III
Les révolutions qui naissent du passage d’une opinion à une autre sont toujours sanglantes, parce que ceux qui vivaient' de l’ancienne opinion sont intéressés â empêcher l’établissement de l’opinion nouvelle. Alors ce n’est plus un combat d’opinions seulement , c’est une guerre d’hommes :
docteurs, rois, peuples, magistrats, tout est entraîné , tout' se bat , jusqu’à ce que l’opinion nouvelle triomphe.
iA t
Voici deux grandes époques de changement dans les opinions de l’Europe moderne. liors de l’irruption des barbares qui
détruisit Tempire romain , ralliance monstrueuse de l’ignorance des vainqueurs avec la religion des vaincus produisit la superstition , qui n’est en effet que la religion ignorante. Après Charlemagne , la division de l’empire en occasionna les subdivisions à l’infini ; ce qui produisit la féodalité » qui n’est en effet que la suzAineté subdivisée.
La question qui s’agite aujourd’hui en France > et qui occupera sûrement le reste de l’Europe, est de savoir si la superstition et la féodalité sont des institutions éternelles et nécessaires.
La superstition , ou plutôt telle superstition doit finir quand l’ignorance et la barbarie des temps où elle naquit sont finies. L’ignorance est comme la nüit , qur doit nécessairement faire place au jour. La superstition naît avec les ténèbres ; clic croit avec leur horreur ; elle est sinistre et ef-
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frayante ài’heure où les farfadets» les lar> Tes » les visions , les songes terribles et les bêtes féroces s’emparent de la terre , et épouvantent ou dévorent les humains. Elle se dissipe avec l’aube du jour , quand on peut distinguer les objets qui nous ont ef> frayés dans les ténèbres » et. que les monstres vont' se cachcl^daos les forêts.
La féodalité doit finir lorsque le peuple se relève ; lorsque les tenant-fiefs rois ne sont plus que des tenant-fiefs privilégiés; lorsqu’à force de se subdiviser» la féodalité s’est tellement efiilée et amincie qu’elle n*a plus de consistance; lorsque la noblesse ayant été ou vendue oü donnée à des gens de- peu de prhe» elle n’a plus l’estime publique ; lorsqu’en voyant les botdbiebs devenir, nobles pour de l’argent» on cesse de croire que les nobles sont une race d’hommes particulière; lorsque les richesses et le
commerce mettent les kahahs de .pair' avec les ROBLBs lorsque les gens, de lettres et les gçns d’esprit, vivant arec la noblesse, se reconnaissent supérieurs à elle ; lorsque les pays féodaux se couvrent d’académies, de collèges, de professeurs, de savans , de poètes , d’artistes distingués , de comracr-
çans opulons, et de tant de vu, airs aimables , polis et instruits , qu’ils sont tentés de se croire au moins les égaux des nobles : alors l’opinion fînit.
Une opinion finie ne se recommence pas^ mais on passe à une autre. Canons, sabres, pandours, hussards de la mort , rien n’y peut; alors la multitude dit aux nobles, comme cet homme à Jupiter : « Tu te fâches , donc tu as tort. » •
On demande si ' deux opinions^ finies , en
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se ralliant , ne pourraient pas se recommen* cer. Gtla ne se peut pas : car les mêmes lu« mières ont supprimé l’une et l’autrp * et
deux zéros ne forment pas l’unité.
Les iastitutions naturelles durent toujours ; ou , si elles sont interrompues , elles renaissent, comme ces rivières qui, ajant coulé quelque temps sous terre, vont ressortir à quelques lieues de là. Les institutions contre nature naissent , croissent • pèsent , oppriment , ennuient ou fatiguent • et .l’on s’en défait : or l’institution bizarre de la féodalité est contre nature. Les ermites du désert ont fini ; les chevaliers erraos ont passé; les templiers, les jésuites, les moines et moinesses de toutes couleurs ne sont plus. Serait-il extraordinaire que la féodalité finît à son tour?
Les fameuset croisades procurèrent à VEu-
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rop« leiartfl, leg scieoces, raffranckissement deg villeget la liberté des paysans .: ce fut le premier coup porté à la noblesse par ellemême. On dit que.}' pour s’achever} elle prépare une autre croisade.
