‹ Précis élémentaire de physiologieChapitre 43 sur 69 · DE LA NUTRITION · texte numérisé non relu

DE LA NUTRITION

Nous savons que le sang fournit à toutes les sécrétions intérieures et extérieures ;

(1) Bordeu convient que ces idées ne sont que des métaphores. — Voyez Recherches sur les Glandes.

(2) Pour la sécrétion du sperme et pour celle du lait, voyez Gcjiéraiion.

PKËCIS ÉLÉMENTAIRE

que lui-même se sépare par l’absorption générale , et par celle du chyle et des boissons: il nous reste maintenant à étudier ce qui se passe dans le parenchyme des organes et des tissus pendant toute la durée de la vie , c’est-à-dire la nutrition proprement dite.

Depuis l’état d’embryon jusqu’à la vieillesse la plus avancée , le corps change presque continuellement de poids , de volume , etc. ; les parenchymes et les tissus présentent des variations infinies dans leur consistance, leur couleur, leur élasticité, et quelquefois leur composition chimique. Le volume des organes augmente quand ils sont fréquemment en action ; leurs dimensions diminuent beaucoup , au contraire , quand ils restent long-temps en repos. Par l’influence de l’une ou l’autre de ces causes, leurs propriétés physiques et chimiques offrent des variations remarquables. Un grand nombre de maladies produisent souvent, dans un temps très-court, des changemens marqués dans la conformation extérieure et dans la structure d’un grand nombre de parties.

SI l’on mêle de la garance à la nourriture, d’un animal , au bout de quinze ou vingt jours les os présentent une teinte rouge qui disparaît bientôt si l’on en cesse l’usage.

Il existe donc dans la profondeur des organes un mouvement insensible qui produit toutes ces modifications. C’est ce mouvement intestin, inconnu dans sa nature, que l’on a nommé nutrition, ou mouvement nutritif.

Ce phénomène, que Tesprlt observateur des anciens n’avait pas laissé échapper, a été pour eux l’objet de plusieurs suppositions ingénieuses qui sont encore répandues aujourd’hui. On dit , par exemple, qu’au moyen du mouvement nutritif, le corps entier se renouvelle , de sorte qu’à une certaine époque il n’est plus formé d’une seule des molécules qui le composaient auparavant. On a même assigné des limites à cette rénovation totale : les uns l’ont établie après trois ans ; d’autres veulent qu’elle ne soit complète qu’au bout de sept ; mais rien ne justifie ces conjectures; au contraire , quelques faits bien constatés semblent devoir en éloigner l’idée.

Tout le monde sait que les soldats , les matelots et plusieurs peuplades sauvages se colorent la peau avec certaines substances qu’ils introduisent dans le tissu même de cette membrane : les figures tracées ainsi conservent leur forme et leur couleur toute la vie , à moins de circonstances particulières. Comment allier ce phénomène avec le renouvellement qui , d’après les auteurs, arriverait à la peau (i)?

En s’appuyant sur les suppositions dont nous venons de parler , il est reçu , dans le langage métaphorique employé dans quelques ouvrages de physiologie, que les molécules des organes ne peuvent servir qu’un certain temps à les composer , qu’elles s'usent à la longue , et finissent par devenir impropres à entrer dans leur composition , et qu’alors elles sont absorbées et remplacées par des molécules neuves provenant des alimens.

On ajoute que les matières animales qui composent nos excrétions sont le détritus des organes , et qu’elles sont principalement composées des molécules qui ne peuvent plus servir à la composition de ceux-ci , etc. , etc.

Au lieu de discuter ces hypothèses ou plutôt ces rêveries , disons le peu de faits qui donnent quelques notions sur le mouvement nutritif.

