physiques et chimiques ; et , comme ces divers fluides varient eux-mêmes entre eux , en admettant cette origine de la lymphe, on devrait en avoir observé de plusieurs espèces : or, jusqu’ici, la lymphe a toujours été trouvée sensiblement la même dans toutes les parties du corps.
Il est vrai que certains physiologistes , qui se complaisent dans les subtilités , font une réponse par laquelle ils prétendent lever cette difficulté ; ils disent que ces fluides , au moment de leur absorption , subissent une élaboration particulière qui les transforme en lymphe ; et la preuve qu’ils en donnent , c’est que la lymphe diffère des fluides absorbés. Cette réponse pourrait avoir quelque valeur s’il était prouvé que les fluides sont absorbés ; or nous allons voir qu’on est loin d’être arrivé à une telle conséquence (2).
(1) Cette disposition n’existe pas dans les autres animaux qui ont des glandes lymphatiques. *
(2) La logique employée dans cette circonstance est vraiment singulière. 11 s’agit de savoir si les lymphatiques absorbent ou non. La question est tout entière là; et pourtant la propriété absorbante n’est pas un instant mise en doute. Après quoi on dit gravement qu’au moment où les vaisseaux absorbent, ils èlaboreniXç.^ fluides absorbés, et qu’ils les transforment en lymphe. Or, dans les sciences de faits , dire qu’un phénomène existe sans le prouver équivaut à ne rien dire. D’ailleurs l’expérience prouve que beaueoup de substances , telles que l’eau , l’alcohol , l’éther , le camphre , sont absorbées sans être élaborées ni transformées.
E'xaminons maintenant la faculté absorbante attribuée par les auteurs aux vaisseaux lymphatiques.
Les liquides introduits dans l’estomac et dans les intestins , sont absorbés avec assez de promptitude ; le même effet arrive dans toutes les cavités de l’économie où ' les liquides sont portés : le peau et la surface muqueuse du poumon jouissent aussi d’une propriété semblable. Les anciens, qui avaient remarqué plusieurs de ces phénomènes, et qui ne connaissaient point les vaisseaux lymphatiques, croyaient que les veines étaient les agens de l’absorption : cette croyance s’est maintenue jusqu’au milieu du siècle dernier, où la connaissance de ces vaisseaux s’est beaucoup perfectionnée.
Guillaume Hunter , l’un des anatomistes qui ont le plus contribué à les faire connaître, est aussi celui qui a le plus insisté pour leur faire reconnaître la faculté absorbante. Sa doctrine a été propagée et même étendue par son frère, par ses élèves, et en général par tous ceux qui se sont occupés de l’anatomie des vaisseaux lymphatiques.
Il s’en faut beaucoup que les preuves sur lesquelles ils fondent leur doctrine aient la valeur qu’ils leur attribuent. A raison de l’importance du sujet, nous allons entrer dans quelques détails.
Pour établir que les vaisseaux lymphatiques sont absorbans et que les veines n’absorbent point, on a fait des expériences; mais, en les supposant exactes, ce qui, comme on va le voir, est loin d’être vrai , elles sont en si petit nombre, qu’il est vraiment étonnant qu’elles aient suffi pour renverser une doctrine très-ancienne- I ment admise.
De ces expériences, les unes ont été faites pour prouver directement que les vais- - seaux lymphatiques absorbent , et les autres pour établir que les veines n’absorbent : point. Nous nous occuperons seulement ici des premières , nous renverrons les au- ■ très à l’article de V Absorption des veines.
Jean Hunter, l’un des premiers qui aient nié positivement l’absorption des veines et admis celle des lymphatiques , a fait l’expérience suivante , qui lui a paru trèsprobante.
Il ouvrit le bas-ventre à un chien ; il vida promptement quelques portions d’intestins des matières qu’elles contenaient, en les comprimant suffisamment: il y injecta aussitôt du lait chaud, qu’il retint au moyen des ligatures. Les veines qui appartenaient à ces portions d’intestins furent vidées par plusieurs piqûres faites à leur tronc; il empêcha qu’elles ne reçussent du nouveau sang, en appliquant des ligatures aux artères qui leur correspondaient , et il remit en cet état les parties dans le basventre. Il les y laissa pendant environ une demi-heure, les retira ensuite, et, les ayant examinées scrupuleusement , il trouva que les veines étaient presque déseraplies, comme quand il les avait retirées pour la première fois, et qu’elles ne contenaient pas une goutte de fluide blanc , pendant que les lactés en étaient entièrement pleins (i).
L’état d’imperfection où était l’art des expériences physiologiques à l’époque où J. Hunter a fait celle-ci peut seul excuser ce célèbre anatomiste de n’avoir pas senti combien il y manque de circonstances importantes pour que l’on puisse , en la supposant exacte , en tirer quelques conséquences.
En effet, pour que cette expérience pût être de quelque utilité, il faudrait savoir si l’animal était à jeun lorsqu’on l’a ouvert, ou s’il était dans le travail de la digestion ; il aurait fallu examiner l’état des lymphatiques au commencement de l’expérienee : étaient-ils ou n’étaient-ils pas pleips de chyle ? quels changemens sont survenus au lait pendant son séjour dans l’intestin? enfin, sur quelles preuves établit-on
(I) Anatomie des Vaisseaux absorbans , etc., par Cruikshank, trad. par Pelit-Radel.
