‹ Précis historique de phonétique françaiseChapitre 48 sur 68 · Le groupe // intérieur s'est simplifié de · texte numérisé non relu

Le groupe // intérieur s'est simplifié de

bonne heure en français, mais d'ordinaire il a été rétabli ensuite graphiquement devant un é final. Ex. : NuUa, afr. nule, nulle; villa, afr. vile, ville; illa, afr. ele, elle ; novella, afr. novele, nouvelle ; medulla, afr. nioele, moelle ; pulla, poule ; fullône, foulon ; *fellône (germ. *fello), félon ; arcuballista, arbalète.

Historique. — Déjà dans le latin parlé de la Gaule, et d'après une loi qui lui est spéciale, Il double s'était réduit à l derrière les voyelles longues : on avait donc dès cette époque des formes *nûla, *vlla, pour nûUa, villa (ci. stèlla devenu *stêla, d'où le fr. étoile, § 55, III). Pour les autres mots, comvae novèlla , etc., la simplification de II en / s'était produite vers les débuts de l'ancien français : à l'époque moderne on est en général revenu à l'orthographe du latin classique, mais sans que la prononciation se soit modifiée. On ne fait entendre // double que dans des mots d'emprunt comme illustre, syllabe, etc.

Remarque I. — En face du lat. cl. gallina (influencé par gallus), le latin vulgaire avait conservé la forme régulière *gaîlna, d'où le fr. geline (§ 89, III).

Remarque II. — Le groupe // s'est mouillé dans les verbes bouillir (bullire), faillir (*fallire), sous l'influence des formes comme bullio, bulliam, etc. (cf. § 190). La prononciation mouillée se trouve aussi dans anguille, altéré pour l'afr. anguîle (= anguilla), et dans camomille ^(camomilla) qui est un mot savant.

c) L intérieur entre voyelles.

187. Placé dans le mot entre voyelles, / reste intact en français. Ex. : Vêla, m/t; ; mula, wule; palatiu, palais ; dolore, douleur ; valere, valoir.

Remarque I. — Dans pelle (= pala) le redoublement de l est un fait puiement orthographique ; il en est de même pour querelle (querela) qui est un mot savant, tandis que dans allègre (alacre) l'orthographe a réagi sur la prononciation. Quant à chandelle, il ne représente candëla qu'avec un changement de suffixe (§ 54, I). Le mouillement de / dans saillir (salire) et dans vaillant (valente) est dû à l'influence des formes comme salio, valeo (cf. § 190 et ^ 186, II) : piller remonte au lat. vu!g. *plliare (cl. pilare).

Remarque II. — Par dissimilation, ululare était devenu en lat. vulg. *uruhire, d'où le fr. hurler à côté de l'afr. tiller. Par un phénomène analogue, *colucûla (diminutif de coins) était passé au lat. vulg. *conucfila, d'où le fr. quenouille.

Remarque III. — Le fr. haleine remonte au lat. vulg. *halëna, tiré de anhelare avec transposition de / sous l'influence de halare. Le mot corylum était devenu aussi par métathèse *colQru (d'où coVre, coldre, coudre, § 189).

d) L intérieur devant consonne.

188, Placé dans le mot devant une consonne, / simple ou double s'est vocalisé en français après a, e, e, (;, g, et a produit un n qui s'est combiné avec la voyelle précédente. Ex. : Alba, auhe; talpa, taupe; cabail(o)s, chevaux; *assaltu (cl. assultum), assaut; *al(i)cunu (cl. aliquem unum), aucun; cultéll(o)s, couteaux; spélta, épeautre; *filtru (germ. *feltar), feutre ; ill(o)s, eux; capïll(o)s, cheveux; *côl(a)pu, coup; pôll(i)ce, pouce; sôl(i)dare, souder; celt. *olca, ouche; pûlmone, poumon; celt. *mùltone, mouton.

Historique. — Cette vocalisation est un des traits les plus notables de la phonétique française. La liquide / devant une consonne se prononçait déjà en latin d'une façon « épaisse » (piti^tiius'), d'après les témoignages des gramtnairiens du n"^ et du ve siècle : il faut entendre par là qu'elle s'est vocalisée en passant d'abord par un / vélaire {*atha, *ioîpu), dont on retrouve aujourd'hui l'équivalent dans les langues slaves (par exemple dans la prononciation d'un mot russe comme palka, « bâton »). Une trace ancienne de ce phénomène apparaît dans un document mérovingien du vii^ siècle, qui présente la forme Saocitho (:= salicetum). Des chartes latines du xe siècle emploient déjà la notation au pour a/ dans des noms propres germaniques (Rainaudus, Gauterius, etc.). Il est probable que, dans tout le Nord de la France, la vocalisation était un fait accompli vers iioo, quoique les manuscrits du xu^ siècle aient cucore fréquemment conservé des graphies comme aile, altre, :olp, etc. Le fait que / (-f- 5 de flexion) s'est normalement \ ocalisé a entraîné des conséquences importantes ; cf. à ce sujet

191, hist.

