LES ÉNAMOURÉES
Dans le train
Le petit sous-lieutenant Guy Guite se dirige, ce matin-là, d'un pas alerte vers la gare de Genlis, l'ignoble petite sous-préfecture de Marne-et-Oise où il croupit depuis près de six mois. Il a en poche une permission de six jours et il court, il vole, vers Paris et ses distractions.
Frais émoulu de Saint-Cyr, Guy n'a guère que vingt-cinq printemps, vingt-cinq
printemps qui s'étiolent dans Genlis, la ville morte où il est défendu de rire, la ville de toutes les vertus apparentes et de tous les vices cachés. Or, Guy n'est pas vicieux, il aime, il adore les petites femmes jeunes et gentilles, pas bégueules, et il ne cache pas sous des dehors austères cet amour du beau sexe. Il est tout pétillant, tout sémillant, l'aimable sous-lieutenant du 32e chasseurs, il n'a rien d'un puritain. Très soigné, très élégant, très adonisé, rasé de près et poudrerizé avec art, son œil d'un bleu tendre regarde, amusé, les petites femmes qui tiquent vers lui dès qu'elles l'aperçoivent. Il a l'air de leur dire : « Hé, oui, mes petites chattes, vous le voulez, vous l'aurez ce bon petit Guy Guite ». En songeant aux joies qui l'attendent dans la Babylone moderne, Guy, éperonné par le désir, se sent des ailes, et il contemple avec une joie sournoise quelques vieilles rombières au'il croise sur son chemin.
Laissons ce brave petit sous-lieutenant, il connaît le chemin du quartier à la gare, il y arrivera bien sans que nous nous attachions à ses pas, ce qui serait aussi gênant pour lui que pour nous.
Aussi bien, un autre personnage attire notre attention. Pour l'instant, il est à la porte du quartier et s'apprête à franchir le seuil de l'hospitalière demeure. Le seuil est gardé par un maréchal des logis, jugulaire au mentGn, rengagé, d'une douceur relative pour les simples bibis de deuxième classe.
Mais notre quidam le contemple sans
Mais notre quidam le contemple sans inquiétude, il a en poche une perme absolument régulière et le cerbère devra s'incliner devant le papier magique, signé, timbré et paraphé comme un billet de banque.
Ernest Flambard, c'est le nom du deuxième classe, a d'ailleurs des relations
un peu dans tous les mondes, il sait se débrouiller et il connaît les arguments qui touchent. Pour l'instant, il avance à petits pas, en se dandinant légèrement, il a même, collé à sa lèvre inférieure, un minuscule mégot qui pend sans fausse honte.
Fumer dans la cour du quartier ! Cela implique une certaine dose de culot, mais Ernest ne s'intimide pas facilement.
C'est un « parigot » qui tire son temps à Genlis. Dans le cicil, il n'avait pas d'occupations bien déterminées, il avait des bontés pour des petites dames qui se défendaient sur le trottoir, et ces bontés lui assuraient la subsistance, très largement. Il avait aussi les courses, les tuyaux à vingt contre un. Comme il avait quelque habileté au bout des doigts, il maniait les cartes avec assez d'aisance pour y trouver une source de profits respectables. Tous ces petits talents lui avaient permis, jusqu'alors de trouver la vie belle pour les
gens intelligents et, comme il avait eu la chance d'éviter d'être compromis dans de vilaines affaires, cela lui permettait de faire figure d'honnête homme.
Dès son arrivée au régiment il s'était tout de suite trouvé très à son aise, et comme les petites dames qui portaient ses couleurs continuaient à se défendre, il avait toujours la poche bien garnie, ce qui lui permettait de se ménager des intelligences, des complaisances parmi le personnel des sous-officiers.
Tout de suite, il avait adopté une tenue débraillée qui lui allait comme un gant, il avait convenablement cassé la visière de son képi et il faisait le salut militaire avec la nonchalance et la désinvolture d'un ancien. Son bagout, sa générosité, son culot l'avaient vite rendu très populaire parmi les deuxième classe. Et dans le quartier on n'entendait que des « Ali ! ce
Nénesse, quel as ! » ou des « Tu parles d'un ïype ! ».
Comme c'était un garçon sérieux, bon commerçant, dès son arrivée à Genlis, il avait cherché à établir dans la petite souspréfecture, une filiale, une succursale, et quelques bouiches préféraient verser leurs économies dans le gousset du chasseur plutôt que d'aller les porter à la Caisse d'épargne. Ces pauvres filles y trouvaient sans doute des avantages supérieurs aux jouissances qu'elles pouvaient retirer des intérêts que cet établissement était prêt à leur verser en rémunération de leur petit capital. Des goûts et des couleurs...
