CHAPITRE IIL
Napoléon ordonne, dès le commencement de février, au duc de Castiglione d'entrer en Campagne. — Ce dernier se trouve
hors d'état, encore, d'obtempérer à cet ordre. — Lettres de Tempereiir au duc de Feltrc à ce sujet. — Réflexions sur la conduite d'Augereau. — Plan qu'on lui trace. — Plan qu'il adopte. — Réflexions — Le 17, les divisions Musnier etPannetier commencent leurs opérations. — - Leurs succès. — Reprise des Echelles le 15, de Chambéry le 19. — Marche des généraux Marchand et Dessaix sur Genève. — - Lettre du duc de Feltre au comte de Bondy. — Réflexions. — Bubna a le temi)s de replier ses brigades et de leur assigner des points de réunion.
Napoléon, en se mettant à la télé de son armée principale vers la fin de janvier, ne perdait pas de vue celle de Lyon» Il comptait sur une coopération active et vigoureuse de cette dernière qu'il destinait à une diversion puissante; aussi, dès le commencement de février pressait-il le duc de Gastiglione d'entrer en campagne.
Augereau était alors hors d'état de se conformer à de semblables désirs, car, bien que le comte de Bubna eût évacué la 19' division militaire, il occupait encore avec plus de dix mille hommes les départements voisins. Saône-et-Loire était envahi, l'Allier fortement menacé ; en outre, les Autrichiens tenaient Mâcon, poussaient leurs avant-postes jusqu'à Meximieux et Montluel.
Quoique se bordant à des excursions et à dOs levées d'impôts, ils pouvaient d'un instant à l'autre se concentrer et se montrer tout à coup devant Lyon ou Grenoble.
Conserver ces deux places importantes ^ait danc tout ce qu'on devait raisonnablement demander à Augereau el à Marchand, jusqu'à l'arrivée des renforts en marche. Le premier, s'occupait avec activité d'organiser son matériel, tandis que le second, luttait avec une admirable ténacité contre les troupes qui nous avaient repliés du Mont-Blanc. Or, si l'inconcevable inaction de Bubna contribua beaucoup à permettre au duc de Castiglione d atteindre son but, toujours est-il qu'on ne saurait sans injustice méconnattre ses efforts pour se mettre en état d'entrer en ligne.
Depuis quelques jours cependant, les ordres de Napoléon se succédaient de plus en plus pressants. Le 10 février, il avait battu l'ennemi à Champ-Aubert et cette victoin3 avait ranimé ses espérances* il coin*
DES OPÉRATKMKS Ol l'AIMBE DE LYON. i59
plàit, à fortsi de génie, triompher avec la poignée de soldats intrépides qui l'entouraient, des nombreuses armées de la coalition. Ses prétentions s'étaient acerues; il ne désirait qu'un prétexte pour rompre les négociations entamées, une forte diversion opérée par le due de Castiglione sur les derrières de la grande armée Alliée était donc alors pour lui de la plus haute importance. Il pressait le ministre d'écrire au roinré*^ chai dansée sens; il eût volontiers prêté l'oreille dans l'espoir d'entendre le premier coup de canon du corps du Rhône.
Mais hélas! il était encore trop tôt de quelques jours.
€e n'était pas avec les 2,500 à 3,000 soldats qui se trouvaient à Lyon, qu'on pouvait prendre l'offensive (1). Augereau d'ailleurs, n'avait pas comme Na^ potéon le feu sacré.
L'esprit des grandes combinaisons stratégiques parvenait difficilement jusqu'à son imagination, trop bornée pour bien apprécier les vastes plans de son souverain. Puis, ce n'était plus le soldat intrépide de 96» appelant les combats, bravant avec ènthotisiaeiiie les dangei-s; c'était le maréchal de l'empire dégoûté de la guerre, mécontent de ne pouvoir profiter des
(i) Voir au chapitre précédent l'état de Farraée du HMo» commencement de février.
150 MÉCI8 HISTORIOUS
bienfaits d'un maître trop généreux, prêt à sacrifier tout pour conserver ses richesses, prêt à se ranger du parti de celui qui voudrait lui en assurer la paisible jouissance (1). Lorsqu'un général n'est plus animé que de tels sentiments, on doit se garder de l'em-, ployer, aussi, l'empereur fit-il une grande faute en ne remplaçant pas le maréchal dans le commandement d'une armée de la vigueur d'action de laquelle allait dépendre le salut de la France. Un peu plus tard, il le voulut ; mais il n'était plus temps.