Remarque I. — Lorsque / s'est vocalisé derrière m, i, il a

été absorbé par ces voyelles. Ex. : Pul(i)ce, puce; *pûl(i)cella. piicelle: *fil(i)cella, /cv//^. Cf. le mot ^/> (= filius), prononcé /f. et où la forme du nominatif s'est conservée par suite de son emploi dans les interpellations.

Remarque H. — Le mot alhalu a dû donner *alble, réduit de bonne heure par dissimilation à ahle (d'où abhtie) ; le mot hihieum était déjà en lat. vulg. *hamu (d'où le fr. bain), comme le prouvent les autres langues romanes, et la forme slave hatija qui est un emprunt très ancien. *PulUpède par un intermédiaire *polpiet a abouti à pourpier ; sur orme (=: ulmu) et sauglot (== *singlùttu, cl. singultura), cf. § 74, rem. Les mots comme malgré, malfaire, makontettt, ont été refaits et étaient en afr.wawgré, maufaire, maucontent (c(. fr. mod. maudire, nuuiss.ide.t^c.'). Quant à balcon, altesse, galbe, soldat, etc., ce sont des mots d'emprunt venus en général de l'italien au xvie siècle. — Il faut noter

que dès l'époque classique on admettait la suppression de / pour des formes que(J)qii''un, que(l)qiie chose, même dans la conversation des gens polis.

Remarque III. — La vocalisation de / explique les formes qu'a prises en français, devant un mot commençant par une consonne, l'article masculin le (primitivement /o, § 72, III) en se combinant par enclise avec les prépositions de, à : tout d'abord (cf. § 18, a IV) on a eu del (= de + lo) et/f/ (= a+ lo), qui ont passé ensuite à deu, du, et au. Au pluriel, la forme les (z=z *los, *las), dans des combinaisons analogues, avait abouti à des (^de -f les), et as (:= a + les) devenu aux vers la fin du xiiie siècle sous l'influence du singulier. Cf. aussi la forme archaïque es (= en -f- les), conservée-dansbacheîier-ès-Iettres, etc., et dont le singulier afr. cl, 01c (= en + lo) s'est confondu avec au en moyen français.

189. Le groupe l'r, résultant de l'effacement d'une voyelle atone, oftVe une importante particularité : il s'est produit, à l'origine, dans ce groupe un d transitoire, devant lequel / s'est ensuite normalement vocalisé (§ 188). Ex.: Mol(e)re, afr. nioldre, moudre; *col(u)ru (cl. corylum), afr. coJdre, coudre; *vo\Çè)rehabeo, afr. voldrai, voudrai ; fall(e)re-habet, afr. faldra, faiulra .

Remarque. — Dans le cas où une voyelle précédée d'une consonne s'est eff'acée entre / et r, l'élément dental d peut être considéré comme résultant de la consonne primitive par assimilation (cf. § 181, III). Ex. : Absolv(e)re, afr. assoldre, absoudre; pulv(e)re, âfr. poldre, poudre; *fulg(e)re, âh./oldre, foudre.

e) L combiné avec un yod.

190. Lorsque 7 se trouvait contigu à un yod, c'est-à-dire suivi de /, e atones en hiatus, ou précédé d'une gutturale derrière vo3'elle, il s'est produit par combinaison un / mouillé (écrit ///, //, /), qui dans la prononciation française actuelle se réduit d'ordinaire à y. Ex. : a) Paléa, paille; taliare, tailler ; murAin, muraille ; meliore, meilleur; filïa., fille ; doliu, deuil; miliu, mil; malléu, mail. — /') Auric(u)la, oreille; mac(u)la, maille; oc(u)lu, «?/7 ;fenuc(u)lu,/énoiiil; ^tr\c(n)\\i, péril ; coag(u)lare, cailler; vig(i)lare, veiller ; hz](u)\âït, bailler .