(jiie les lactés étaient remplis de lait à la fin de Texpérience? le fluide qui les remplissait n’était-il pas plutôt du chyle? Au reste , cette expérience a été répétée, à diverses reprises, par Flandrin, professeur à l’École vétérinaire d’Alfort, homme très-versé dans la pratique des expériences sur les animaux vivans , sans qu’il en ait obtenu aucun succès, c’est-à-dire sans qu’il ait aperçu de lait dans les vaisseaux lymphatiques. J’ai moi-même fait plusieurs fois cette expérience, et les résultats que j’ai obtenus sont parfaitement d’accord avec ceux de Flandrin , et par conséquent opposés à ceux de Hunter.
Ainsi la principale expérience où un auteur digne de foi ait dit avoir vu l’absorption d’un fluide autre que le chyle par les vaisseaux lactés paraît être , sinon illusoire , du moins insignifiante.
Les autres expériences de J. Hunter étant encore moins concluantes que celle-ci, je les passe sous silence. D’ailleurs, elles ont été infructueusement répétées par Flandrin, et elles ne m’ont pas mieux réussi (i).
.l’ai cru nécessaire de faire quelques essais, afin de savoir si réellement les vaisseaux chylifères et les autres lymphatiques du canal intestinal absorbent d’autres fluides que le chyle.
J’ai d’abord constaté qu’en faisant avaler à un chien quatre onces d’eau pure , ou mêlée à une certaine quantité d’alcohol , de matière colorante , d’acide ou de sel , au bout d’environ une heure la totalité du liquide est absorbée dans le canal intestinal.
Il était évident que si ces différens liquides étaient absorbés par les vaisseaux lymphatiques des intestins , ils devaient traverser le canal thoracique; on devait donc en rencontrer une quantité plus ou moins considérable dans ce canal, en recueillant la lymphe des animaux une demi-heure ou trois quarts d’heure après l’introduction des liquides dans l’estomac.
EXPÉRIENCE. Un chien a avalé quatre onces d’une décoction de rhubarbe ; une demi-heure ensuite , on a extrait la lymphe du canal thoracique. Ce fluide n’a présenté aucune trace de rhubarbe; et cependant à peu près la moitié du liquide avait disparu du canal intestinal , et l’urine contenait sensiblement la matière colorante.
2® EXPÉRIENCE. On a fait boire à un chien six onces d’une dissolution de prussiate de potasse dans l’eau; un quart d’heure après l’urine contenait, d’une manière trèsapparente , le prussiate : la lymphe extraite du canal thoracique n’en présentait point.
3® EXPÉRIENCE. Trois onces d’alcohol étendu d’eau (2) furent données à un chien; au bout d’un quart d’heure, le sang de l’animal avait une odeur d’alcohol prononcée : la lymphe n’offrait rien de semblable.
4® EXPÉRIENCE. Le canal thoracique ayant été lié au cou sur un chien, on lui fit boire deux onces d’une décoction de noix vomique, liquide très-vénéneux pour ces animaux. L’animal mourut tout aussi promptement que si l’on avait laissé le canal thoracique intact. A l’ouverture du cadavre , on s’assura que le canal de la lymphe n’était pas double, qu’il n’avait qu’un débouché dans la veine sous-clavière gauche, et qu’il avait été bien lié.
5^ EXPÉRIENCE. On lia de même le canal thoracique à un chien, et on lui injecta deux onces de décoction de noix vomique dans le rectum : les effets furent sembla-
(1) Telle est l’aptitude de l’esprit humain à recevoir des erreurs ; Hunter fait une fausse théorie sur l’une des fonctions les plus importantes de la vie , il l’étaie à peine de quelques expé- i riences inexactes, et dans tous les cas insuffisantes; ses idées sont aussitôt généralement admi- | ses; elles sont encore défendues aujourd’hui avec une chaleur et un zèle qu’inspire rarement i la vérité. Harvey , qui a fait de si belles et de si nombreuses expériences pour démontrer la I circulation du sang , a combattu trente ans pour faire admettre une des belles découvertes dont s’honore l’intelligence humaine , et a passé long-temps pour un visionnaire.
(2) L’alcohol pur tue promptement les chiens.
i>ies à ceux qui seraient survenus si le canal n’eût point été lié ^ c’est-à-dire que ranimai mourut très-promptement. La disposition du canal était analogue à celui de ■l’expérience précédente.