A. En ayant égard à la promptitude avec laquelle les organes changent de pro-

(l) L’emploi récent du nitrate d’argent à l’intérieur, pour le traitement de l’épilepsie, a fourni un nouveau phénomène de ce genre. Après quelques mois de l’usage de cette substance, la peau de plusieurs malades s’est colorée en bleu grisâtre, probablement parce que le sel a été déposé dans le tissu de cette membrane, où il se trouve médiatement en contact avec l’air. Quelques individus sont dans cet état depuis plusieurs années, sans que la teinte se soit affaiblie; chez d’autres, elle a diminué peu à peu , et a fini par disparaître au bout de deux ou trois ans.

priétés physiques et chimiques dans les maladies et par l'âge, il paraît que la nutrition est plus ou moins rapide suivant les tissus. Les glandes , les muscles , la peau , etc. , changent de volume , de couleur , de consistance , avec une très-grande promptitude ; les tendons , les membranes fibreuses , les os , les ligamens , paraissent avoir une nutrition beaucoup moins active , car leurs propriétés physiques ne changent que lentement par l’effet de l’âge et des maladies.

B. Si l’on tient compte de la quantité d’alimens consommée, proportionnellement au poids du corps, il semble que le mouvement nutritif est plus rapide dans l’enfance et la jeunesse que dans l’âge adulte et la vieillesse ; qu’il s’accélère par l’action répétée des organes , et se ralentit par le repos. En effet , les enfans et les jeunes gens consomment davantage d’alimens que les adultes et les vieillards : ces derniers peuvent conserver toutes leurs facultés en n’usant que d’une très-petite quantité d’aliinens. Tous les exercices du corps, les travaux de peine, nécessitent des alimens plus abondans ou plus nutritifs ; un repos parfait , au contraire , permet une abstinence prolongée.

C. Le sang paraît contenir la plupart des principes nécessaires à la nutrition des organes; la fibrine, l’albumine, la graisse, l’osmazôme, la matière nerveuse , les sels, etc., c|ui entrent dans la composition des tissus et des organes, se trouvent dans le sang. Ils paraissent être déposés dans les parenchymes au moment où le sang les traverse ; la manière dont se fait ce dépôt est entièrement ignorée. Il existe un rapport évident entre l’activité de la nutrition d’un organe et la quantité de sang qu’il reçoit ; les tissus à nutrition rapide ont de grosses artères ; quand l’action d’un organe a déterminé une accélération de nutrition , les artères et les veines grossissent.

Quelques principes immédiats qui entrent dans la composition des organes ou des fluides ne se trouvent point dans le sang ; tels sont la gélatine, l’acide urique, etc. Ils se forment donc aux dépens des autres principes , dans le parenchyme des organes , par une action chimique dont le mode est inconnu , mais qui n’en est pas moins réelle, et qui doit nécessairement avoir pour effet un développement de chaleur et d’électricité.

Z). Depuis que l’analyse chimique a fait connaître la nature des divers tissus de l’économie animale, on a reconnu qu'ils contiennent tous une assez grande proportion d’azote. Nos alimens étant aussi composés en partie de ce corps simple , il est probable que c’est d’eux que vient l’azote des organes ; mais plusieurs auteurs estimés pensent qu’il a sa source dans la respiration , et d’autres croient qu’il est formé de toutes pièces par l’influence de la vie. Les uns et les autres s’appuient sur l’exemple des herbivores , qui se nourrissent exclusivement de matières non-azotées ; sur l’histoire de certains peuples qui vivent seulement de riz et de maïs; sur celle des nègres, qui peuvent vivre long-temps en ne mangeant que du sucre ; enfin sur ce cpi’on raconte des caravanes , qui , en traversant les déserts , n’ont pendant plusieurs semaines que de la gomme pour toute nourriture. Si ces faits prouvaient en effet que des hommes peuvent vivre sans alimens azotés , il faudrait bien reconnaître cjue l’azote des organes a une autre origine que celui des alimens ; mais il s’en faut de beaucoup que les faits cités conduisent à cette conséquence. En effet, presque tous les végétaux dont se nourrissent l’homme et les animaux contiennent plus ou moins d’azote ; par exemple, le sucre impur que mangent les nègres en présente une assez grande proportion ; et quant aux peuples qui se nourrissent, dit-on , avec du riz , ou du maïs , des pommes de terre , il est connu qu’ils y ajoutent du lait ou du fromage : or le caséum est, de tous les principes immédiâts animaux, le plus azoté.