Historique. — Le mouillement de / dans les mots comme palëa remonte jusqu'au latin vulgaire ; pour les groupes comme ^'' ô ^ (S 133» 2°), il date de la période romane primitive. La réduction de / à j (provenant de ce que la langue au lieu d'adhérer au milieu du palais s'en est peu à peu détachée) est au contraire d'origine toute moderne. On la rencontre d'abord, vers le milieu du xviie siècle, dans les Mazarinades de 1649, °ù une prononciation cayou, fiye (pour caillou, fille) semble venue des patois de l'Ile-de-France. Le grammairien Hindret signale, en 1687, des formes batayon, boutèye, bouyon (bataillon, bouteille, bouillon), comme propres à « la petite bourgeoisie de Paris ». Cette prononciation fut combattue par tous les grammairiens du xviiie siècle, mais fit cependant de rapides progrès : dès 1745 Restant, tout en la déclarant «vicieuse », constate qu'elle « n'est pas moins ordinaire à Paris que dans les provinces » ; en 1 788, elle parait à Bouillette c< la plus ordinaire » parmi les « personnes même très savantes, dans la conversation ». Depuis la Révolu-

tion, elle a prévalu dans tout le Nord de la France; mais au Midi (sauf en Provence), on retrouve encore un peu partout / mouillé, ainsi en Languedoc, en Gascogne, de même qu'à l'ouest en Saintonge et à l'est en Suisse.

Remarque I. — Lorsque / se trouvait à la finale du mot, il avait perdu en ancien français son mouillement devant uns de flexion (transformé en ts écrit :(), et s'était ensuite vocalisé. 11 en était résulté pour certains mots des finales divergentes aux cas régimes du singulier et du pluriel (comme aussi d'ailleurs aux cas sujets) : on avait par exemple travail (= *tripaliu) à côté de travaî:(, iravaits (= *tripalios) ; ueil (= oculu) à côté de m«/;ç, neus (= oculos) ; genoil (= *genuculu) à côté de geno]:(, gênons (= *genuculos), etc. Sur la conservation ou l'unification de ces divergences dans la langue moderne, cf. § i9i,hist. Le mot lis {= *lilios) est un pluriel qui, par suite des armoiries adoptées au xije siècle par les rois de France, s'est employé de bonne heure pour le singulier.

Remarque II. — Dans le mot cil (= *cîliu), prononcé sil, il y a eu réaction de l'orthographe. Four péril, il y a hésitation entre periy et péril. — Le mot navire (par des formes intermédiaires navilie, navirie, avec le second i non syllabique) remonte à un type bas-lat. *«az7//M»/ d'introduction tardive et savante.

Remarque III. — Certaines formes verbales primitives, tellesque vail (=. valeo), vueil (=: *voleo), hoil (:= bullio), etc., sont devenues sous l'action de l'analogie en fr. mod. vaux, veux, bous.

f) L à la finale .

191. Final ou deveiui final en français, / s'est conservé en principe, ci // s'est simplifié. Ex. : a) Sal, sel; hospitale, hôtel; mel, miel ; caelu, ciel; filu,

fil ; solu, seul. — b) Caballu, cheval ; mille, mil ; collu, col ; bellu, bel.

Historique. — L'état de choses primitif s'est altéré, au cours de l'histoire de la langue, sous l'action des formes dans lesquelles un / s'était vocalisé normalement devant s de flexion comme devant toute autre consonne (S i88) : les mots, où l'on avait un / mouillé (§ 190), ne doivent pas être ici séparés des autres, les résultats ayant été sensiblement identiques. Tandis qu'on avait en ancien français cheval (= caballu) à côté de chevaus(= caballos), chastel (= castellu) àcôté de chasteaus (= castelles), etc., dans la période du moyen français (lors de la perte de la déclinaison à deux cas), et surtout à partir du xvie siècle, ces formes ont réagi les unes sur les autres. Voici ce qui en est résulté pour la langue moderne : 1° Les formes doubles représentant en principe les anciens cas régimes, ont subsisté dans presque tous les noms en -al (cheval, chevaux ; mal, maux, etc.) ; dans ciel, deux et aïeul, aïeux ; dans œil, yeux, et sept ou huit noms en -ail {travail, travaux ; vitrail, vitraux, etc.).— 20 Des formes comme osteus,filleus, consens, ont disparu, et l'on a refait sur le singulier de nouveaux pluriels hôtels, filleuls, conseils ; il en a été de même pour périls, nuls (afr. peri^, nus), et généralement pour tous les noms terminés en-el{=-a\e), -eil, -euil, -il,

.„/. 50 Tous les noms terminés en -eau (château, pourceau,

chapeau, etc.) ont au contraire un singulier tiré du pluriel ; il en est de même de cheveu (afr. chevel), moyeu (afr. moieul), chou (afr. choF) et cou (à côté de col conservé dans un sens différent) ; de même encore de genou, pou, verrou {ah. genoil,pëoil, verroil) ; cf. 5 190, L — Il faut d'ailleurs observer que le fait d'être suivi ou non dans la phrase d'une initiale consonantique a pu, dans certains cas, déterminer la forme du mot (à côté de val, col, cf. les expressions à vau-l'eau, cou-de-pied). Les adjectifs beau, nouveau, fou, mou, vieux, qui sont devant un mot commençant par une voyelle bel, nouvel, fol mol, vieil, conservent encore la trace de ces ahernances. Sur l'orthographe x pour s dans les formes du pluriel, cf. 5 160, TL