Maintenant que vous connaissez le personnage moralement, deux lignes vous suffiront pour vous le faire connaître physiquement ; il est plutôt menu, le cheveu d'un blond fade, très peu en couleur, plutôt pâle, même en deux mots c'est un gringalet à la figure chiffonnée, à la démarche
nonchalante, qui se dandine habituellement les deux mains dans les poches.
Arrivé au corps de garde, il s'approche du sous-officier et lui parle confidentiellement à l'oreille, la figure du maréchal des logis s'illumine d'un sourire et les deux hommes se dirigent vers la cantine. Oublieux de ses devoirs, le gradé laisse la caserne se garder toute seule. Comme il a un minimum de conscience, il avale en vitesse et coup sur coup deux grands verres de vin blanc que lui a offerts le Parigot, puis il revient à son poste, suivi du « chasseur » qui lui serre la main et se hâte vers la gare.
Car iî va à Paris, ce brave Nénesse, lui aussi il a une permission de six jours. Il s'est débrouillé, a prétexté un parent malade, s'est fait envoyer un télégramme et tout a marché comme sur de3 roulettes, Il va un peu surveiller son poulailler, il juge que depuis quelque temps la ponte s'est
considérablement ralentie et il juge nécessaire d'aller se faire voir et d'administrer quelques sérieuses raclées à la volaille négligente et oublieuse de ses devoirs.
En arrivant à la gare, tout de suite, il aperçoit son lieutenant qui, au guichet, prend son billet, il lui fait un salut convenable. Il a de l'estime, de la sympathie pour l'officier. D'abord, c'est le seul Parigot du quartier, et puis il est bon zigue, pas crâneur pour deux sous.
— Dommage qu'il a des scus, regrette Nénesse, avec sa petite gueule, il aurait des poules tant qu'il voudrait !
Guy, de son côté, ne déteste pas le Parisien. Evidemment, il n'a pas des mœurs d'une pureté absolue, mais il préfère l'immoralité du souteneur à l'hypocrisie, à la pudibonderie des Genlisiens si profondément vicieux et sales sous leur façade de vertu austère.
Son billet en main, Guy pénètre sur le quai tandis qu'Ernest Flambard, qui vient d'apercevoir une petite bonne qu'il compte parmi ses relations s'occupe à la taper de quelques pièces pour ses frais de route.
Pauvre petit sous-iieutenant, il part, il fuit Genlis et surtout les Genlisiennes, et à peine arrivé sur le quai, il recule, épouvanté : Devant lui, venant à sa rencontre, deux femmes, le sourire sur leurs lèvres fanées, s'avancent, la tête haute, la poitrine en bataille. La jolie figure du jeune homme se contracte en un sourire douloureux :
— Ah ! quel bonheur, s'exclame Tune d'elles, nous allons voyager ensemble !
Guy s'incline, murmure un « Trop flatté ! » ironique, et cherche à s'esquiver, mais en vain.
Ici, nous allons prendre l'autorisation d'ouvrir une sérieuse parenthèse, la clarté de ce récit l'exige tout aussi impérieuse-
ment que M. Laval soit muni de décretsïois.
Ouvrons donc carrément et ouïssez les utiles explications que nous allons vous donner gratuitement.
La première des deux dames qui, par leur présence sont venues verser une douche glacée sur l'enthousiasme de notre petit officier, c'est tout simplement la souspréfète de Genlis, Mme Douminey, née Appoel, s'il vous plaît, ce n'est certes pas la première venue. Elle devait être rudement bien à dix-huit ans, seulement, voilà, elle n'a plus dix-huit ans. Elle avoue trente-six ans, mais tout le monde sait qu'elle dépasse la quarantaine. Elle a conservé et elle a bien fait, des restes qui sont respectables. Les yeux sont encore amoureux, ses cheveux passés à l'eau oxygénée et au henné sont d'un roux ardent. La poitrine est volumineuse et, comme un corset solide la maintient, elle se présente d'une façon dé-
cente encore qu'elle ballotte un petit peu. Derrière elle, elle traîne une croupe lourde, pleine de promesses qui, tout comme sa patronne, se dandine en marchant.
Et d'une, passons à la deuxième beauté genlisicnne, Mme de Throuardan, la femme du conservateur des hypothèques, plus toute jeune non plus, comme sa complice entre quarante et cinquante, mais elle a encore de la ligne ; c'est une grande femme maigre, très brune, au nez busqué, aux yeux sombres et ardents, à la cuisse nerveuse et lascive.
Guy ne les connaît que trop, hélas ! les deux pécores. Il s'en souviendra toute sa vie, même quand il sera maréchal de France, de sa première visite à Madame la Sous-préfète.
La blonde ardente l'avait reçu à la tombée de la nuit, dans un vaste salon garni de divans profonds. Comme par hasard, M. le Sous-préfet n'était pas présent, peut-
être faisait-il des vers, cet homme, tandis que sa femme lui garnissait son front de bois solides. Guy avait dû aller s'asseoir à côté de la vaste femme qui avait fait des frais de toilette pour le recevoir, comprenez qu'elle était presque nue.