6® EXPÉRIENCE. M. Delille et moi nous fîmes sur un chien qui, sept heures auparavant , avait mangé une grande quantité de viande , afin que les lymphatiques :hylifères devinssent faciles à apercevoir; nous fîmes, dis-je, une incision aux parois labdorainales , et nous tirâmes au dehors une anse d’intestin grêle , sur laquelle nous lappliquâmes deux ligatures, à quatre décimètres l’une de l’autre. Les lymphatiques qui naissaient de cette portion d’intestin étaient très-blancs et très-apparens , à raison üiu chyle qui les distendait. Deux nouvelles ligatures furent placées sur chacun de ices vaisseaux , à un centimètre de distance , et nous coupâmes ces vaisseaux , entre îles deux ligatures. Nous nous assurâmes en outre, par tous les moyens possibles, que îl’anse d’intestin sortie de l’abdomen n’avait plus de communication avec le reste du icorps par les vaisseaux lymphatiques. Cinq artères et cinq veines mésentériques se ■rendaient à cette portion intestinale; quatre de ces artères et autant de veines furent ■liées et coupées de la même manière que les lymphatiques ; ensuite les deux extrémités de notre anse d’intestin furent coupées et séparées entièrement du reste de â’intestin grêle. Ainsi nous eûmes une portion d’intestin grêle longue de quatre décimètres , ne communiquant plus avec le reste du corps que par une artère et une veine unésentériques. Ces deux vaisseaux furent isolés dans une longueur de quatre travers de doigt; nous enlevâmes même la tunique celluleuse, de peur que des lymphatiques n’y fussent restés cachés. Nous injectâmes alors dans la cavité de l’anse intestinale senviron deux onces de décoction de noix vomique, et une ligature fut appliquée •pour s’opposer à la sortie du liquide injecté. L’anse , enveloppée d’un linge fin , fut Ireplacée dans l’abdomen. Il était une heure précise; à une heure six minutes, les 'effets du poison se manifestèrent avec leur intensité ordinaire : en sorte que tout se -passa comme si l’anse d’intestin eût été dans son état naturel.
M. le docteur Ségalas a fait la contre-épreuve de cette expérience; je transcris littéralement les faits suivans de son mémoire.
Expérience. J’ai pris une anse intestinale , que j’ai isolée des parties intesti -
re
males voisines par deux incisions; j’ai lié les artères et les veines qui s’y rendaient avec la précaution de ne pas embrasser dans mes ligatures les vaisseaux chylifères 'rendus apparens par la présence du chyle; j’ai appliqué une ligature à une extrémité de l’anse intestinale, j’ai injecté dans sa cavité le poison dont je m’étais déjà servi, une dissolution aqueuse d’extrait alcoholique de noix vomique; je l’ai maintenu dans cette cavité par une seconde ligature; j’ai replacé l’anse intestinale dans le ventre, et je n’ai pas obtenu d’empoisonnement pendant une heure entière que j’ai observé d’animal. Cependant j’avais employé une demi-gros d’extrait , préparé avec soin par iM. Labarraque, et éprouvé déjà par plusieurs expériences antérieures , où quelques : grains de cette substance avaient suffi pour faire périr les animaux sur lesquels j’opé-
îrais, les chiens.
» A cette expérience, on peut objecter que la circulation étant interrompue dans l’anse intestinale, l’absorption a pu y être suspendue par le défaut seul de l’excitation
• sanguine; et qu’en conséquence le non-empoisonnement, en ce cas, ne prouve pas
• la non-absorption, dans l’état naturel, par les vaisseaux chylifères.
» Sans m’arrêter ici à examiner l’influence de la circulation sur l’absorpition, influence qu’on ne peut du reste apprécier au juste sans déterminer antérieurement quels sont les véritables agens de l’absorption, je me bornerai à faire observer que les partisans de l’absorption, par les vaisseaux lymphatiques citent plu- 1 sieurs expériences analogues faites par Hunter, et dans lesquelles ce physiologiste dit ' avoir reconnu, après l’isolement de l’anse intestinale et la ligature des artères et des •veines, le passage, dans les vaisseaux chylifères, d’une certaine quantité de lait, d’eau d’eau musquée, de dissolution d’empois coloré, etc.; et que si mon expérience jetée à cause de la mort présumée de l’anse intestinale, les expériences sembla-»
• tiède,
• est rejetée
blés de Hunter doivent Tétre aussi parla inêrae raison. D’ailleurs ces expériences, qui paraissent être les plus favorables de toutes à l’absorption par les vaisseaux lymphatiques, sont susceptibles chacune d’objection particulière : on peut dire, par exemple, que le fluide blanc que Hunter a vu dans les vaisseaux chylifères un quart d’heure après avoir mis du lait dans l’anse intestinale, n’était que du chyle, préparé avec ce lait, ou du mucus intestinal, déposé antérieurement dans les radicules chylifères, dans l’espèce de tissu spongieux que constitue leur ensemble; on peut dire que les vaisseaux chylifères vides présentant, à cause de leur transparence, une couleur variable, selon celle des corps que l’on voit au travers , Hunter a pu s’en laisser imposer, et croire gratuitement à la présence, dans ces vaisseaux, de l’eau tiède, de l’eau colorée^ etc.
» SI® Expérience, Pour éviter l’objection, assez fondée de la mort de l’anse intestinale, j’ai, sur un second chien, pris une autre anse intestinale, que j’ai de meme isolée du reste du tube digestif et du système circulatoire, en laissant seulement une grosse artère pour y porter le sang. Le résultat a été le même que dans le cas précédent ; il n’y a pas eu d’empoisonnement.
» Mais encore ici on peut objecter que la stase du sang veineux dans l’anse d’intestin a pu donner lieu à une sorte d’asphyxie locale qui , relativement à l’absorption , équivaut peut-être à la mort réelle ; et qu’il n’est pas étonnant que cette absorption n’ait pas eu lieu.
» 3® Expérience. Pour répondre à cette nouvelle objection , j’ai , sur un troisième chien, pris une nouvelle anse intestinale, que j’ai disposée comme la précédente , avec cette différence que j’ai isolé la veine correspondante à l’artère conservée , et ({lie je l’ai maintenue au dehors, après l’avoir détachée du mésentère avec les précautions convenables. Par cette veine, j’ai donné issue à l’excédant du sang veineux, et cependant le poison porté dans l’anse intestinale n’a pas agi.