Remarque I. — Un / final s'est eflfacé dans de (afr. dée] r= *ditale, cl. digitale) peut-être sous l'influence de dé (=^ datu). Il est muet dans cul (=: cûlu), et soûl (= satullu) pour lequel Th. de Bèze indique déjà la prononciation sou. — Dans toute une série de mots en -il {gentil, fusil, outil, chenil, fenil, courtil, etc.), la consonne finale ne se fait pas non plus entendre, peutêtre sous l'influence des anciennes formes du pluriel (cf. plus haut hist.). Il y a hésitation pour quelques mots où / final était primitivement inouillé, comme persil (= *petrosiliu), gril (-= *graticulu), prononcés persiy ou pçrsi, griy ou gri (déjà à Paris au xvi=. siècle). Pour le développement de essieu (z= *axflis), voir§ 63, IV.

Remarque II. — Dès le xvi^ siècle, la tendance populaire était de laisser tomber le / du pronom il devant consonne : î(/) parle, i(l)viendra (au pluriel i(ls) disent). Il faut enfin noter que / suivi à la finale d'un (■ sourd, et précédé d'une explosive, perd souvent sa sonorité dans la prononciation vulgaire : il est ainiab(le), un tnufQe). Cf. le cas de -rç final, § 183, II.

a^ M, N à 1 initiale.

192. Placées au début du mot, les nasales m et n sont restées intactes en français. Ex. : a) Matre, mère ; minus, moins ; mercede, merci ; mutare, muer. — F) Nasu, ne^\ nocte, nui! ; nodu, nœud; nepote, neveu.

Remarque I. — ■ Un changement de ni en n s'observe dans les trois mots tiappe (= mappa), natte (= matta) et nèfle (3=mespïla). Pour les deux premiers, qui sont d'origine punique.

des formes accessoires *nappa, *nathi, ont peut-être existé déjà en latin vulgaire; pour le dernier, on a certainement dit de bonne heure *nespïla (cf. italien nespola, espagnol néspera), à côté de mespîla (d'où l'afr. mesle, et dialectalement encore mêW). C'est d'ailleurs par dissimilation que, dans mappa et inespila, le m initial s'est altéré devant une seconde syllabe commençant par une labiale ; dans *iiaiia, il semble y avoir eu au contraire un fait d'assimilation.

Remarque n. — Un n initial s'est altéré en / dans lutin, qui remonte à Keplûnum (par des intermédiaires afr. tieuton, nuiton, luilon). Cf. aussi le mot licorne (unicornis), où l'on est sans doute passé de *un(e) icorne à *Ticorne, licorne.

h) M, N intérieurs derrière consonne.

193. Placées dans le mot entre une consonne et une vo3'elle, les nasales ;// et «sont restées intactes en français, comme à l'initiale. Ex. : a) Arma^ arme ; palma, paume ; vermiculu, vermeil ; *spasmare, pâmer. — /?) Alnu, aune; ornare, orner ; as(i)nu, àne\ *sal(i)nariu, saunier.

Remarque I. — Dans des mots proparoxytons entrés de bonne heure en français par voie d'emprunt, le n est devenu r à la suite de différentes consonnes. Ex. : Pampïnu, *pampene, *pamp''ne, pampre ; *timbànu (cl. tympanum), timbre ; cophïnu, coffre; ordîne, ordre; diacônu, diacre; Lingônes, Langres ; *Cartùnes (cl. Carnûtes), Chartres. Sur le cas de page (= pagina) et semblables, cf. § 15, I.

Remarque II. — Derrière p qui est une labiale, le n est passé à m par assimilation progressive dans charme (= *carpïnu). Quant au changement de -iidlne en -iime, dans les mots comme

enchwie (*includine), coutuine (consuctudine), ameilimie (amaritudïne), il s'explique par une substitution en latin vulgaire du suffixe -uiiilne. Sur la transformation du groupe uni, cf. 196 ; sur le cas de gn, cf. § 134.

c) M, N intérieurs entre voyelles.

194. Placés dans le mot entre deux voyelles, m et n ont persisté en français. Ex. : a) Amat, aime ; amaru, amer ; clamore, clameur ; *cima~, cijue. — F) Plana, plaine ; panariu, panier ; minare, mener ; luna, lune.