Guy put tout à son aise contempler une poitrine très blanche, un peu empâtée mais encore appétissante. Comme par hasard, une croupe audacieuse plutôt que ferme vint se frotter contre sa cuisse. Un mouchoir habilement jeté à terre, un amour de sous-lieutenant qui se baisse pour le ramasser, une grosse femme qui esquisse le même geste, qui glisse, qui tombe et qui murmure :
— Petite crapule, vous ferez de moi tout ce que vous voudrez !
Il y a des situations dans la vie où un galant homme ne peut pas agir comme un muffle. Guy s'était exécuté sans joie, évidemment, avec un peu de pitié pour la
grosse mémère énamourée. Mais il s'était bien jnré qu'on ne l'y prendrait plus et qu'à l'avenir il éviterait soigneusement toute promiscuité avec les femmes vertueuses de la petite sous-préfecture.
Aussi, quand il avait été rendre visite à Mme de Throuardan, il était resté insensible et froid devant les œillades désespérées que lui lançait la brune concupiscente.
La perspective de voyager avec les deux quadragénaires ne paraissait pas affriolante au jeune sous-lieutenant et il jugeait que sa vertu courait de sérieux risques. D'autre part, il lui était difficile de s'esqniver, les deux mégères lui auraient fait une réputation de muffle qui aurait pu nuire à son avancement.
Guy, qui cherchait un prétexte plausible pour éviter la promiscuité du wagon, pour gagner du temps, demanda :
— Vous allez peut-être à Paris, Mesdames ?
— Mais oui, cher Monsieur, répondit Mme Douminey, nous allons nous acheter des chemises, vous viendrez avec nous, cher Monsieur ?
Le danger, qui s'avérait de plus en plus imminent, donna de l'imagination au souslieutenant, il songea qu'après avoir acheté les liquettes, les petites folles allaient lui demander de leur essayer, et cette perspective l'affolait. Il voulait échapper à ce péril et, en quelques secondes, il échafauda tout un projet qui allait lui permettre de sauver sa vertu.
Il prit un temps, puis avec une exquise politesse, il répondit à son interlocutrice :
— Mon Dieu ! chère Madame, vous m'en voyez désolé, mais je ne vais pas jusqu'à Paris, je suis envoyé par le colonel en inspection au fort Saint- Jean et je descends à la première station. Mais, continua
le petit lieutenant, vous connaissez la nouvelle ? Il y a du nouveau à Genlis !
Très curieuses, intriguées, les deux femmes s'approchèrent et, sans aucun plaisir, Guy vit une fois de plus deux fortes mamelles s'écraser sur sa poitrine, mais il négligea cet écrasement tout à la joie qu'il ressentait de la formidable blague qu'il préparait aux deux pécores et, confidentiel, il laissa tomber :
— Nous avons, depuis deux jours, au quartier, un engagé volontaire de marque : le marquis de Sébastopol, vieille noblesse, très grandes relations, garçon charmant.
Il a fait des bêtises, des petites femmes, le bac, les courses ; sa famille l'a décidé à contracter un engagament. C'est un charmant garçon et je songe q'il doit aller à Paris, aujourd'hui, il doit être à la gare, je vais le chercher pour vous le présenter,
Le marquis de Sébastopol !
Mme Douminey, née Appoel, en faisait pipi dans son pantalon. Mme de Throuardan en ressentait des fourmillements dans toutes les jointures. Les deux femmes avaient sorti leur trousse et, avec une ardeur digne d'une plus noble tâche cherchaient à cacher « des ans l'irréparable outrage ».
Cependant, Guy s'engageait dans la salle d'attente au moment où Ernest faisait des adieux distraits à la petite boniche et enfouissait avec conviction deux pièces de cinq francs dans les poches vastes et confortables que lui fournissait le Gouvernement :
— Flambard, ouvre tes esgourdes, mon garçon, j'ai besoin d'un type intelligent, j'ai songé à toi.
Très flatté, Ernest s'approcha et affirma que « des types à la redresse » comme lui ça ne courait pas par les rues de Genlis, qu'au surplus, il était aux ordres de son
lieutenant, qu'il n'avait qu'à dégoiser la combinaise et qu'il était assez mariole pour tout comprendre.
Le temps pressait, le train était annoncé. Guy ne fit pas de phrases inutiles :
— Voilà ! il y a sur le quai la femme du sous-préfet et la femme du conservateur des hypothèques. Elles ne sont plus toutes jeunettes, mais elles ont encore le cœur chaud (ici, Ernest rigola et murmura : le cœur, le cœur...). Je veux leur monter un bateau formidable ; je t'ai fait passer pour le marquis Réaumur de Sébastopol, vieille noblesse, beaucoup d'allure, du maintien, de la race, je vais te présenter, le reste te regarde, débrouille-toi, je te les donne, fais-en ce que tu veux, elles t'appartiennent. C'est compris ?