» On pouvait soupçonner que quelque circonstance accidentelle ou individuelle s’était opposée à l’absorption; j’ai, pour éloigner celte idée, fait une dernière épreuve.
w 4* Expérience. Après avoir vainement essayé d’empoisonner un chien , comme dans le cas précédent, et avoir attendu pendant une heure entière , j’ai rétabli la circulation naturelle en déliant une veine , et l’empoisonnement a eu lieu au bout de six minutes.
» Ces résultats, qui d’ailleurs écartent l’objection que l’on prétendait tirer contre votre expérience de l’anse intestinale (i), des anastomoses entre les radicules veineuses et lymphatiques , me semblent annoncer que V absorption intestinale est opérée ex-clusivernent par les veines^ du moins sur la substance que j’ai employée. »
Ces expériences ont toutes été répétées devant moi; je les ai fait varier de diverses manières, et les résultats ont toujours été les mêmes. Réunies à celles que j’ai rapportées plus haut, elles me semblent suffire pour établir positivement que les vaisseaux lymphatiques ne sont pas les seuls agens de l’absorption intestinale, et qu’elles doivent rendre au moins douteux que l’absorption de ces vaisseaux s’exerce sur d’autres substances que le chyle [7.].
C’est plutôt par analogie que sur des faits positifs que Ton a admis l’absorption lymphatique dans les surfaces muqueuses génito-urinaires et pulmonaires, dans les membranes séreuses et synoviales , dans le tissu cellulaire , à la surface de la peau et dans le tissu des organes. Toutefois nous allons examiner le petit nombre de preuves sur lesquelles les auteurs se sont appuyés.
{!) Ces recherches m’ont été adressées, sous forme de lettre, dans mon Journal de Physiologie, tom. II.
(2) Ces diverses expériences ont été répétées et variées par MM, Tiedemann et Cmelin, avec des résultats lout-à-fait identiques.
Les vaisseaux lymphatiques du canal intestinal sont les seuls organes de Tabsorplion qui s’y opère ; donc les vaisseaux lymphatiques du reste du corps, qui présentent une disposition semblable ou très- analogue aux chylifères, doivent jouir de la même faculté : tel est le raisonnement des partisans de l’absorption par les lymphatiques ; et comme il est connu que toutes les surfaces extérieures et intérieures de l’économie absorbent, on en a conclu que les vaisseaux lymphatiques étaient partout les instrumens de l’absorption.
Si la faculté absorbante des lymphatiques du canal intestinal était bien démontrée pour d’autres substances que le chyle, ce raisonnement aurait en effet beaucoup de force ; mais , comme on a vu tout-à-l’heure que rien n’est moins certain , nous ne pouvons l’admettre, et nous sommes obligés de recourir aux autres faits ou aux expériences qui , à ce qu’on croit généralement, démontrent l’absorption lymphatique.
Sur des animaux morts à la suite d’hémorrhagie pulmonaire ou abdominale, Mascagni a trouvé les lymphatiques des poumons et du péritoine remplis de sang ; il en a conclu que ces vaisseaux avaient absorbé le fluide qui les remplissait : mais j’ai souvent rencontré, soit sur des animaux, soit chez l’homme, des lymphatiques distendus par du sang, dans des cas où il n’y avait aucun épanchement de ce fluide; et d’ailleurs, dans certains cas, il y a si peu de différence entre la lymphe et le sang, qu’il serait difficile de les distinguer. Ainsi le fait de Mascagni est peu important pour la question.
J. Hunter, après avoir injecté de l’eau colorée par de l’indigo dans le péritoine d’un animal , dit avoir vu les lymphatiques , peu de temps ensuite, remplis d’un liquide de couleur bleue (i); mais ce fait a été démenti par les expériences de Flandrin sur les chevaux. Cet auteur a injecté dans la plèvre et dans le péritoine , nonseulement une dissolution d’indigo dans de l’eau , mais d’autres liqueurs colorées , et jamais il ne les a vues passer dans les lymphatiques, quoique les unes et les autres aient été promptement absorbées.
Nous avons, M. Dupuytren et moi, fait plus de cent cinquante expériences, dans lesquelles nous avons soumis à l’absorption des membranes séreuses un grand nombre de fluides différens, et jamais nous ne les avons vus s’introduire dans les vaisseaux lymphatiques.
Les substances introduites ainsi dans les cavités séreuses produisent des effets trèsprompts , en raison de la rapidité avec laquelle elles sont absorbées. L’opium assoupit , le vin enivre , etc. Je me suis assuré , par plusieurs expériences , que la ligature du canal thoracique ne diminue en rien la promptitude avec laquelle ces effets se manifestent.
Il est donc très-douteux que les vaisseaux lymphatiques soient les organes qui absorbent dans les cavités séreuses. Ajoutons que l’arachnoïde , la membrane de l’humeur aqueuse , l’hyaloïde , dont la disposition et la structure sont très-analogues à celles des membranes séreuses , et dans lesquelles on n’a jamais aperçu aucun vaisseau lymphatique , jouissent d’une faculté absorbante tout aussi active que celle des autres membranes du même genre.
