‹ Précis élémentaire de sériculture pratique. Mûriers et vers à soie; production, industrie, commerce de la soieChapitre 30 sur 38 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Les soies livrées à Tinclustrie subissent un assez grand nombre de manipulations successives et variables, suivant Temploi auquel elles doivent être appliquées. Ce sont : le tirage ou filature, la cuisson ou cuite, la teinture et le tissage, dont plusieurs sont très complexes et sul^divisées en un assez grand nombre d'opérations , , que nous allons décrire aussi succinctement que possible.

La soie du cocon a été filée par le ver; c'est donc improprement qu'on a donné le nom de filature à l'action de dévider ce fil , et de le préparer à l'emploi industriel; le mot de tirage ou celui de moulinage nous paraissent, en conséquence, préférables. Cette opération comprend deux temps ; dans le premier, on prépare le cocon de manière à rendre plus facile, plus prompte et plus complète l'extraction du fil qui le recouvre ; dans le second , on dévide ce fil en réanissant les uns aux autres les brins d'un nombre variable de cocons, de façon à constituer des écheveaux d'un certain poids de soie grége.

Pour préparer les cocons au moulinage, on plonge un certain nombre de cocons débourrés » éfoufi%s et

triés, dans une bassine placée sur un fourneau et contenant de l*eau chaude. Le résultat à atteindre est de ramollir le grès du fil d'abord , puis de sou* der ensuite les divers brins qu'on veut réunir ; il est rempli par Feau que Ton chauffe d'abord à 80** ou 90'' cent. La bassine est en cuivre étamé; son diamètre est de 0'°,50 environ et sa profondeur de 7 à X)*,08 ; elle peut se vider par un robinet placé latéralement au niveau de son fond. Chacune de ces bassines est surveillée et dirigée par une ouvrière qu'on appelle fileuse.

Supposons l'opération à son début : l'eau étant parvenue à la température voulue , la fileuse y jette un nombre de cocons variable et en rapport avec le diamètre du brin qu'elle doit former, de une à deux poignées; elle les fait plonger et tremper dans l'eau à l'aide d'une écumoire ou d'une palette de bois. C'est ce que l'on nomme la cuite des cocons. Aussitôt que les cocons sont cuits , c'est-à-dire dès qu'ils ont changé de couleur, la fileuse remplace l'écumoîre par le balai pour procéder au battage. Le balai est formé de la collection d'un certain nombre de brindilles de bois de bouleau liées par l'une des extrémités. La fileuse pose ce balai perpendiculairement au centre de la bassine et le promène circulairement, dans cette position, du centre à la circonférence, de manière à imprimer aux cocons un mouvement de rotation, durant lequel le brin de soie de chacun d'eux, détaché et flottant, se feutrera avec les autres. L'expression de battage est donc ici d'autant plus impropre qu'on ne doit opérer que len-

tement et régulièrement. Au bout d*un certain temps, les fils de la plupart des cocons se sont fixés au balai ; on les en détache, on les fixe sur les bords de la bassine desquels on rapproche les cocons qui les ont fournis ; quant aux autres , on continue à les battre jusqu'à ce qu'on ait amené leurs fils, que Ton réunit aux autres.

Quand elle tient ainsi tous les brins dé soie oun frisons , la fileuse amène les cocons au centre de la bassine, saisit Tensemble des brins et les dévide à la main jusqu'à ce qu'elle en ait enlevé la partie la plus grossière et que le fil arrive simple et pur; c'est la première purge. Les fils nets sont fixés à une cheville placée au-dessus delà bassine ; elle s'occupe des cocons relevés provenant d'une précédente opé* ration durant laquelle leur fil s'est rompu, qui se sont détachés ou qui ont été successivement mis à part, parce qu'ils avaient fourni environ la moitié de leur soie. A ce moment, la fileuse doit refroidir l'eau de la bassine jusqu'à 70* cent., y jeter ces cocons relevés sans les mêler avec les cocons neufs ^ disposés sur les bords, battre très-légèrement les premiers, saisir successivement leurs brins et leur faire subir également une purge. Commence alors le tirage.