— Gy ! ça colle, fit Ernest, les poules, même les culottées, ça m' connaît. Tant qu'à l'allure, le maintien, ne vous inquié-
tez pas, j' serai à la hauteur, j' suis d'une bonne famille, ma mère était matelassière.
Guy ne perdait pas de temps, il prenait un billet de première pour son complice, lui glissait un billet de cent francs qu'Ernest ne voulait pas accepter mais qu'il finissait par empocher tout de même et arrivait sur le quai juste pour monter dans un compartiment avec les deux femmes et le chasseur.
Tout de suite, le lieutenant fit les présentations :
— La marquis de Réaumur-Sébastopol ! Madame Douminey ! Madame de Throuardan î
De deux doigts protecteurs, Nénesse serra les mains qui se tendaient vers lui, puis sans façon tira de sa poche un paquet de tabac, fit une cigarette et, familier, passa le paquet à son lieutenant en lui disant :
— Si vous voulez en rouler une ?
Très étonnées, les deux Genlisiennes regardaient de tous leurs yeux (quatre en tout ) l'étrange scène. Guy trouva le moyen de leur glisser en aparté :
— Il est un peu débraillé, sans façon, apache, mais c'est un genre que se donne en ce moment à Paris toute la haute noblesse, au demeurant c'est un garçon d'une très grande éducation.
Guy avait décidé de descendre à la première station et d'attendre le train suivant à destination de Paris. Il mit son projet à exécution, et prit congé des deux Genlisiennes, les laissant seules avec le pseudomarquis de SébastopoL
Le train était alors direct jusqu'à la gare du Nord, et Nénesse resta seul dans son compartiment avec les deux femmes ardentes et lascives.
Nénesse n'était pas un imbécile, sa profession exigeait du tact, de la finesse, de la souplesse. Il avait tout deviné :
— Ces deux particulières ont voulu s'offrir le lieutenant qui les trouve un peu blettes, peut-être même Font-elles pris de force, c'est pourquoi il veut me les refiler. Moi, j' suis pas délicat, j' crois qu'il y a moyen de faire une bonne petite affaire.
Il s'était installé bien au milieu de la banquette. A sa droite, il avait la souspréfète ; à sa gauche, la brune Madame de Tbrouardan.
— Vous avez-là, dit-il à la maigre femme, des bas de soie qui ont l'air pépère !
— N'est-ce pas ? minauda la brune qui très largement découvrit sa bottine.
Nénesse se pencha, de la paume de la main caressa le tissu soyeux, puis poursuivant son examen, ses doigts agiles remontèrent le long du bas tandis que Madame de Throuardan, les yeux révulsés, murmurait :
— Ah ! je Vois que vous êtes un vrai connaisseur î
Mais Ernest ne voulait pas mécontenter son autre voisine dont le visage commençait à s'assombrir.
Abandonnant à son triste sort la cuisse délaissée, il se tourna vers la sous-préfète et, empoignant à pleines mains l'opulente poitrine qui était agitée par un flux et reflux perpétuel, il s'écria :
— Eh bien ! ma petite dame, vous pouvez vous vanter d'en avoir une belle paire !
— Dame ! fit Mme Douminey, très flattée, j' suis d'une grande famille, moi, je suis née Appoel !
— Moi aussi ! ricana Nénesse.
— Mais, je croyais que vous étiez un de Réaumur-Sébastopol ?
— Voui, voui, j' suis du Sébasto, na ! vous êtes contente !
Et pour maintenir les deux plateaux de la balance sur une même ligne, sa main droite prit possession des charmes postérieurs de la sous-préfète, tandis que sa
gauche caressait la croupe frétillante de l'épouse légitime du conservateur des hypothèques.
Les deux femmes ne s'indignaient pas de ces manières qu'elles supposaient être celles de la noblesse parisienne. Et puis, elles reconnaissaient que le marquis avait de l'esprit jusqu'au bout des doigts et c'était un genre d'esprit qu'elles appréciaient tout particulièrement.
Cependant, Nénesse s'intéressait :
— Alors, on va à Paname, à Pantruche, les petites dames ?
— Mais oui, Marquis ! minauda Madame Douminey, nous allons nous acheter des chemises de soie rose.
— Les liquettes, affirma Nénesse sentencieux, les faut courtes, très décolletées et transparentes, ça excite les clients ï
— On vous les fera voir, affirma Mme de Throuardan.
— Voui, chérie, remercia Ernest, seulement moi, pas, j' suis pas un michet !
— Les femmes du monde, interrogea Madame Douminey, portent-elles des chemises de lingerie ou des chemises de crêpe de Chine ?