Les dépêches de l'Empereur au duc de Feltre, relativement à l'armée de Lyon, et à partir du 14 février sont trop curieuses pour que nous résistions au plaisir de citer textuellement les plus pressantes. Elles mettront d'ailleurs nos lecteurs parfaitement à même d'apprécier, et l'importance que Napoléon attachait aux opérations militaires du duc de Castiglione, et la conduite de ce dernier.
« Monsieur le duc de Feltre, écrivez au duc de «( Castiglione que le voilà bientôt avec une armée « considérable, que je lui ordonne, dans les circon-
(i) Le duc de Castiglione répétait souvent, à cette époque, en
parlant de l'empereur : Ce b là nous fera tous tuer, il nous
donne des dotations, des honneurs, à quoi cela nous sei*t"-il, nous ne pouvons en jouir? <
«c stances actuelles^ de se mettre en campagne pour « battre Bubna et inquiéter les flancs de l'ennemi.
« Sur ce, etc.
« Meaux, 14 février, an soir.
« Monsieur le duc de Feltre, donnez ordre au duc « de Castiglione de sortir de Lyon et de réunir toutes « ses troupes pour marcher sur Genève et sur le can- « ton de Vaud. Donnez le même ordre au général f< Marchand et au général Dessaix. Dites-leur que les « Autrichiens ne sont que de la canaille, qu'avec de « l'audace et de l'activité tout cela disparaîtra devant a eux à peu près comme le brouillard. Dites au duc a de Castiglione d*oublier ses cinquante-six ans et de a se souvenir des beaux jours de Castiglione : il a « d'ailleurs deux fois plus de monde qu'il n'en avait « alors.
Sur ce, etc.
Au chàk^u de Surville près Montereau, le 19 février 1814.
« Monsieur le duc de Feltre, expédiez un courrier « au duc de Castiglione, pour le presser d'entrer en « campagne. Faites-lui connaître que les armées Al- « liées se retirent en désordre sur Troyes ; que les «c Empereurs avaient donné l'ordre d'établir leur « quartier-général à Fontainebleau ; qu'ils étaient le
id/H PRÉCIS HISTORIQUI
« 1 7 à Bray, mais qu'au lieu de se rendre à Fonce tainebleau, ils se sont portés en toute hâte «ur
« Troyes.
« Que le duc de Castiglione entre donc en cam- « pagiiH, réunisse sous son commandement tout ce « qu'il y a dans les 7% 8% 19' divisions militaires, « tâche de s'emparer de Genève et se porte dans le « canton de Vaud.
« Sur ce, etc.
Château de Surville, le 20 février.
Chacun de ces ordres de l'Empereur était développé par le duc de Feltre. Les instructions les plus détaillées, les injonctions les plus formelles partaient journellement du ministère pour le quartier-général du duc de Castiglione; mais jusqu'au 14 février, époque oii la division d'Espagne se trouva en partie réunie à Lyon, il était impossible au maréchal de se conformer à des ordres pour l'exécution desquels il fallait d'abord et avant tout des troupes. Avec de petits moyem, un grand homme tenle quelquefois beaucoup, et c'était assez l'usage de Napoléon, mais avec rien, entreprendre quelque chose est impraticable même pour le génie le plus audacieux, et Augereau avait d'ailleurs perdu alors l'audace de ^s premières campagnes.
Aussi, se bornait-il à répondre au ministre: que tout en partageant, à certaines modificati^Ds pré», «as
DES OPÉRATIONS DE l'aRMÉË DE LYON. 463
idées militaines sur le plan à adopter dans les cirooti<^ stan€68 presses, rinstaot de les mettre à eicécution n'était pas encore venu; qu'il n'avait avec lui ni la division de Catalogne ni celle de Nismes, que les gardes «atio^ales lui arrivaient des déparlements voisins, en corps non organisés, non équipés, non habillés, non atm^, et lui étaient un embarras plutôt qu'un secours. U se plaignait ensuite du manque d'argent, d'attelage, de magasin, de moyens de transport, et ajoutait qu'une fois les troupes réunies et reposées^ il s'empresserait de commencer ses opérations et les combinerait de manière à les rattacher au but principal^ entonnant la préférence à celles qui pourraient menacer l'ennemi sur ses flancs et faire par ce moyen une diversion heureuse en faveur de la grande armée. Enfin, le 16, il annonça au duc de Feltre que le jour oîi il commencerait le mouvement dont il préparait l'exécution n'était pas très éloiyvéi mais qu'il voulait concefitrer avant y ses troupes, assurer leurs besoins et ne les mettre en can^pagne qu'avec la cerli^ lude d'amener de grands ré su/ tais»
On comprendra facilement combien cette dernière dépêche du 16, fut peu du {.;oût de l'empereur. Une semblable temporisation, dans un moment où il croyait déjà le maréchal plus près de Genève que de Lyon, n'était pas de nature à le satisfaire; aussi sa mauvaise hum^iur ee fit-elle immédiatement jour par la lettre
suivante, dont le ministre osa à peine atténuer les expressions, dans sa dépêche au duc de Gastiglione.