J’ai pensé qu’on pourrait acquérir quelques notions exactes sur ce sujet en soumettant des animaux, pendant le temps nécessaire, à une nourriture dont la composition chimique serait rigoureusement déterminée.

Les chiens étaient propres à ce genre d’expériences ; ils se nourrissent , comme l’homme , également bien de substances végétales et animales.

PRÉCIS ÉLÉxMENTAIRE

Chacun sait qu’un chien peut vivre long-temps en ne mangeant que du pain ; mais, en le nourrissant ainsi , on n’en peut rien conclure relativement à la production de l’azote dans l’économie animale , car le gluten que contient le pain est une substance très-abondante en azote. Pour obtenir un résultat satisfaisant , il fallait nourrir un de ces animaux avec une substance réputée nutritive, mais qui ne contînt pas d’azote.

A cet effet, j’ai mis un petit chien âgé de trois ans, gras et bien portant, à l’usage du sucre blanc et pur pour tout aliment , et de l’eau distillée pour boisson ; il avait de l’un et de l’autre à discrétion.

Les sept ou huit premiers jours il parut se bien trouver de ce genre de vie ; il était gai, dispos, mangeait avec avidité et buvait comme de coutume. Il commença à maigrir dans la seconde semaine, quoique son appétit fut toujours fort bon, et qu’il mangeât jusqu’à six ou huit onces de sucre en vingt-quatre heures. Ses excrétions alvines n’étaient ni fréquentes ni copieuses; en revanche, celle de l’urine était assez abondante.

La maigreur augmenta dans la troisième semaine ; les forces diminuèrent, l’animal perdit la gaîté, l’appétit ne fut pas aussi vif. A cette meme époque il se développa, d’abord sur un œil, et ensuite sur l’autre , une petite ulcération au centre de la cornée transparente; elle augmenta assez rapidement , et au bout de quelques jours elle avait plus d’une ligne de diamètre; sa profondeur s’accrut dans la même proportion; bientôt la cornée fut entièrement perforée, et les humeurs de l’œil s’écoulèrent au dehors. Ce singulier phénomène fut accompagné d’une sécrétion abondante des glandes propres aux paupières.

Cependant l’amaigrissement allait toujours croissant, les forces se perdirent; et , quoique l’animal mangeât, par jour, de trois à quatre onces de sucre, la faiblesse devint telle, qu’il ne pouvait ni mâcher ni avaler; à plus forte raison tout autre mouvement était-il impossible. Il expira le trente-deuxième jour de l’expérience. Je l’ouvris avec toutes les précautions convenables ; j’y reconnus une absence totale de graisse; les muscles étaient réduits de plus des cinq sixièmes de leur volume ordinaire; l’estomac et les intestins étaient aussi très-diminués de volume et fortement contractés.

La vésicule du fiel et la vessie urinaire étaient distendues par les fluides qui leur sont propres. Je priai M. Chevreul de vouloir bien les examiner; il leur trouva presque tous les caractères qui appartiennent à l’urine et à la bile des animaux herbivores, c’est-à-dire que l’urine, au lieu d’être acide comme elle l’est chez les carnivores, était sensiblement alcaline, n’offrait aucune trace d’acide urique ni de phosphates. La bile contenait une proportion considérable de picromel, caractère particulier de la bile de bœuf, et en général de celle des herbivores. Les excrémens, qui furent aussi examinés par M. Chevreul, contenaient très-peu d’azote, tandis qu’ils en présentent ordinairement beaucoup.