— Les gonzesses de la haute, affirma Nénesse, en crachant son mégot, elles ne portent pas de liquettes, rapport au blanchissage qui est trop cher !
— Pas possible ?
— C'est comme je vous le dis !
Sans doute pour montre qu'à Genlis on était plus larges, les deux femmes profitèren du passage du train sous un tunnel pour exhiber leur lingerie.
Mais Ernest resta calme, il sifflota d'un air dégoûté un air de circonstance « la berloque » puis il affirma :
— Moi, j'aime mes aises, ça n'a rien à faire !
A îa gare du Nord, les deux femmes encadrèrent le pseudo-marqui3, bien décidées à ne pas quitter la capitale avant d'avoir subi les derniers outrages.
A Paris
Quand Ernest aperçut le boulevard Magenta, il se sentit tout de suite de bonne humeur. C'est à peine si la vue des deux Genlisiennes qui se pressaient contre lui toutes énamourées lui rappela que son lieutenant lui avait confié une mission d'un agrément relatif. D'ailleurs Ernest pensait bien en retirer certains avantages pécuniers qui masqueraient l'amertume de la pilule.
— On va s' caler les joues ! affirma le Parigot.
— Où nous emmenez-vous, interrogea la sous-préfète, chez Paillard, chez Larue ?
— C'est bien rococo, toutes ces boîteslà, affirma Nénesse, et puis, c'est mal fréquenté, on n'y voit que des nouveaux riches, des types sans éducation. Nous autres de la noblesse, on y fout plus les pieds !
Et le Parisien raconta qu'il connaissait une petite boîte sans épates, sans façon « où on becquetait » joliment bien, et où il y avait un petit picton blanc qui ne devait rien au percepteur.
— Et puis, continuait Ernest, c'est bien fréquenté ; rien que des types à la redres3e, des affranchis, quoi, comme cézigue. Et puis, s'emballait le souteneur qui ne songeait plus à sa noblesse, « des gonzesses », des baths, des girondes, des poules de luxe qui savent se retourner. «
Il s'arrêta, un peu confus, mais les deux femmes l'écoutaient béantes d'admiration, admettant très volontiers ces mœurs équivoques.
Quand Ernest, toujours suivi de très près par ses deux houris, entra chez « Emile », le restaurateur préféré des petits gigolos du faubourg Saint-Martin, il fut accueilli par une clameur sympathique :
— Ah ! ce vieux Nénesee. comment va ? s'inquiéta le patron qui s'avança la main tendue et qui, très régence, s'inclina devant les deux femmes, pendant qu'il murmurait un « Mesdames » convaincu.
— Des copines de Genîis. affirma Ernest, sans donner d'autres explications.
Cependant « Emile » s'apprêtait à servir un fameux déjeuner au trio. Ernest avait commandé des moules, des escargots, de la tête de veau, des haricots rouges (c'était son plat favori), du fromage de
Brie. Le tout devait être arrose de nombreuses bouteilles de Saumur.
Le petit chasseur était en pays de connaissance. Chaque nouvel arrivant venait lui serrer la main. Les hommes étaient tous mis avec beaucoup de recherche, ils étaient tous entièrement rasés, l'air de vagues sportmen, ou de cabots chantant la romance.
On entendait :
— Alors, ce vieux Nénesse, on vient à Paris pour affaires ?
Des petites femmes s'approchaient et murmuraient désolées :
— Paraît qu'il va falloir payer le « chiffre d'affaires » maintenant, le gouvernement a besoin de pognon !
Ernest se renseignait :
— Est-ce que la grande Berthe venait toujours déjeuner chez Emile ? Et l'Italienne, bossait-elle toujours dans le quartier ?
On le tranquillisa, ses deux ménesses allaient venir, il pourrait les sermonner, elles en avaient besoin, elles avaient tendance depuis le départ de leur seigneur et maître à se montrer négligentes et peu travailleuses.
Les deux provinciales écoutaient avec stupeur ces étranges propos. Ernest crut devoir les tranquilliser :
— Nous parlons de deux vieilles camarades, vous verrez, je vous les présenterai, elles sont bonnes filles, sans façon, j9 suis certain que vous allez tout de suite faire bon ménage.
Bientôt, la porte fut poussée vigoureusement et la grande Berthe, une fille magnifique, rayonnante de jeunesse et de santé se précipita dans les bras de son petit homme, l'embrassant à pleine bouche :
— Ah ! mon petit Nénesse, tu parles d'une surprise, j' vas appeler 1' « Italienne », elle prend son apéro à la terrasse.
Et, de la porte, la belle fille cria :
— Radines, l'Italienne, y a Nénesse qui est là !
La prostituée, qui dégustait une boisson verdâtre, entra dans la salle en coup de vent et se pendit amoureusement au cou du petit poisse.
— Ça va, ça va, grogna Ernest, asseyezvous et mangez ; time is money, perdez pas votre temps !