Historique. — En ancien français, le m et le n avaient nasalisé la voyelle précédente, tout en conservant leur articulation, dans des mots tels que po»u' (= poma), bone (= bona), dorier (^ donare), prononcés /Jô^/zf, bôn§, douer (cf. §§77, 101, et aussi 43, 60). De là les graphies avec une double nasale (pofniiie, bonne, donner), que le français moderne a conservées, quoique la nasalisation se soit perdue dans ce cas à partir du xvi" siècle, et qu'à la fin du xviie elle fût déjà considérée comme un provincialisme. La voyelle nasale à a seule persisté au début de quelques mots (ennui, enivrer, enorgueillir, etc.), probablement sous l'influence des mots du type enfermer.

Remarque I. — Un changement de m en n s'est produit dans le composé bas-latin conies-stabuli, qui par une forme *conestabiilits aboutit à l'afr. conestable, connétable.

Remarque II- — Dans quelques mots n passe à / par dissimilation régressive. Ex. : *Orphaninu, orphelin ; Bononia, Boulogne.' CL le mot d'origine germanique ^o«/fl«o« (francique gundfano « étendard du combat »), qui en français moderne a aussi la (orme gonfaloii.

Remarque III. — Les formes faibles des parfaits vins et tins étaient en ancien français 2 sg. venis (= *venîsti), i et 2 pi. vt'nimes, venistes ; de même 2 sg. tenis, etc. Par analogie avec le reste du paradigme, ces formes sont devenues vers la fin du xvc siècle vins, vînmes, vîntes ; de même tins, etc.

d) M, N intérieurs devant consonne.

195. Placés à l'intérieur du mot entre une voyelle et une consonne, m et n ont perdu l'articulation qui leur était propre, en se combinant avec la voyelle précédente pour la nasaliser ; ils ne se conservent que graphiquement pour indiquer cette nasalisation, et m s'écrit en général n devant les dentales. Ex. -.a) Rumpere, rompre; gamba, javibe; rum(i)ce, ronce ; sem(i)ta), sente; comp(u)tare, conter ; prim(u)-tempus, printemps. — h) Man(i)ca, manche ; ventu, vent ; sentire, sentir \ respondére, répondre ; *lun(ae)-dîe, lundi.

Historique. — C'est par assimilation régressive que les nasales se sont peu à peu fondues dans la voyelle précédente (sur cette nasalisation des différentes voyelles, cf. §§ 44, 52, 61, 65, 77, 82, 85, 88 II, 93 III, 97 II, ICI, 103, 1° I). En ancien français m et n n'avaient pas encore perdu leur articulation, et des mots comme jambe, sentir, rompre, se prononçaient \àmbç, sântir, rômpr( : l'état actuel ne paraît pas antérieur à la fin du xvie siècle. Il faut observer d'ailleurs que la nasalisation s'est produite dans les mots d'emprunt comme dans les autres (cf. décembre, imprimer, absence, monstre, etc.). Par contre, elle n'existe pas dans les 3=^ pers. pi. des verbes où la finale atone -ent (z=. -ant, -ent, -unt), dans chantent, doivent, vendent, etc..

s'était de bonne heure réduite dans la prononciation à un c sourd (cf. cependant § 152, I).

Remarque I. — Les groupes mni et nn se sont phonétiquement réduits à m et n. Ex. : Flamnia, afr. famé, flamme ; summa, afr. some, somme ; benna, afr. bene, banne. L'orthographe moderne avec m ou n redoublé, s'explique par une réaction étymologique et par les raisons exposées au § 194, hist. ; sur une des conséquences actuelles de l'ancienne nasalisation, ci'. S 61, l.

Remarque II. — Le groupe ns n'existait déjà en latin que graphiquement, s'étant réduit de très bonne heure à s simple dans la prononciation : les Romains, tout en écrivant men'sa, consul, disaient mesa, cosul, comme le prouvent d'innombrables exemples épigraphiques et les témoignages des grammairiens (Quintilien). Il s'ensuit qu'en français pejiser (pensare) est un doublet savant par rapport à peser. Des mots tels que défense (defensa), réponse (responsa), ont donc été refaits sur défendre, répondre; montrer tsi pour l'afr. wo5/re?' (monstrare) ; dans d'autres mots comme ensemble (= insimul), conseil (= consiliu), la nasale s'est conservée sous l'influence des préfixes eti-, con- (= ïn-, cum-) ; encens (iticensum) est un emprunt liturgique ancien, et anse (ansa) est savant, etc. En revanche, la particule minus employée comme préfixe s'était réduite de bonne heure (peut-être, sous une influence germanique) à *m'is-, d'où l'afr. mes-, puis mé-, dans mesprisier, mesdire, mesconte, mescrëant, nieschëant {= *m!nus-cadente), etc., devenus ensuite mépriser,- médire, mécompte, mécréant, méchant. Plus tard l'afr. ainsné (ains, § 69, I -f né = natu) s'est de même réduit à aisné, aîné. — Le w devant une consonne autre que s est tombé dans couvent (^^conventu), coquille (:=conchylïa, moy. gr. ■/.'j-fjk'.m'), mots à demi savants, et par mutation de suffixe dans grenouille (= "ranucula, cl. ranunculum) : quant à escarboucle, pour afr. escarboncle (=: *ex-carbunculu), il a subi l'influence de boucle (= buccula).