<x Monsieur le duc de Feltre, je reçois votre lettre « du 19. Ecrivez au duc de Gastiglione d'entrer en « campagne aussitôt après qu'il aura reçu votre lettre. « Faites-'lui connaître combien sa lettre du 16 m'a a déplu. Qu'importe que dans les circonstances où - « nous nous trouvons, les bataillons de Nismes soient « mal équipés et mal habillés, s'ils ont des fusils? « Dites-lui que le corps du général Gérard, qui s^est « tant distingué dans les dernières actions, sous mes « yeux, était tout composé de conscrits mal habillés « et mal équipés.
« Il dit que les gardes nationaux sont mal habillés « et dans un état pitoyable ; répondez-lui que l'Em- « pereur en a 4,000 en chapeaux ronds, en habits a de paysans et sans gibernes ; mais ils ont des fusils, « et l'Empereur voudrait en avoir 30,000. Que quant a à la pénurie de d'argent, c'est un mal sans remède, « puisque les deux tiers de l'empire sont aux mains « de l'ennemi. Qu'il peut remédier au défaut d'at- « telages en requérant des chevaux dans les cam- « pagnes.
a Enfin, quant aux magasins, il est ridicule de « parler de magasins dans les temps où nous sommes* (( Donnez-lui ordre de sortir de Lyon douze heures
DfiS OPÉRATIONS Dfi L^ARMÉB l>B LYON. iO.^
« après la réception de votre lettre, et de marcher « avec tout ce qui pourra le suivre pour tomber sur < les derrières de Tennemi.
« Écrivez au général Marchand et au sénateur « Saint-Valier de remettre tout ce qu'ils ont de dis- « ponible sous les ordres du duc de Castiglione, et « que tout cela doit se porter en avant.
Sur ce, etc.
Nogent, le 21 février.
Ainsi, d'un côté le grand homme de guerre, au génie immense, dans son impatience de voir comprendre et seconder ses vastes combinaisons, donne pendant quelques jours des ordres inexécutables ; d'un autre, l'homme médiocre que n'embrase plus le feu sacré de la gloire, reste froid devant une nécessité impérieuse qu'il ne comprend pas, ou qu'il ne veut pas comprendre, et perd des instants précieux à organiser, tandis qu'il faudrait marcher et combattre. Il ne voit pas qu'il importe moins pour le plan de son souverain, et pour le salut de la France, de remporter des victoires, que de jeter l'inquiétude dans les armées ennemies, en menaçant de les prendre à revers ; il ne voit pas, que dût-il n'obtenir jusqu'à l'entière réunion de son corps d'opération, que des succès partiels, dût-il ne faire pendant quelques jours qu'une guerre de partisans, pourvu qu'il dissimule aux alliés la faiblesse de
166 PRÉCIS HISTOHIQIJe
ses moyens d'action, en agissant, il rend à la patrie un service bien plus important qu'en restant à Lyon à organiser une armée qui peut être entrera en ligne trop tard de quelques heures ?
S'il est à la guerre des circonstances où tout doit être soumis aux lois de la prudence, il en est d'autres où il faut avant tout agir avec promptitude et vigueur. C'est au génie du général à deviner quelle conduite il doit tenir dans telle ou telle occasion ; Augereau , celte fois, ne sut pas ou ne voulut pas savoir. Le 14 février il pouvait se mettre à la têle d'une grande partie de ses troupes et entrer en ligne, le 17 seulement , et après avoir reçu des ordres tellement formels qu'il n'ose reculer plus longtemps , il se décide à ébranler ses colonnes.
C'étaient soixante -douze heures perdues. En tout temps, quel malheur ! dans un pareil moment, queik calamité ! Si du moins le maréchal eût sa réparer cette première faute ! Peut-être était-il temps encore? L'Empereur avait bien raison, lorsqu'il lui feisait écrire d'oublier son âge pour ne songer qu'aux beaux jours de Castiglione.