En arrière de la bassine et du fourneau qui la supporte est fixé à demieure un dévidoir, asple, guindre ou tour, sur lequel les brins de soie vont s'enrouler en se tordant les uns sur les autres , en s'agglutinant et en se croisant pour former un fil multiple composé d'un nombre variable de fils élé--

mentaires. Cet instrument se compose de croiseurs , de filières, d*un va-et-vient, enfin, d'un dévidoir proprement dit.

Nous venons de voir que la fileuse a maintenant à sa disposition un grand nombre de brins simples de soie. Pour les convertir en soie grége , elle en réunit plusieurs ensemble afin de former un fil multiple plus gros, et par conséquent plus résistant. Le nombre varie de 3 à 4, 5, 6 et parfois plus; mais comme il s'agit d'obtenir un fil de diamètre aussi régulier que possible , que les cocons neufs fournissent des brins plus gros que les cocons relevés , que d'ailleurs un certain nombre de brins cassent pendant l'opération sans qu'on puisse toujours les rattacher de suite , on désigne les soies comme filées à 3/4, 4/5, 5/6 cocons. Le nombre de brins déterminés sont saisis par l'ouvrière qui les engrène en nombres égaux sur chacune des deux filières, petits disques en fer, ou mieux en verre ou agate , et percés d'un petit trou. A peu de distance de leur sortie des filières , les deux brins subissent la croisure qui produit une compression, et réunit, grâce au grès ramolli qui les recouvre , les 3 à 6 fils ou plus en un seul brin. Les deux fils multiples qui viennent d'être tordus, comprimés l'un contre l'autre, se séparent ensuite pour passer sur iin porte-bout qui les écarte ; puis ayant subi une seconde croisure , ils arrivent au va-et-vient qui les dispose en deux écheveaux distincts de 0",10 à 0'",12 de largeur sur les traverses du dévidoir. Il arrive parfois que l'un des brins se brise entre la première croisure et le

dévidoir, et se trouve entraîné parles fils qui restent en se doublant ; c*est ce qu'on nomme nn mariage , cause d'irrégularité dans le fil; les bons tours sont munis d'un petit appareil , dit brise-mariage , qui s'empare du fil double et vient l'enrouler, non sur les traverses , mais sur l'axe du dévidoir.

Nous savons que le cocon fournit nne soie de plus en plus fine à mesure que son dévi(lftge avance; d'un autre côté, si on ne filait ensemble que des cocons neufs, ils seraient tous épuisés presque simultanément, et il serait presque impossible d'achever l'écheveau. Aussi , avons-nous vu qu'on dévide ensemble à peu près par moitié des cocons neufs et des cocons relevés. En outre, on remplace les cocons à mesure qu'ils sont épuisés , en réunissant adroitement le fil d'un cocon neuf aux autres fils qui vont passer dans la filière. On agit de même lorsqu'un fil s'est cassé sans que le cocon soit achevé; cette manœuvre s'appelle jeter un bout.

Le tour peut ébre mu à la main , par Tean ou par la vapeur. Le dévidoir doit accomplir environ cent cinquante tours par minute , un peu plus ou un peu moins, suivant son diamètre. Le volant qui le fait mouvoir exécute environ quarante tours durant le même espace de temps.

Le produit de ce dévîdage constitue ce que l'on nomme la soie grége. Chacun des deux écheveaux si mul tanémen t ob tenu , pèse en moyenne 60 grammes ; une fileuse habile obtient dans sa journée moyenne six écheveaux, pesant ensemble de 350 à 400 grammes , suivant la grosseur du fil demandé. A la fin

de chaque journée , la fileuse enlève ses écheveaux du tour, les ploie et les dispose dans des tiroirs où ils attendront remballage ou d'autres préparations industrielles.