Remarque III. — Par contre, à différentes époques, une nasale parasite s'est introduite devant une consonne dans certains mots. Anciennement dans *rendere (fr. rendre^ pour r'eddere, sous l'influence de l'antithétique prendere ; dans *finctu (fr. feint) pour Jiciiun d'après fifigere, et dans *pinctii, *pinctor(ir. peint, peintre) pour pictum, piciùr, d'après pingere ; dans *:(ingimher (Jr . gingembre) pour T^ingiber par assimilation, et dans *lambriisca ■ (fr. lamhruche) forme concurrente de labrusca. D'un verbe *rodicare (fr. dialectal rouger) influencé par rûmigare, est résultée la forme ronger. Plus tard, on a eu le changement de l'afr. covoitier (= *cupidietare) en convoiter, sous l'action du préfixe con- ; celui de l'afr. joglëor (^ joculatore) en jongleur, sans doute par analogie avec afr. janglcor ; l'afr. laostc (=: *lacusta, cl.locusta) a été refait sous la forme langouste. Cf. encore l'afr. sighr passé à cingler ; tabor (cf. tabouret) et tapon passés à tambour et tampon ; bohance devenu bombance au x\'iie siècle, et l'afr. cocombre (= cucumer) qui était d'origine méridionale aboutissant à concombre par assimilation régressive.

Remarque IV. — Dans les groupes secondaires m't, m' s, n's, précédés d'une consonne (qui est toujours r), la nasale est tombée. Ex. : Dorm(i)t, dort ; dorm(i)toriu, dortoir ; firm(i)tate, Ferté; dorm(i)s, dors ; verm(e)s, vers ; diurn(o)s, jours : {urn(o)s, fours. — Il faut observer que, à l'inverse de ce qui s'est produit dans les noms (où fors a entraîné de bonne lieure for à la place de for n, § 200, III), des formes de subjonctif comme tournes, tourne, etc., sont refaites analogiquement pour l'afr. tors (^= tôrnes) et tort (=: tôrnet).

196. Le groupe mn originel ou secondaire, placé derrière une voyelle ou derrière la vibrante r, s'est réduit par assimilation progressive à w (écrit en français m ou nini). Ex.: Somnu, somme; lam(i)na, lame ; fem(i)na, femme ; hom(i)ne, homtne ; lu-

m(i)naria, luniière ; Sûm(i)na, Somme ; sem(i)nare, semer ; intam(i)nare, entamer ; germ(i)nare, germer ; term(i)nu, terme ; carm(i)ne, charme.

Historique. — La forme d"un mot tel que- somme (= somnu), s'opposant à celle de l'afr. sotn (= sùmmu), prouve que l'assimilation est postérieure ici à l'effacement des voyelles finales (§ 15). Du reste la Cantilène d'Eulalie écrit encore domniielle : il semble donc probable que mn est passé à mm, puis m, seulement au cours du x^ siècle dans le Nord de la France.

Remarque. — Les mots colonne (columna), autonuie, (autumnum), damner (damnare), qui se prononcent kolon, çton, dane, sont des mots savants. Les mots comme indemne, somnolent, etc., sont des emprunts plus rtcents encore. Quant à Garonne (= Garumna), il s'est naturellement conformé à la phonétique du Sud-Ouest. — Dans le mot dme (afr. aneme = anima), qui a du reste un caractère savant, ;/ s'est effacé devant m en allongeant et en rendant vélaire la voyelle précédente.

197. Dans les groupes de formation secondaire )nr, m'I et nr (ou n'r, § 199), il s'est produit dès l'origine une consonne transitoire qui a été b pour les premiers, et d pour le dernier : devant la consonne intercalée les nasales se sont comportées suivant la loi générale du § 195. Ex. : a) Cam(e)ra, chambre; num(e)ru, nombre; *remem(o)rare, remembrer ; cum- (u)lu, comble ; sim(u)lare, sembler ; *trem(u)lare, trembler. — b) Cin(e)re, cendre ; pon(e)re, pondre ; ven(i)re- m habeo, afr. vendrai, viendrai; *Ven(e)ris-die, ven-

dredi; plang(e)re, plaindre ; fing(e)re, feindre ; pung(e)re, poindre.