Mais les deux poules regardaient avec étonnement d'abord, puis avec dépit les deux femmes qui encadraient leur petit homme. Bientôt même, la grande Berthe, qui n'avait pas la langue dans sa poche, murmura :
— Y va un peu fort, le mecq î II lui faut des grand'mères, maintenant ?
Nénesse avait l'oreille fine, il entendit le propos et il jugea nécessaire de faire preuve d'autorité. Avec précision, une gifle lancée à toute volée vint s'abattre sur
la joue pleine et rebondie de la grande fille qui n'insista pas. Ernest, bon prince, voulut bien donner des explication :
— J' suis en affaire avec ces dames, des affaires de lingerie, nous allons faire dans les draps quoi, t'as pas besoin de ramener ta fraise, tu ferais bien mieux d'être un peu plus régulière avec ton homme î
Sous cette verte semonce, Berthe baissa la tête, et l'Italienne se fit toute petite.
Le repas terminé, la grande Berthe voulut régler l'addition, mais son homme la renvoya au turbin :
— T'occupes pas de l'ardoise, faut pas faire des affronts à mes paroissiennes !
Le petit saumur d'Emile était capiteux en diable. Ernest commençait à avoir la langue pâteuse, mais ses doigts conservaient toute leur lucidité et les habitantes de Genlis commençaient à ne pas regretter leur voyage. Elles devenaient gaies et
friponnes à leur tour, et une chaleur douce et pénétrante leur courait le long de l'épine dorsale :
— Mon petit marquis, fais-moi mourir, dis ! implorait Mme de Throuardan.
— J' veux de l'amour, tout plein d'amour, y m'en faut ! affirmait Madame Douminey, née Appoel.
— Emile, hurla le chasseur, apportez de l'amour pour ces dames !
Emile, toujours correct, s'avança et affirma qu'il avait à la disposition de ces messieurs et dames des cabinets particuliers munis de tout le confort moderne.
— Voui, voui, ça va, j' sais, y a de quoi écrire ! En attendant, refile-nous l'addition !
Dès qu'il fut en possession de la petite note, Ernest la communiqua aux dames de
Genlis, qu'il abandonna quelques instants, le vin blanc ayant des qualités diurétiques qui agissaient fortement sur la vessie.
Quand il revint, il vit avec plaisir que « l'ardoise » était réglée. Allons, ces dames savaient se conduire dans le monde.
Il les jugea prêtes à d'autres sacrifices.
— Dis, chéri, y a des cabinets particuliers, qu'il a dit le monsieur, allons-y, dit la sous-préfète.
— Oh ! voui, voui ! confirma Mme de Throuardan.
— Quoi ! toutes les deux ? s'étonna Ernest, vous me prenez donc pour un sénateur ?
Mais les vertueuses provinciales se firent éloquentes et Ernest, qui n'était pas plus malhonnête qu'un autre, Ernest, qui avait bien déjeuné, bien bu, éprouvait une certaine reconnaissance pour ces braves
dames de Genlis, un peu mûres peut-être, mais qui devaient être bigrement vicieuses. Et puis, cela lui courait si peu.
Il monta donc vers le cabinet particulier, suivi des deux femmes qui, elles, s'apprêtaient à monter au septième ciel.
Ces deux lignes de points sont destinées à remplacer la narration détaillée, abondante et scatologue que souhaitent nos lecteurs paillards et impénitents et nos lectrices, petites folles sans pudeur. C'est dans votre intérêt, mon cher Monsieur, que nous ne vous donnons pas les détails graveleux qu'attend votre concupiscence.
Notre réserve vous évite des frais, faut faire des économies, c'est le seul moyen de relever le franc, et ce redressement est urgent, beaucoup plus que... enfin, vous
comprenez. C'est également pour votre bien, chère petite lectrice que nous évitons l'affreuse licence, nous jugeons, car nous vous connaissons bien, que vos ardeurs n'ont pas besoin d'être stimulées, et nous vous conseillons des lectures austères et non des récits graveleux.
Disons, toutefois, que « Nénesse » n'en avait jamais tant vu,
— C'est égal ! murmurait admiratif le pâle enfant du faubourg, elles sont plus dessalées que celles du tapin. y aurait de l'or à gagner avec ces gonzesses-là !
Ces dames de Genlis, tout à fait à leur aise dans leur costume de chair, se déclaraient également très satisfaites et affirmaient qu'il r 'y avait plus que la noblesse qui savait aimer.
Il était près de six heures quand le trio quitta la maison hospitalière du brave Emile.
— On va aller au bal-musette, proposa Ernest, on dînera chez Emile, et de là on ira aux Fol'-Berges, faut que j' surveille mes mistone3, y a rien de tel que l'œil du maître, voyez-vous, belles dames !