Un semblable résultat méritait bien d’être vérifié par de nouvelles expériences : je soumis donc un second chien au même régime que le précédent, c’est-à-dire au sucre et à l’eau distillée. Les phénomènes que j’observai furent entièrement analogues à ceux que je viens de décrire; seulement les yeux ne commencèrent à s’ulcérer que vers le vingt-cinquième jour, et l’animal mourut avant qu’ils eussent eu le temps de se vider, comme cela était arrivé chez le chien sujet de la première expérience : du reste, même amaigrissement, même faiblesse, suivis de la mort le trente-quatrième jour de l’expérience; et, à l’ouverture du cadavre , même état des muscles et des viscères abdominaux et surtout même caractère des excrémens, de la bile et de l’urine.

Une troisième expérience me donna des résultats tout-à-fait semblables , et je considérai dès lors le sucre comme incapable , seul , de nourrir les chiens.

Ce défaut de la qualité nutritive pouvait être particulier au sucre; il était important de s’assurer si d’autres substances non azotées , mais considérées généralement comme nourrissantes , produiraient des effets pareils.

Je pris deux chiens jeunes et vigoureux , quoique de petite taille ; je leur donnai pour toute nourriture de très -bonne huile d’olive et de l’eau distillée ; ils parurent s’en bien trouver pendant environ quinze jours ; mais ensuite ils éprouvèrent la série d’accidens dont j’ai fait mention en parlant des animaux qui mangeaient du sucre. Ils n’éprouvèrent point cependant d’ulcération de la cornée; ils moururent tous deux vers le trente-sixième jour de l’expérience; ils présentèrent, sous le rapport de l’état des organes et sous celui de la composition de l’urine et de la bile, les mêmes phénomènes que les précédens.

La gomme est une autre substance qui ne contient pas d’azote, mais qui passe pour être aussi nourrissante. On pouvait présumer qu’elle agirait comme le sucre et l’huile , mais il fallait s’en assurer directement.

Dans cette vue , j’ai nourri plusieurs chiens avec de la gomme , et les phénomènes que j’ai observés n’ont pas différé sensiblement de ceux dont je viens de rendre compte.

J’ai répété l’expérience en nourrissant un chien avec du beurre , substance animale privée d’azote ; il a d’abord, comme les animaux précédens , très-bien supporté cette nourriture; mais, au bout d’environ quinze jours, il a commencé à maigrir , et a perdu ses forces; il est mort le trente-sixième jour , quoique , le trente-deuxième , je lui aie fait donner de la viande à discrétion , et quoiqu’il en ait mangé pendant deux jours une certaine quantité. L’œil droit de cet animal m’a offert l’ulcération de la cornée dont j’ai parlé à l’occasion de ceux qui ont été nourris avec du sucre. L’ouverture du cadavre m’a présenté les mêmes modifications de la bile et de l’urine.

Quoique la nature des excrémens rendus par les différens animaux dont je viens de parler annonçât bien qu’ils digéraient les substances dont ils faisaient usage , j’ai voulu m’en assurer plus positivement; c’est pourquoi, après avoir fait manger séparément à plusieurs chiens de l’huile, de la gomme ou du sucre , je les ai ouverts, et j’ai reconnu que ces substances étaient réduites chacune en un chyme particulier dans l’estomac , et qu’ensuite elles fournissaient un chyle abondant : celui qui provient de l’huile est d’un blanc laiteux prononcé ; le chyle qui provient de la gomme ou du sucre est transparent , opalin et plus aqueux que celui de l’huile. Il est donc évident que si ces diverses substances ne nourrissent point , on ne doit point l’attribuer à ce qu’elles ne sont pas digérées.

Ces résultats paraissent importans sous plus d’un rapport ; d’abord ils rendent très-probable que l’azote des organes a primitivement sa source dans les alimens ; ils sont en outre propres à éclairer les causes et le traitement de la goutte, de la gravelle , etc. ( i).

Depuis la publication de ces faits dans la première édition de cet ouvrage, j’ai pu en constater quelques autres non moins importans , et qui montrent combien nos connaissances sont encore restreintes touchant le phénomène de la nutrition.