Remarque I. — Dans le mot marm(o)r, qui aboutit au fr. viarhre, la labiale m placée entre deux r a passé à /» en se dénasalisant.

Remarque II . — Les parfaits 5 pi. vinrent, tinrent, sont des formes refaites pour l'afr. vindrent, tindrent Q= *venërunt, *tenêrunt) encore en usage au début du xviie siècle. L'infinitif vincëre avait abouti à l'afr. veintre, redevenu assez tôt veincre ^vtisvaincre dans la langue moderne par réaction étymologique. Des formes craindre, geindre, empreindre, se sont substituées de bonne heure à l'afr. criemhre (= *cremêre, cl. tremere), gienibre (= gemëre), *empriembre (r= *impremëre), sous l'influence àt plaindre, peindre, feindre, etc.

Remarque III. — Dans épingle venant de spin(ii)la, il y a eu production d'un g transitoire entre n'î, groupe où n avait pris sans doute la valeur de n guttural : cette transformation peut d'ailleurs avoir été favorisée par l'action analogique des mots terminés en -ns'le .

198. Dans le groupe niy (ou tnmy, mny\ le yod s'est consonnifié (comme derrière les autres labiales, § 17 1) en ;^ écrit d'ordinaire^, et la nasale s'est combinée suivant la règle avec la voyelle précédente (§ 195). Ex.: Simïu, singe; vindemia, vendange; comméatu, congé; somniare, songer; *dom(i)nïone, donjon.

199. Dans le groupe ny lesjdeux éléments se sont combinés, et il en est résulté le son n (w mouillé, écrit gn ou ign en français). Ex. : Vinéa, vïgnt ; tinéa, teigne; montanëa, montagne; seniore, seigneur; ba(l)néare, baigner; *wadanïare (germ. waidhanjan), afr. gaaignier, gagner; *spariniare (germ. *sparanian), épargner.

Historique. — La combinaison de n -\- y remonte jusqu'à l'époque du latin vulgaire. A l'exception de waidhanjan et *sparanjan, les verbes germaniques terminés par n -\- jan comme warnjan, haunjan, etc., ont généralement donné naissance, ainsi que les autres verbes en -jan, à des infinitifs en -ir (§ 63, I). — Dans l'écriture du moyen âge, le son n était rendu par des graphies diverses, quelques-unes assez compliquées : gn, ign, ngn, ingn. A l'époque moderne, on n'a conservé que les deux premières (tnontagne, seigneur). Cf. §§ 45, 53, 62, 78.

Remarque I. — La forme senior fréquemment employée dans les interpellations, et peut-être aussi sous l'influence de major, s'est abrégée en *sèjor, d'où le fr. sire. Cf. aussi sieur (^ *seiore), à côté de seignaur (== senïore).

Remarque II. — L'afr. carlgnon (=: *quatrinïone) s'est transformé en carillon ; de même un ancien juignet est devenu juillet sous l'influence du latin /w/nw. Les anciennes formes verbales viegne (= venïam) et tiegne (=n tenéam) sont devenues par analogie dans la langue moderne vienne, tienne ; cf. l'afr. eigne (= inguïna) réduit à. aine ($ 134^ I). D'autres formes, comme venîunt, venlenlem, avaient perdu par analogie leur}' dès l'époque du latin vulgaire, d'où en fr. viennent (= *venunt), venant (= *venente) ; cf. 5§ 4, III, et 147, I.

Remarque III. — Dans quelques mots populaires, mais

qui sont cependant d'introduction plus tardive dans la bngue, le y du groupe ny au lieu de mouiller n s'est consonnifié derrière lui en:( (cf. le traitement de my, § 198). Ex. : Extranëu, étrange ; linêu, linge ; lanëu, lange ; germ. *fanja, fange (mais ■à\.\s%\ fagne dialectalement).

Remarque IV. — Le yod qui mouille n peut aussi provenir de la résolution de c ou g (dans les groupes ne -f- t, ng -f-e, i, ÇX gn ; cf. §§ 135, I; 116, III, et 154). Le n + consonne a perdu son mouillement tout en dégageant un y, vers la fin du xie siècle, et s'est ensuite comporté d'une façon sensiblement analogue à n ■\- consonne (§ 195) dans saiyite (=z sancta), ceinture (= cinctura), feindre (=r fingëre), etc. Sur n à la finale, voir § 200, I .

/)M, N à la finale.

200. Lorsqu'ils se trouvent finals ou devenus finals derrière une voyelle, /// et n (jifi) ont perdu l'articulation qui leur était propre, en se combinant avec la voyelle précédente pour la nasaliser ; ils ne se conservent que graphiquement pour indiquer cette nasalisation, et vi s'écrit m ou n. Ex, : a) Rém, rien ; m(e)um, mon ; homo, on ; famé, faim ; nome(n), nom ; levame(n), levain; exame(n), essaim. — h) Non, }ion; in, en ; unu, un; vinu, vin; donu, don ; sanu, saiji ; annu, an ; vannu, van.