— Mais nous allons être obligées de vous quitter, cher Monsieur, affirma Mme de Throuardan, n'est-ce pas, ma chère, continua-t-elle en se tournant vers la souspréfète, nos maris nous attendent, et le dernier train pour Genlis part à 7 h. 1/2.
— Vous en faites pas pour vos cocus, mes belles chattes ! trancha Ernest sans aucun respect pour les fonctionnaires que l'Europe nous envie ; c'est pas souvent que vous avez l'occasion de visiter la capitale avec un guide comme moi.
Les deux femmes hésitèrent. Nous devons, à la vérité, de constater que cette hésitation fut de courte durée, quelques secondes tout au plus, puis, la sous-préfète
et la femme du conservateur franchirent le Rubicon tout comme un ex-ministre :
— Je reste, dit l'une.
— Moi aussi, affirma l'autre.
Là-bas, à Genlis, M. le Souspréfet pouvait pâlir sur sa besogne ; M. le Conservateur pouvait conserver ses hvpothèques plus facilement que la vertu de Mme de Tbrouardan : les deux vierges folles «liaient sombrer dans les pires orgies en compagnie du pseudo-marquis de Réanmur-Sébastopol.
A Genlis
— Dites-donc, Throuardan, téléphonait le sous-préfet au conservateur des hypothèques. Rien de nouveau ? Pas de nouvelles ? Ah ! les garces ! Sommes cocus, mon pauvre vieux !
Ainsi rageait, vitupérait, se lamentait dans le téléphone ce pauvre petit sous-préfet, M. Douminey, seigneur et maître de sa concupiscente épouse.
Il accrocha, d'un geste rageur, le récepteur qui, de son œil rond, le contempla, moqueur.
— La garce, la garce ! continuait de rager Douminey, cinq jours d'escapade, cinq jours où elle doit sombrer dans les pires orgies î
Sa main droite, aux doigts réunis s'agitait dans un geste significatif, et il est fort probable que si, à cet instant précis, Mme Douminey, née Appoei, eut commis Pimprudence de se présenter, elle eut, comme on dit vulgairement, pris quelque chose pour son rhume, pas précisément sur sa face, mais sur une partie de son corps suffisamment vaste et dodue pour recevoir des caresses un peu brutales administrées par la main nerveuse et sèche de M- le Sous-préfet.
H y a loin de la croupe aux lèvres. La rousse ardente ne se présentait pas. Vous pouvez, tant que cela vous plaira, mon petit Monsieur, faire le geste de donner la fessée, votre légitime vous nargue, et ses
charmes postérieurs n'ont rien à craindre de vos menaces.
An vrai, il était désespéré. Non pas parce qu'il était cocu. H ne donnait pas plus d'importance à cet accident qu'il n'en avait placé son amour-propre dans un endroit moins exposé. Et puis Mme Douminey était une amoureuse, une grande amoureuse, et lui n'était qu'un tout petit tempérament, im tout petit bonhomme de tempérament. Il ne s'inquiétait pas lorsqu'il voyait la rousse flirter à bouche que veux-tu avec les petits gigolos que la grosse femme cherchait à séduire à grand renfort de coups de nichons :
— Faut qu'ils en aient une santé, ricanait Tiburce (car il s'appelait Tiburce, l'infâme ).
Ces complaisances lui valaient des nuits calmes et il jugeait qu'il était l'heureux marchand de la combinaison.
S'il excusait ces écarts, il ne pouvait admettre la fugue qui risquait, non pas de le déshonorer, mais de le ridiculiser, et, avec lui, la sous-préfecture, voire même la République tout entière, ainsi que ce bon M. Lebrun.
— ■ Faut prendre des décisions, nous ne pouvons pas attendre indéfiniment, concluait M. Douminev.
A leur vieille bonne, il avait dit que « Madame », partie pour la journée à Paris, avait rencontré une cousine habitant la capitale et qu'elle s'était trouvée retenue pour quelques jours.
Il avait débité la même fable aux amis et connaissances qui s'étonnaient de l'absence de la sous-préfète.
Mais il avait l'impression bien nette que le peuple murmurait et que sous peu il lui faudrait avouer la vérité.
N'y tenant plus, il téléphona à son compagnon de misère :
— Lâchez vos hypothèques, Throuardan, venez me voir, nous allons étudier la situation !
Bientôt, le conservateur rejoignait le sous-préfet. Victor de Throuardan, un bon gros à la figure calme et haute en couleur serra avec conviction la main que lui tendait M. le Sous-préfet.
— Les garces ! les garces î affirma à nouveau M. Douminey qui, décidément, tenait à cette appellation.
— Elles sont parties, bon vent, la paille au c... et le feu dedans ! comme on dit chez moi, affirma le conservateur avec un bon gros rire,
— Mais, enfin, mon cher, vous m'étonnez, nous sommes cocus, que diable !