Quand on applique une ligature fortement serrée sur un membre , la partie de celui-ci la plus éloignée du cœur se gonfle , et la sérosité s’accumule dans le tissu cellulaire. Il arrive un phénomène analogue après certaines opérations du cancer de la mamelle , où l’on a été obligé d’emporter toutes les glandes lymphatiques de l’aisselle. On a expliqué ce phénomène en disant que la ligature ou l’ablation des glandes
(l) M. Herbert Mayo, qui a publié un ouvrage périodique fort intéressant sur l’anatomic et la physiologie, a trouvé la cause de l’illusion de Hunter. Dans l’état ordinaire, et sans qu’un animal ait pris d’indigo , les lymphatiques chylifères prennent une teinte bleuâtre peu de temps après la mort.
de l’aisselle s’oppose à la circulation de la lymphe , et surtout à son absorption dans le tissu cellulaire. Voyons jusqu’à quel point cette explication est satisfaisante. D’abord , la lymphe est un fluide très-différent de la sérosité cellulaire ; ensuite , l’accumulation de cette sérosité ne peut-elle pas dépendre d’autres causes que de l’empêchement de Faction absorbante des lymphatiques , de la gêne de la circulation ou du cours du sang veineux , par exemple ? En outre , la soustraction des glandes de Faisselle ne produit pas constamment l’effet dont nous venons de parler , et l’on voit fréquemment des engorgemeris squirrheux , et même des désorganisations complètes des glandes de Faisselle ou de Faine , qui ne sont accompagnées d’aucun œdème (i).
On donne des preuves plus nombreuses de l’absorption des vaisseaux lymphatiques à la peau.
Une personne se pique le doigt en disséquant un cadavre putréfié ; deux ou trois jours après , la piqûre s’enflamme , les glandes de Faisselle correspondantes se gonflent et deviennent douloureuses. Dans quelques circonstances assez rares , ces effets sont accompagnés d’une rougeur vive et d’une petite douleur dans tout le trajet des troncs lymphatiques du bras. On dit alors que la matière animale putréfiée a été absorbée par les lymphatiques du doigt , qu’elle est transportée par eux jusqu’aux glandes de Faisselle , et que son passage a été partout marqué par l’irritation et l’inflammation des parties qu’elle a traversées.
Il est certain que cette explication a pour elle toutes les apparences, et je ne prétends pas nier qu’elle ne soit bonne; je veux croire même qu’un jour l’exactitude en sera reconnue : mais quand on réfléchit qu’elle est en ce moment l’une des bases de la thérapeutique, et que souvent elle décide de l’emploi de médicamens énergiques, je pense qu’on ne saurait porter trop loin le doute à son égard. Je ferai donc sur cette explication les réflexions suivantes : Dans un grand nombre de cas, on se pique avec un scalpel imprégné de matière putréfiée , sans qu’il en résulte aucun accident. Il arrive fréquemment qu’une piqûre faite avec une aiguille parfaitement nette produit exactement les phénomènes décrits ; un coup qui a légèrement contus l’extrémité du doigt amène quelquefois des effets semblables. La simple impression du froid aux pieds détermine souvent le gonflement des glandes de Faine, et la rougeur des lymphatiques de la partie interne de la jambe et de la cuisse ; il en est de même d’une chaussure trop étroite. On peut ajouter encore qu’il est fréquent de voir les veines s’enflammer à la suite des piqûres , et même concurremment avec les lymphatiques. J’en ai vu un exemple frappant et bien malheureux sur le cadavre du professeur Leclerc. Cet estimable savant mourut des suites de l’absorption de miasmes putrides , qui se fit par une petite écorchure qu’il avait à l’un des doigts de la main droite. Les lymphatiques et les glandes de Faisselle étaient enflammés; ces glandes avaient une couleur brunâtre, évidemment maladive; mais la membrane interne des veines du bras droit présentait des traces non équivoques d’inflammation , et les j glandes lymphatiques de tout le corps offraient la même altération que celle de Fais- ' selle droite.
On rapporte encore comme preuve de l’absorption lymphatique plusieurs faits de i pathologie. Après un coït impur, il se développe un ulcère sur le gland, et, quelques jours plus tard, les glandes de Faine s’engorgent et deviennent douloureuses, , ou bien çes mêmes glandes s’enflamment sans qu’il y ait eu précédemment d’ulcéra- f tion sur la verge. Ce gonflement arrive fréquemment dans les premiers jours d’un ) écoulement blennorrhagique. On attribue , dans ces dîfférens cas , l’engorgement des i glandes à l’absorption du virus vénérien, qui a été pris, dit-on, par les orifices ^ lymphatiques et transporté jusqu’aux glandes. De même parce que des glandes de ^
(l) Nous verrons tout-à-Fheurc que Fœdème des membres dépend de Fobliléralioii totale ou |; partielle des veines.
Paine engorgées reviennent quelquefois à leur état naturel après des frictions mercurielles sur la partie interne de la cuisse correspondante , on a conclu que le mercure est absorbé par les lymphatiques de la peau, et qu’il va traverser les glandes de Paine. Ces dlfférens faits sont, il est vrai , de nature à faire soupçonner l’absorption par les vaisseaux lymphatiques , mais ils ne la démontrent certainement pas. Elle ne sera jamais réellement démontrée que lorsqu’on aura trouvé dans ces vaisseaux la substance qu’on supposera avoir été absorbée; et comme on n’a jamais vu, dans les cas cités, ni le pus des ulcères vénériens et des blennorrhagies, ni le mercure dans les vaisseaux lymphatiques, il est clair qu’ils ne donnent pas une preuve démonstrative de l’absorption lymphatique. Il y a plus, quand même on rencontrerait , par la suite, soit du pus, soit de l’onguent mercuriel , ou toute autre substance administrée en friction , dans les vaisseaux dont nous parlons , il faudrait encore s’assurer si elles y ont pénétré par la vole de l’absorption; nous verrons plus bas avec quelle facilité les substances mêlées au sang passent dans le système lymphatique.