Le 15, ainsi que nous le verrons , quand nous reviendrons aux opérations dans le Dauphiné , Tinfati-^ gable Marchand, qui avait reçu du duc de Castiglione un bataillon de renfort , avait repris le poste important des Échelles. Selon toute apparence cette mnr-
DBS OPÉRAnOUS D8 l'àRHÉB DE LYON. 167
velle^ jointe aux dernières dépêches du àu^ de Feltre, décida Augereàu à commencer en An ses opérations.
Tout concourait à lui faire adopter le seul phn ca-« pable de réparer son inaction de trois jours ; celui que iUii prescrivait impérieusement l'empereur; celui dont le ministre de la guerre lui avait si souvent, dans ses lettres, développé les conséquences imman** quables, cdui enfin, qu'à défaut d'autres misons, le simple bon sens eût dû lui faire préférer dans la si* tuation ou se trouvaient la France et la grande armées Se mettre de sa personne à la tête de ses troupes , tes maintenir dans les excellentes dispositions qu'elles apportaient de la Péninsule, confier à la garde nationale la défense de Lyon , qu'il couvrait d'ailleurs par son mouvement offensif, pousser devant lui le comte de Bubna, tandis que Marchand et Dessaix , maître» du passage de l'Isère et de celui des Echelles, pousseraient le général Zeischmester, lier ses opérations avec celles des défenseurs du Dauphiné, marcher sur Genève, s'emparer de cette place, puis tomber avec toutes ses forces réunies sur les derrières de la grande armée alliée, voilà quel était ce plan, et quel devait être le but des efforts du maréchal; voilà ce qui, exécuté promptement et avec vigueur, eût peut-être sauvé la France, ce sur quoi comptait Napoléon : voilà ce que le duc de Castiglione ne fit pas, et ce dont
i68 F1IÉC18 H18T0R1QUI
tout Français a le droit de l'accuser avec amertume. Le chef ne comprit-il pas alors quels intérêts puissants étaient entre ses mains, chose difficile à penser lorsqu'on parcourt les dépèches du ministre de la guerre (1), ou l'homme, soldat enrichi, crut-il devoir suborner sa conduite à quelque cause secrète qu'il ne nous a pas encore été donné d'approfondir par des preuves irrécusables ; voilà ce que nous ne saurions dire. Toujours est-il que ses opérations furent loin de répondre à ce que la patrie devait attendre d'un général intelligent et dévoué.
Le plan qu'adopta le maréchal fut celui-ci : Former ses troupes en deux colonnes, sous les ordres des généraux Musnier et Pannetier ; diriger le premier sur Meximieux , le second sur Yillefranche et Màcon , chasser l'ennemi de ses positions , dégager complètement les départements de l'Ain et de Saône-et-Loire ; rester de sa personne à Lyon, malgré les ordres formels de son souverain, sous prétexte d'assurer la défense de la place , d'attendre les troupes en marche, et d'organiser la division de Nimes; enfin, toutes ces opérations préliminaires terminées , pousser sur Genève une partie de ses troupes, tandis que l'autre partie prendrait position sur la Saône , pour couvrir Lyon. Sans doute^ un mois plus tôt, quand la grande armée
(1) Voir pièces justificatives n» n.
alliée était encore sur le Rhin, une telle combinaison eût été sage et rationnelle , niais alors Fennemi était au cœur de la France , à quatre étapes de Paris , Napoléon ne le contenait qu'avec peine à force de victoires chaque jour renouvelées; il fallait à tout prix une diversion qui forçât les souverains à donner a l'Empereur un moment de répit. Et quelle singulière contradiction entre les paroles et les actes du duc de Castiglione. Le 16, il écrit au ministre de la guerre : Votre excellence sait qu'il n'est pas militaire de disséminer ses troupes sur divers points , et qu'il est bien plus important de les concentrer. Le soir même il adopte un p'an en opposition directe avec ces principes. Le 16 , il fait entrevoir qu'il lui est impossible de commencer de, quelques jours ses opérations ; le 17, il ordonne à ses troupes de s'ébranler; le 18 il n'a pas encore rendu compte au duc de Feltrede son 'mouvement.
Que conclure de cette conduite inqualifiable du maréchal? Gomment, d'ailleurs , lui qui faisait depuis si longtemps la guerre , pouvait-il penser qu'il était indispensable de rejeter la division de Bubna de positions en positions pour la forcer à évacuer l'Ain et Saône-et-Loire ? N'était-il pas évident que les Autrichiens s'empresseraient, à l'approche d'une forte colonne française, de se repUer jusque sous Genève î