Ledix-hnitiéhieèiéole#préparé de grands changemens dans les opinions hur^ines , et par conséquent' une révolution dont les commencement se sont montrés en Amérique et en France. Elle a soufifën peu d’obstacles en Amérique} parce que cette terre, neuve, sans voisins et sans préjugéS} n’offrait aucun de ces vieux monumens qui rendent les vieilles opinions respectables , et parce que les hommes y étaient transplantés d’ailleurs , de condition à peu près égale , et disposés à se rapprocher par des besoins réciproques. Les. préjugés d’une société oubliée 8 étaient éteints dans la société nouvelle ; au moral et au physique , elle était
4l$ BÉFIÏXIONS
dans un mondenouveau. G*est dire |M)trqàoî
le conrràiré ëst arrivé en France. ’ -
La France n’a pas fait sa révôlàtiôn , mais elle l’a commencée.
' Le ch^gement d’opinion' qui se prépare repose tout entier sur ces deux mots : sextiT^ ST tiBsaré. Or )nsqu’ici' l’opinion politique a été fondée sur ces deux autres principes , IKéCAmé 1>BS DBOITS BT ^SBBVITUOB. Mais le passage de cette opinion - ci à là première doit être marqué par la plus forte résistance- de la part' de tous ceux qui , par intérêt ou par préjugé» tiennent à l’ancienne opinion » c’est-à dire , des trois-quarts dés hommes dans les pays éclaires »^e tous dans les pays qui ne le sont pas. Qu’on se rappelle ce monarque d’Asie' qui pensa étoofPer à force de rire quand un Vénitien lui dit que
POLlTl4iV.B8. 4*^
•on pays se gouvernait . sans roi. On ne réfléchit guère davantage dans , la moitié, de ■ l’Europe.
L’époque de la révolution eommeucée à la fin du dix - Uuitième siècle s’attadiera
à la déclaration des\ droits. Quaud il.,n-’y aurait que ««la de > reste de la . constitution française ,, ceUe : déclaration > surnagera ; .malgré: les submersions elle se relevera quelque part. Elle s’est établie ifacilement en Amérique , parce qu’il n’y avait ni rois , ni prêtres, ni docteurs, ni nobles pour l’attaquer ; mais quand' elle a passé la mer ‘ pour arriver sur le vieux continent et au milieu de vastes et populeuses cites ; quand elle a voulu s’établir dans des terres sur- ' chargéees de cathédrales , de menses abba- ' tialesy'dc tours , de donjons de tourellés , "de cloîtres de toutes les formes i'’ti*ay’atït
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pour elle .que les sages et le peuple , elle a
dû être exposée aux plus vives insultes.
Il en est de l'évangile de la déclaration des droits comme * de celui des chrétiens ; il doit être persécuté y parce qu’il est la.
BOMRS HODVBLLB DBS PBT1T8 y BT URB FOUS
SBLOR LB HORDB. 11 est ' singulier de remarquer (^e l'évangile n'est autre chose que la déclaration des droits : les mystères en furent long-temps cachés y parce qu'ils attaquaient les prêtres et les grands.
^ Quelque cruelles que , pussent être les guerres qu’occasionnerait la déclaration des droits y on ne doit pas en faire un reproche à ceux qui l’ont proclamée : il faudrait se plaindre auparavant de ce que l'imprimerie i a été découverte. Le torrent des opinions ne
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devient large et rapide que parce qu*il a été grossi par beaucoup de ruisseaux y et qü’il a coulé à travers les générations.
Les chrétiens cachèrent long'- temps leur évangile , et ne le publièrent que quand ils se crurent forts. L'évangile de la déclaration des droits a été confié à une nation indiscrète et légère qui dit tout ce qu’elle sait. Voilà tout ce dont on peut raisonnablement se plaindre ; mais la déclaration dés droits est arrivée comme une comète disparue réparait en son* temps ; les astronomes l’avaient prédite.
XVIÏI.
Voici une grande querelle pour les siècles dix- huit et dix -neuf ; c’est de savoir si les peuples appartiennent .aux rois y ou si les rois appartiennent aux peuples ; si l’autorité est instituée pour le plaisir de ceux qui gou-
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^ vernoiit |>ou>pour le bonheui? de ceux qui sont gauverné&. /•. i- .
• XIX. i
Ces deux thèses seront long-temps débattues y d’un côté , par les sages y et de l’autre par les rois: mais les rois auront d’abord l’avantagey parce qu’ils plaident ,, comme on dit y les mains garnies. Cc's combats se-
ront les orages qui feront mûrir la révoiut'^n. . '