Mascagni cite une expérience qu’il fit sur lui-même et qui lui paraît des plus concluantes; je la traduis textuellement. « Ayant conservé pendant quelques heures mes pieds plongés dans l’eau , j’ai observé sur moi-même un gonflement un peu douloureux des glandes inguinales et de la transsudation d’un fluide à travers le gland. Je fus saisi ensuite d’une fluxion de la tête ; un fluide âcre et salé s’écoula de mes narines. Voici comment j’explique ces phénomènes : lorsqu’une quantité extraordinaire de fluide remplissait les lymphatiques des pieds , et que les glandes inguinales en étaient gonflées , les lymphatiques du pénis s’en chargeaient plus difficilement. Les vaisseaux sanguins continuaient à séparer la même quantité de fluide ; mais les vaisseaux lymphatiques ne pouvaient pas l’emporter en entier , car le mouvement de leur propre fluide était retardé : c’est pourquoi le reste du fluide sécrété transsudait à travers le gland. De même par l’absorption abondante des lymphatiques des pieds , le canal thoracique se trouvait distendu avec une grande force , les lymphatiques de la pituitaire ne pouvaient plus absorber librement les fluides déposés sur la surface; et de là coriza. j) Cette expérience apprend que Mascagni eut les glandes de l’aine gonflées après avoir laissé quelque temps ses pieds dans l’eau : l’explication qui la suit est tout-à-fait hypothétique.
C’est encore l’induction seule qui a fait admettre l’absorption par les vaisseaux lymphatiques dans la profondeur des organes : aucune expérience ne vient à l’appui ; et les faits que l’on donne comme preuve , tels que les métastases , la résolution des tumeurs , la diminution de volume des organes , etc., établissent bien qu’il y a une absorption intérieure , mais ils ne prouvent nullement que les vaisseaux lymphatiques l’exécutent.
Je dois enfin citer un fait qui , à mon avis , est beaucoup plus favorable â la doctrine de l’absorption par les vaisseaux lymphatiques qu’aucun de ceux que j’ai rapportés jusqu’ici : on le doit à M. Dupuytren.
Une femme qui portait une tumeur énorme à la partie supérieure interne de la cuisse , avec fluctuation, mourut à l’Hôtel-Dieu en i8io. Peu de jours avant sa mort , une inflammation s’était montrée dans le tissu cellulaire sous-cutané , à la partie interne de la tumeur.
Le lendemain , M. Dupuytren fit l’ouverture du cadavre. A peine eut-il divisé la peau qui revêtait la tumeur , qu’il vit se former des points blancs sur les lèvres de l’incision. Surpris de ce phénomène , il dissèque avec soin la peau dans une certaine étendue , et voit le tissu cellulaire sous-cutané parcouru par des lignes blanchâtres , dont quelques-unes étaient grosses comme des plumes de corbeau. C’étaient évidemment des vaisseaux lymphatiques remplis par une matière puriforme. Les glandes de l’aine auxquelles ces vaisseaux allaient se rendre étaient injectées de la même matière ; les lymphatiques étaient pleins du même liquide , jusqu’aux glandes lombaires; mais ni ces glandes , ni Iç canal thoracique n’en présentaient aucune trace.
Il s’agit maintenant de savoir si l’on peut conclure de ce fait que les lymphatiques
ont absorbé le fluide qui les remplissait : cela est probable ; mais pour le rendre évident , il aurait fallu que l’identité du fluide que contenaient les lymphatiques et du pus qui remplissait le tissu cellulaire eût été constatée : or on s’en est tenu à l’apparence. M. Cruveilhier., qui rapporte ce fait, s’exprime ainsi : « J’ai dit que le liquide était du pus ; il en avait l’opacité , la couleur blanche , la consistance. » Or , dans de semblables circonstances , la simple apparence est si trompeuse , qu’on risque beaucoup à s’en contenter. N’a-t-on pas , en suivant cette méthode , confondu longtemps deux liquides très-différens , le lait et le chyle , par la seule raison qu’ils avaient tous deux une même apparence ? D’ailleurs , s’est-on assuré si le pus ne provenait pas des lymphatiques eux-mêmes qui auraient été enflammés , car c’est ce qui arrive quelquefois aux veines ?
Dans beaucoup de circonstances analogues au cas que je viens de citer , c’est-àdire à la suite d’inflammations érysipélateuses avec suppuration du tissu cellulaire des membres , je n’ai aperçu aucune trace de matière purulente dans les vaisseaux lymphatiques; et d’ailleurs il n’est pas rare que l’on trouve , dans les cas de ce genre , les veines qui naissent de la partie malade remplies d’une matière très-analogue au pus (i).