On appelle motdinage une opération qui consiste à reprendre cette soie grége dévidée en écheveaux pour en réunir en un seul un certain nombre de fils qui sont soumis à une nouvelle torsion. Les écheveaux remis sur le tour sont dévidés à nouveau, deux par deux, quelquefois' par trois, sur un moulin, sorte de dévidoir muni de croiseurs, qui tord les fils l'un sur l'autre en sens contraire. C'est le premier apprêt, auquel succède parfois le doubltige, qui consiste à reprendre deux, trois ou quatre de 'ces nouveaux fils avec un moulin à doubler, qui les réunit par dedx, trois ou quatre sur des bobines. Reportés alors sur un dernier moulin , ils y subissent un second apprêt ou tordage, ou organêinage, qui consiste à rouler les fils les uns sur les autres en les tordant à gauche. Ce fil porte alors le nom d'Organsin , et est surtout employé dans le tissage pour fournir la chaîne de l'étofie. Les soies pour trames s'obtiennent en réunissant deux ou trois fils, rarement plus, et en les tordant légèrement en-^ semble.

Jusqu'à ce moment, et pour faciliter les diverses manipulations mécaniques que nous venons de passer en revue, il était indispensable que la soie conservât une notable partie de son grès, liais pour la fabrication de certains tissus , il devient utile de le faire en partie dissoudre afin d'assouplir la soie. On

y parvient par une opération que Ton nomme cuisson , cuite , débouillissage , décreusage ^ et qui consiste à la faire bouillir durant trois à quatre heures dans de Teau contenant un tiers environ du poids de la soie en savon. La soie devient , en perdant une notable partie de son grès , plus douce et plus brillante, mais aussi son poids diminue de 20 à 24 pour 100. Elle est alors convertie en soie vuite^ et employée surtout à la confection des satins , peluches, velours, etc. Les autres soies sont dites crues ou écrues.

La soie prend bien , en général , la teinture. Les tons clairs pourtant ne conservent leur pureté que sur les soies blanches ou blanchies. Lorsqu'on veut teindre en blanc ou en couleurs claires de la soie jaune , lorsqu'on veut employer une soie à la confection de tissus lustrés ou de satins , il est indispensable de lui faire subir le décreusage, la surabondance du grès nuisant à l'absorption et à la solidité de la couleur. Pour les tissus blancs et de teintes claires, on recherche de préférence les soies blanches dites Sina. Mais si le décreusage fait perdre à la soie de 20 à 25 pour 100 de son poids , la teinture lui en rend souvent une proportion équivalente, surtout si on y ajoute Vapprêtage donné au tissu achevé. L'augmentation de poids varie pourtant sensiblement avec la couleur cherchée et la matière employée (de J à 30 pour* 100) ; certains noirs peuvent même doubler le poids de la soie.

Toutes les soies qui , après avoir été dévidées du cocon et mises en soie grége , ont subi de nou-

velles opérations , prennent le nom de soies ouvrées .

Reste à les mettre en œuvre; c*est Tindustrie du tissage que Ton ne s^attend pas à nous voir décrire ici, et qui comprend, par eitension, non-seulement la fabrication des étoffes unies ou façonnées, pures ou mélangées , mais aussi la confection de certains objets de bonneterie et de passementerie, la'rubannerie, etc., industries qui ne manquent pas non plus d'une certaine importance.

La production et la mise en œuvre de la soie sont une des principales sources de la fortune publique en France. La production favorisée particulièrement par la douceur du climat , s'est surtout établie dans le sud-est ; Tindustrie s'est presque forcément rapprochée d'elle. Tandis que la plupart des départements de nos anciennes provinces de Provence, Languedoc, Comtat, Vivarais, etc., produisent les cocons , les villes industrielles de Lyon , Saint- Étienne , Saint-Chamond , Nimes , Avignon , etc , convertissent la soie en ces riches et merveilleuses étoffes que lé monde entier nous envie sans pouvoir toujours les imiter.

M. Le Play, en 1839 {Encyclopédie nouvelle du diœ-^neuvième siècle), évaluait aux chiffres suivants, pour Tannée 1836, les produits de Tindustrie séricicole :

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