I. Un chien mangeant à discrétion du pain blanc de froment pur , et buvant à volonté de l’eau commune , ne vit pas au-delà de cinquante jours ; il meurt à cette époque avec tous les signes de dépérissement notés plus haut.

2 Un chien mangeant exclusivement du pain bis militaire ou de munition, vit trèsbien , et sa santé ne s’altère en aucune façon.

3. Un lapin ou un cochon d’Inde nourris avec une seule substance , telle que fro-

(1) Les personnes atteintes de ces maladies sont ordinairement de grands mangeurs de viande, de poisson , de fromage et autres substances abondantes en azote. La plupart des graviers, une partie des calculs urinaires , les tophus arthritiques sont formés par V acide urique , principe qui contient beaucoup d’azote. En diminuant dans le régime la proportion des alimens azotés, on parvient à prévenir et même à guérir la goutte et la gravelle. Voyez mon Traité de la Gravelle , Paris, 2*^ édit.

ment , avoine, orge , choux , carottes , etc. , meurent avec toutes les apparences de l’inanition , ordinairement dès la première quinzaine, et quelquefois beaucoup plus tôt. Nourris avec les mêmes substances données concurremment ou successivement , à des petits intervalles , ces animaux vivent et se portent bien.

4. Un âne auquel j’ai fait donner du riz sec et ensuite cuit à l’eau, parce qu’il refusait le premier, n’a survécu que quinze jours : les derniers jours il a refusé constamment de manger le riz. Un coq s’est nourri de riz cuit pendant plusieurs mois en conservant sa santé.

5. Des chiens nourris exclusivement avec du fromage, et d’autres avec des œufs durs, ont vécu long-temps , mais ils étaient faibles, maigres; ils perdaient leurs poils, et leur aspect annonçait une nutrition incomplète.

6. La substance qui, donnée seule, laisse vivre le plus long-temps les animaux rongeurs , est la chair musculaire.

L’un des faits les plus remarquables que j’aie constatés est celui-ci : Si un animal a vécu pendant un certain temps avec une substance qui , prise seule , ne peut le nourrir, de pain blanc , par exemple, pendant quarante jours , en vain à cette époque changera-t-on sa nourriture, et le rendra-t-on à un régime ordinaire : l’animal mangera avec avidité les nouveaux alimens qu’on lui présente ; mais il continuera à dépérir, et sa mort n’en arrivera pas moins à l’époque où elle serait arrivée s’il avait soutenu son régime exclusif.

8. La conséquence la plus générale et la plus importante à déduire de ces faits, qui mériteraient d’être suivis et examinés de nouveau, c’est que la diversité et la multiplicité des alimens est une règle d’hygiène très-importante , qui nous est d’ailleurs indiquée par notre instinct et par les variations que les saisons apportent dans la nature et l’espèce des substances alimentaires.

MM. Edwards et Balzac, par des recherches intéressantes entreprises pour décider la question difficile de savoir si la gélatine extraite des os doit être employée comme aliment des classes pauvres, sont arrivés à des résultats qui confirment ceux qui précèdent.

Le pain seul ne nourrit pas les chiens, nous l’avions déjà remarqué; mais est-ce parce qu’il ne contient pas suffisamment des principes azotés? Pour lever cette difficulté, les auteurs ont ajouté la gélatine pure de bonne qualité au pain. Ce régime ne s’est pas trouvé assez nutritif pour entretenir la vie ; il a fallu ajouter au mélange une faible proportion de la substance sapide de la viande (l’osmazôme) pour que la nutrition s’effectuât convenablement.

E. Les expériences que j’ai faites sur la cinquième paire des nerfs m’ont conduit à des résultats singuliers relativement à la nutrition de l’œil.