En nous résumant sur la faculté absorbante des lymphatiques , nous pensons qu’il n’est pas impossible qu’elle existe, mais qu’elle est loin d’être démontrée; et, comme nous avons un grand nombre de faits qui nous paraissent établir d’une manière positive l’absorption par les radicules veineuses, nous renvoyons l’histoire des différentes absorptions à l’époque où nous traiterons du cours du sang veineux.
Les connaissances acquises aujourd’hui sur l’imbibition des tissus vivans nous permettent d’ajouter une considération nouvelle et importante à celles qui viennent d’être présentées , et qui se trouvent en grande partie dans la première édition de cet ouvrage.
Nul doute qu’une substance solide ou liquide , susceptible d’être absorbée , ne puisse s’imbiber dans les parois des vaisseaux lymphatiques , et arriver , par une action physique, à l’intérieur de ces vaisseaux; mais l’absorption ne se compose pas uniquement d’un pareil phénomène, il faut encore que la substance qui a pénétré dans la cavité des vaisseaux soit transportée dans le torrent de la circulation: or, le plus souvent les lymphatiques sont vides , ils n’offrent aucun courant qui puisse entraîner les matières qu’ils pourraient absorber. Ce défaut de courant s’opposerait seul à ce que l’on regardât le système lymphatique comme le système absorbant.
Revenons maintenant à l’origine de la lymphe , admise par les physiologistes.
Si , d’un cc>té , les fluides qu’on suppose absorbés par les vaisseaux lymphatiques s’éloignent de la lymphe par leurs propriétés physiques et chimiques ; si , d’un autre côté , la faculté absorbante des vaisseaux lymphatiques est un phénomène dont l’existence est fort douteuse , que penser de l’opinion reçue touchant l’origine de la lymphe ? N’est-il pas évident qu’elle a été bien légèrement admise , qu’elle réunit en sa faveur bien peu de probabilités ?
D’où vient donc le fluide qu’on rencontre dans les vaisseaux lymphatiques ? ou , en d’autres termes, quelle est l’origine, sinon véritable , du moins la plus probable, de la lymphe ?
En considérant , i ® la nature de la lymphe , qui a la plus grande analogie avec le sang , 2° la communication que l’anatomie démontre entre la terminaison des artères et les radicules des lymphatiques, 3° la facilité et la promptitude avec laquelle les
(l) Dans un cas observé à l’Hôtel-Dieu de Paris, on a trouvé , à la suite d’une fracture compliquée d’abcès considérable , du pus dans les veines et dans les vaisseaux lymphatiques qui naissaient du lieu malade. La présence du pus dans les lymphatiques est très-fréquente après les métro-péritonites puerpérales.
substances colorantes ou salines s’introduisent dans les vaisseaux de la lymphe (i), il devient , selon moi, très-probable que la lymphe est une partie du sang, qui, au lieu de revenir au cœur par les veines, suit la route des vaisseaux lymphatiques. Cette idée n’est pas entièrement neuve ; elle se rapproche beaucoup de celle des anatomistes qui les premiers découvrirent les vaisseaux lymphatiques , et qui pensaient que ces vaisseaux étaient destinés à rapporter au cœur une partie du sérum du sang.
Cette même idée prend une probabilité plus forte quand on sait que la pléthore artificielle du système sanguin augmente beaucoup la quantité de lymphe que contient le système lymphatique. ( Voyez les considérations générales sur la circulation du sang. )
Cette discussion sur l’origine de la lymphe a pu paraître un peu longue ; mais elle était indispensable pour faire éviter les opinions fausses sur l’absorption de ce fluide.
Il est clair qu’il faut s’en former une idée tout autre que celle qui se trouve consignée dans les ouvrages de physiologie , et se borner à les considérer comme l’introduction de la lymphe dans les radicules lymphatiques. Mais quelle obscurité environne ce phénomène ! On ignore sa cause , son mécanisme , la disposition des instrumens qui l’exécutent , et jusqu’aux circonstances dans lesquelles il a lieu. En effet , comme nous le dirons tout-à-l’heure , il paraît que c’est seulement dans des cas particuliers que les lymphatiques contiennent de la lymphe.
Cette obscurité n’a rien qui doive nous surprendre ; nous avons déjà vu et nous aurons encore plus d’une fois l’occasion devoir qu’elle règne sur tous les phénomènes de la vie auxquels on ne peut appliquer les lois de la physique , de la chimie ou de la mécanique , par conséquent sur tous ceux qui se rapportent aux actions vitales et à la nutrition.
Cours de la lymphe.
Nous n’avons que peu de mots à dire sur le cours de la lymphe ; les auteurs en font à peine mention , encore est-ce d’une manière très-vague , et nos observations sur ce sujet sont loin d’avoir été assez multipliées. Ce serait un sujet de recherches bien intéressant et tout-à-fait neuf.
D’après la disposition générale de l’appareil lymphatique , la terminaison du canal thoracique et des troncs cervicaux aux veines sous-clavières , la forme de l’arrangement des valvules , on ne peut douter que la lymphe ne coule des diverses parties du corps d’où naissent les lymphatiques , vers le système veineux ; mais les phénomènes particuliers de ce mouvement , ses causes , ses variations , etc. , n’ont point été jusqu’ici étudiés.
Voici le peu de remarques que j’ai été à même de faire à cet égard.