Historique. — Dès l'époque latine, le m directement placé à la finale était tombé dans la prononciation courante, ce qui est attesté à la fois par les élisions que font les poètes («ô« ëqu'idem "rnv'idëo), et par d'innombrables exemples sur les inscrip-

tions (voir notamment les graffites de Pompéi). Quintilien dit luimême que cette consonne à la finale doit avoir un son très faible : en réalité, des accusatifs comme murum, portani, tiirrem, étaient déjà nniiu, porta, turre, et c'est ainsi qu'ails ont été notés dans ce Précis. Le m ne s'était conservé qu'à la fin de quelques monosyllabes comme rém, vj(e)uni, t(u)um, s(u)iim (mais non dans jam, qnëm, sfnn, devenus en fr. [cJé]jà, que, eisins, § 71, hist.). Le n avait également subsisté dans non, in, mais il était tombé dans les mots du type de nome(n), exame(n). — En français, soit à la finale des monosyllabes, soit à la nouvelle finale créée par l'effacement d'une voyelle, les nasales se sont comportées comme à l'intérieur du mot devant consonne (§ 195). Elles ont nasalisé la voyelle précédente, mais sans perdre d'abord leur articulation : pendant l'ancienne période de la langue, des mots comme /afw, plein, don, se prononçaient fàym, plèyn, don (cf. §§ 43, 60, 77 ; sur la nasalisation plus tardive de / et 11, c( §§65, 82). A l'époque moderne, cette articulation de la nasale ne se fait plus sentir que dans les liaisons étroites : mon ami, un eJïfant (prononcés niônaini, œnàfâ); et il peut même se produire, dans ce cas, une dénasalisation complète de la voyelle précédente (prononciation monami, œnàfà, conforme à celle de bonne, c'est-àdire bon au lieu de l'afr. /wng) .

Remarque I. — Lorsqu'un n (h mouillé, provenant de n-\y ou de n contigu à une gutturale, § 199, IV) est venu à se trouver final, il a perdu son mouillemeni tout en dégageant un y, vers la nn du xi^ siècle, et a nasalisé, comme tout autre n, la voyelle précédente. Ex. : Cunëu, coin ; testimoniu, témoin ; ba(l)nëu, bain ; longe, loin ; signu, seiiii; . Cf. §§ 45, 55 rem., 62, 65 H, 78, 82 IL

Remarque II. — D'une hésitation qui a régné autrefois à la finale entre m et n, la langue a gardé quelques traces dans des mots comme élamer (dérivé de estaim pour étain = stagna, 5 45, 2") et envenimer, venimeux (dérivés non, de venin mais de

venini, qui peut d'ailleurs remonter lui-même à un lat. vulg. *venimen usité à côté de *veninu, § 60, III).

Remarque III. — Lorsque m et )/ sont devenus finals derrière un r, ils sont tombés dans une série de mots comme ver {= verme), four (= furnu), cor (:= cornu), hiver (= hibernu), enfer (= infernu), etc. La nasale s'était conservée jusqu'à la fin du xiie siècle dans les formes de l'afr. corn, forn, etc. (d'où des dérivés cornet, enfourner), et sa chute n'y est pas en réalité d'ordre phonétique : ce sont les formes comme vers, fors (=z vernies, furnos, § 195, IV), qui ont amené par voie d'analogie la réduction de verni à ver, de forn à for, four.

Note sur la Nasalisation.

Étant donné le rôle important que joue dans la phonétique française le phénomène de la nasahsation des voyelles par m et », il convient de rappeler à la fin de ce chapitre les principaux passages du Précis où il en a été question :

1° Sur le phénomène en lui-même, cf. hitroduction, II, 14.

2° Sur ses étapes progressives, voir § 195 hist., et § 200, hist.

3" Sur les diverses sources et sur la formation historique des quatre voyelles nasales du français moderne, voir respectivement pour :

à, §§44; 52; 61 ; 88, II; 93, III;

è, §§ 43, 2°; 45, 2° ; éo, 2°; 62, 2°; 65, 2°; 95, III ; 97, II ; yè, §§ 43, II ; 5 1 ; wè, § 78, 2° ;

ô, §§77>2°; 85, 2°; loi ;

Consulter surtout les Historiques afférents à ces divers paragraphes.

4° Sur les phénomènes dits de « dénasalisation », cf. §§43, hist. ; 60, hist. ; 61, 1; 77, hist. ; lOi, hist. ; 194, hist. ; 195, I ; 200, hist.

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