Quand le tronc de ce nerf est coupé dans le crâne, un peu après son passage sur le rocher, vingt-quatre heures après la section, la cornée devient trouble à sa surface ; il s’y forme une large taie. Après quarante-huit ou soixante heures , cette partie est complètement opaque, la conjonctive s’enflamme ainsi que l’iris. Il se dépose dans la chambre intérieure un liquide trouble et des fausses membranes provenant de la face intérieure de l’iris ; le cristallin lui-même et l’humeur vitrée commencent à perdre leur transparence et finissent , au bout de quelques jours , par la perdre entièrement.

Huit jours après la section du nerf, la cornée se détache de la sclérotique, et les humeurs de l’œil qui sont restées liquides s’échappent par l’ouverture. L’organe diminue de volume et tend à s’atrophier, et finit en effet par devenir une sorte de tubercule rempli d’une matière analogue à du fromage pour l’aspect, etc,

La nutrition de l’œil est donc évidemment sous l’influence nerveuse.

Il en est de même de la glande lacrymale, qui reçoit une branche spéciale de la cinquième paire , sous le nom de nerf lacrymal. Cette glande s’atrophie et se détériore comme l’œil; ses fonctions, c’est-à-dire la sécrétion des larmes, sont abolies aussitôt après la section du nerf qui s’y distribue.

L’action des organes entretient et développe leur nutrition : cette remarque est connue; le repos la ralentit , l’inaction complète l’arrête pour quelques-uns. On en verra sans doute la preuve dans l’expérience suivante :

Mettez l’œil d’un pigeon Hors d’état d’agir, au bout de quinze jours tout l’appareil nerveux de l’œil inactif sera dans un état d’atrophie complet. Nous voyons des résultats analogues chez l’homme; mais en général il faut très-long-temps avant que l’atrophie du nerf optique soit apparente , et le plus souvent elle se borne à la partie antérieure à la décussation des nerfs.

F. Un assez grand nombre de tissus dans l’économie paraissent ne point éprouver de nutrition proprement dite : tels sont l’épiderme, les ongles, les poils , les dents, la matière colorante de la peau , et peut-être les cartilages. Ces diverses parties sont réellement sécrétées, soit par des organes particuliers, comme les dents et les poils, soit par des parties qui ont en même temps d’autres fonctions , comme les ongles et l’épiderme. La plupart des parties formées de cette matière s’usent par le frottement des corps extérieurs, et se renouvellent à mesure qu’elles se détruisent; enlevées complètement , elles peuvent se reproduire en entier. Un fait assez singulier, c’est qu’elles continuent à croître plusieurs jours après la mort ; nous avons un phénomène semblable à l’occasion du mucus.

G. Certaines substances, mais particulièrement l’iode, paraissent avoir une influence marquée sur la nutrition. Leur usage l’accélère ou la diminue. Ces effets opposés sont manifestes pour l’iode, et mériteraient une attention spéciale.

Après ce peu de mots sur les principaux phénomènes nutritifs, il faut examiner un phénomène très-important, qui paraît intimement lié avec la nutrition, mais qui a aussi des rapports étroits avec la respiration : je veux parler de la production de la chaleur dans le corps de l’homme.

De la chaleur animale.

Un corps inerte, qui ne change point d’état, placé au milieu d’autres corps, prend bientôt la même température que ceux-ci, à raison de la tendance qu’a le calorique à se mettre en équilibre. Le corps de l’homme se comporte tout autrement : environné de corps plus chauds que lui, il conserve, tant que la vie dure , sa température intérieure ; entouré de corps dont la température est plus basse que la sienne, il maintient sa température plus élevée. Il y a donc dans l’économie animale deux propriétés distinctes et différentes, l’une de produire de la chaleur, et l’autre de produire du froid. Examinons ces deux propriétés ; voyons d’abord comment se produit la chaleur.

La principale, ou, si l’on veut, la plus évidente source de la chaleur animale, paraît être la respiration. L’expérience nous a démontré, en effet, que le sang s’échauffe d’environ un degré en traversant les poumons ; et comme du poumon il est réparti dans tout le corps, il porte partout de la chaleur, et la dépose dans les organes ; car nous avons vu aussi que le sang des veines est un peu moins chaud que celui des artères.