A. Sur l’homme et les animaux vivans , il est très-rare que les lymphatiques des membres , de la tête et du cou contiennent de la lymphe ; seulement leur surface inférieure paraît lubrifiée par un fluide très-ténu. Dans certains cas , cependant , la lymphe s’arrête dans un ou plusieurs de ces vaisseaux , les distend , et leur donne un aspect fort analogue aux veines variqueuses, à l’exception de la couleur. M. Sœmmering en a vu plusieurs dans cet état sur le dos du pied d’une femme , et j’ai eu occasion d’en observer un autour de la couronne du gland.
On trouve plus fréquemment sur des chiens , des chats , et autres animaux vivans , des vaisseaux lymphatiques pleins de lymphe à la surface du foie , de la vésicule du fiel , de la veine cave du tronc , de la veine porte , dans le bassin et sur les côtés de la colonne vertébrale.
Les troncs cervicaux sont aussi assez souvent remplis de lymphe; cependant il est
(I) J’ai constaté ce fait par des expériences directes dont je l'endrai compte plus bas.
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loin d’être rare qu’ils en soient entièrement privés. Quant au canal thoracique , je ne l’ai jamais rencontré vide , même quand les vaisseaux lymphatiques du reste du corps étaient dans l’état de vacuité le plus parfait.
B. Pourquoi ces variétés dans la présence de lymphe dans les vaisseaux lymphatiques ? pourquoi ceux de l’abdomen en contiennent-ils plus souvent que les autres? et pourquoi le canal thoracique en contient-il constamment ? Je crois impossible de répondre maintenant à aucune de ces questions. Le seul fait que je crois avoir observé , mais que je ne voudrais pas garantir , c’est que la lymphe se trouve plus fréquemment dans les troncs lymphatiques du cou quand les animaux sont depuis long-temps privés de toute espèce d’alimens et de boissons.
C. A mesure que l’abstinence se prolonge chez un chien , la lymphe devient de plus en plus rouge. J’en ai vu qui avait presque la couleur du sang sur des chiens qui avaient jeûné huit jours et plus. Il m’a paru aussi que dans ces cas sa quantité est plus considérable.
Z>. La lymphe paraît marcher lentement dans ses vaisseaux. Quand on les pique sur Thomme vivant (je n’ai eu l’occasion de le faire qu’une seule fois ) , la lymphe ne s’écoule que lentement et sans former de jet, M. Sœmmering avait déjà fait une observation semblable.
Quand les troncs lymphatiques du cou sont remplis de lymphe , on peut aisément les isoler dans une étendue de plus d’un pouce. On peut observer alors que le liquide qui les remplit n’y coule que très- doucement. Si on les comprime de manière à faire passer la lymphe qui les distend dans la veine sous-clavière , il faut quelquefois plus d’une demi-heure avant qu’ils se remplissent de nouveau , et souvent ils restent vides.
E. Toutefois les vaisseaux lymphatiques ont la propriété de revenir sur eux-mêmes par l’effet de l’élasticité de leurs parois; ils se vident souvent d’eux-raêmes quand ils sont exposés à l’air. Il est probable que c’est parce qu’ils se sont contractés qu’on les trouve presque toujours vides, sans en excepter le canal thoracique, sur les animaux récemment morts. Cette faculté est sans doute l’une des causes qui déterminent la lymphe à s’introduire dans le système veineux. La pression que les lymphatiques supportent par l’effet de la contractilité du tissu de la peau et des autres organes, de la contraction musculaire, du battement des artères, etc., doit être pour quelque chose dans le cours de la lymphe. Cela paraît évident pour les lymphatiques contenus dans la cavité abdominale.
F. On ignore complètement l’usage des glandes lymphatiques, et c’est sans doute pourquoi elles ont été l’objet de beaucoup d’hypothèses. Malpighi les regardait comme autant àe. petits cœurs, qui donnaient à la lymphe son mouvement progressif; d’autres auteurs ont avancé qu’elles servaient à affermir les divisions des vaisseaux lymphatiques, à s’imbiber, comme des éponges, des humeurs superflues, à fournir aux nerfs un suc nourrissant , k former la graisse ,çXç..', enfin, chacun a donné un libre essor à son imagination (i).
Nous n’en dirons pas davantage sur le cours de la lymphe; on voit combien il reste à faire pour éclaircir ce phénomène , et en général pour connaître tous ceux qui se rapportent aux fonctions du système lymphatique et à son utilité dans l’économie animale.
Si nos connaissances positives sur ce sujet sont aussi bornées , quelle confiance peut-on accorder aux théories médicales dans lesquelles on parle de \ épaississement delà lymphe, de V obstruction, de \ embarras des glandes lymphatiques, du défaut d’action
(1) J’omets à dessein de parler du mouvement rétrograde des fluides dans les vaisseaux lymphatiques; ce qu’ont dit Darwin et autres sur ce sujet paraît imaginaire. Il ne peut y avoir de mouvement rétrograde que par l’effet des anastomoses, et alors ce mouvement n’a rien que de très-simple.
des bouches absorbantes lymphatiques, cause principale des hydropisies, etc.? et comment se décider à administrer des remèdes quelquefois violens d’après des idées de ce genre ?
Les changemens de structure et de volume qui arrivent aux glandes lymphatiques par les progrès de l’âge, doivent faire présumer que l’action du système lymphatique éprouve des modifications aux différentes époques delà vie; mais rien de positif n’est connu sous ce rapport.