Ce développement de la chaleur dans la respiration paraît être dû, comme nous l’avons déjà dit, à la formation de l’acide carbonique, soit qu’elle ait lieu directement dans le poumon , soit qu’elle n’arrive qu’ultérieurement dans les vaisseaux ou dans le parenchyme même des organes. De très-belles expériences de Lavoisier et de Laplace conduisent à cette conclusion ; ils placèrent dans un calorimètre des animaux, et comparèrent la quantité d’acide formé par la respiration, avec la quantité de chaleur produite dans un temps donné. A une petite proportion près , la chaleur produite était celle qu’avait nécessairement entraînée la quantité d’acide carbonique formée.

Des expériences de MM, Brodie, Thillaye et Legallois ont aussi prouvé que si l’on gêne la respiration d’un animal, soit en le mettant dans une position fatigante ,

soit en le faisant respirer artificiellement, sa température baisse, et la quantité d’acide carbonique qu’il forme diminue. Dans les maladies , quand la respiration est accélérée, la chaleur augmente, à moins de circonstances particulières. La respiration est donc un foyer où il se développe du calorique.

La science vient d’acquérir, sur la question de la chaleur animale , une précision qui n’avait point encore été atteinte dans ce genre de recherche.

M. Despretz a fait une série nombreuse d’expériences sur la comparaison de la chaleur émise par les animaux et de la chaleur dégagée par la combustion opérée au sein des poumons.

11 paraît bien démontré aujourd’hui que la respiration produit en général les quatre cinquièmes de la chaleur chez les animaux herbivores ; les trois quarts chez les animaux carnivores ; les oiseaux présentent à peu près le même rapport.

C’est donc dans les poumons qu’est la principale source de la chaleur animale , ainsi que l’indiquaient les essais de Lavoisier et de Laplace; mais, dans ces essais, la comparaison n’avait pas été établie sur le même animal : un cochon-d’Inde avait fourni l’acide carbonique , et un autre animal du même genre avait servi à la mesure de la chaleur ; il restait donc à faire des expériences nombreuses et précises , pour ne plus laisser d’incertitude sur le rôle des poumons dans cet important phénomène : c’est ce qui a engagé l’Académie des Sciences à proposer en prix cette question. M. Despretz l’a remporté. L’Académie avait demandé en outre qu’on déterminât avec précision la chaleur dégagée dans la combustion du carbone; M. Despretz a résolu ces deux questions avec succès : nous ne rapporterons ici que la partie physiologique de son travail.

L’animal est placé dans une boîte en cuivre assez grande pour qu’il n’y soit pas gêné ; cette boîte a un rebord dans lequel plonge le couvercle ; l’intervalle entre la boîte et le couvercle est rempli de mercure ; la petite boîte renfermant l’animal est fixée dans une caisse en cuivre ; on connaît exactement le poids de tout le cuivre employé , et de l’eau pure qui enveloppe la boîte dans laquelle est l’animal ; tout cet appareil est placé sur des supports en bois très-sec; l’animal est d’ailleurs séparé du cuivre par des baguettes d’osier , afin qu’il ne lui cède pas de sa chaleur propre; l’air est fourni par un gazomètre exactement gradué ; cet air passe d’abord dans la boîte assez de temps pour qu’il s’y trouve , au moment où l’on prend la température de Teau , dans le même état qu’à la fin de l’expérience ; la température de l’eau est connue avec une grande précision. Pendant toute la durée de l’expérience , qui est ordinairement de deux heures, l’air arrive sur l’animal avec une vitesse constante. Le gaz qui a été respiré contient ordinairement six pour cent d’acide carbonique ; on en détermine la quantité en traitant l’air par la potasse : l’air , dépouillé de son acide carbonique , est ensuite analysé par l’hydrogène. Le volume d’air fourni à l’animal pendant deux heures est de quarante-cinq à cinquante litres.

Page 1