— Moi, j' m'en fous, affirma M. de Throuardan, j' suis conservateur des Hypothèques, pas de la vertu de ma bourgeoise.
Il avait pris la chose du bon côté, ce brave Victor. Quand le soir, vers neuf heures, il eut la conviction que le dernier train de Paris était arrivé et que son épouse n'y était pas, il appela la femme de chambre de Madame, une jeune et sémillante blonde à la chair blanche et rose (il était renseigné) :
— Berthe, lui dit ce maître débonnaire, vous le constatez, voilà une demi-heure que le train de Paris est arrivé, Madame n'y est pas. Elle fait défaut. Vous coucherez cette nuit dans ma chambre, dans mon lit ; allez, mon enfant, vous préparer pour des jeux et des exercices que, quoi qu'en disent les sénateurs, la morale ne réprouve pas.
Berthe obéissait au doigt et à l'œil : aussi, quand, vers onze heures, le conservateur entra dans la chambre à coucher et autre chose aussi, il trouva la soubrette, vêtue de ses seuls charmes qui, très modestement affirma que :
— Monsieur était servi.
C'était un bon patron, il fit ce qu'il put et, bientôt Berthe dut reconnaître qu'à son tour, elle aussi, elle était servie.
Echange de bons procédés.
Aussi, ce bon Victor attendait sans trop d'impatience le retour de l'épouse volage. Aux amis trop curieux, il disait d'un ton confidentiel :
— Mme de Throuardan ? Mais elle se porte très bien, je vous remercie. Je ne sais pas quand elle reviendra, elle est très occupée, affaires politiques, on avait besoin d'elle, paraît qu'elle doit faire remonter le franc.
Lui, pendant ce temps, en compagnie de Berthe, il sombrait dans les pires débauches, il s'occupait de tout autre chose que du relèvement du franc. Aussi s'étonna-t-il du désespoir du sous-préfet.
— Voyons, mon cher, ce n'est pas une catastrophe, que diable ! Un sous-préfet cocu, cela s'est déjà vu. Cela n'amène généralement pas de complications diplomatiques. Réfléchissez que même Napoléon, le grand Napoléon, n'échappe pas à cette indignité !
Ce rappel historique apaisa le pauvre Tiburce, on souffre moins quand on sait que d'autres ont éprouvé les mêmes peines. Et puis, on a beau être républicain, cela vous fait tout de même quelque chose d'être comparé à Napoléon. Mais le souspréfet avait une grande réputation d'énergie et de volonté. H devait à cette réputation d'être à la hauteur des événements :
— J'admets que j'ai quelque ressemblance avec le Corse aux cheveux plats, mais je ne puis laisser tramer dans le ruisseau le nom d'un fonctionnaire sans peur et sans reproche. H faut agir, Throuardan.
— Ma foi, rigola Victor, j'agis tous les soirs, demandez plutôt à Berthe.
— Vous êtes un faune, un satyre je devrais vous dénoncer à la « Ligue genlisienne pour le relèvement de la vertu dans les classes bourgeoises.
— Je préfère Berthe pour le relèvement dont vous parlez, elle a un de ces tours de reins, hum !
Une sonnerie grêle et énervante vint interrompre cette discussion. M. Douminey se précipita, décrocha le récepteur, et tout de suite devint très paie. Sans un mot, il passa l'un des récepteurs au conservateur des Hypothèques, et voici ce que les deux hommes entendirent :
— Àllo ! c'est bien à M. Tiburce Douminey, sous-préfet de Genlis, que j'ai l'avantage de parler.
Tiburce affirma qu'il était bien le sous* préfet demandé.
Mais son correspondant insista, il ne voulait parler qu'au sous-préfet en personne, il s'agissait d'une affaire personnelle, excessivement grave.
Douminey donna les assurances les plus formelles tant qu'à son identité et, rassuré, son interlocuteur se fit connaître :
— Je suis M. le Préfet de Police de Paris. Votre femme a bien quitté le domicile conjugal voilà cinq jours ?
— Parfaitement, affirma l'époux bafoué.
— C'est une grosse et forte femme, aux cheveux teints en. roux, de quarante-cinq à cinquante ans, affirma sans galanterie le préfet parisien.
— C'est bien cela ! affirma Douminey.
— Eh bien ! mon cher sous-préfet, continua avec un rien d'ironie le fonctionnaire parisien, tranquillisez- vous, on l'a retrouvée, en compagnie d'une de ses amies. Madame de Throuardan.
— Où étaient-elles ? interrogèrent les deux hommes.
— Dans un b lâcha crûment le préfet de police.
Victor prit la chose avec une sereine philosophie. Un gros rire vint bientôt secouer son immense bedaine. Tiburce serra les dents, serra les poings, serra les fesses.
Cependant, le préfet de police prévenait les deux cocus qu'il leur expédiait les épouses repentantes qui, ajoutait-il, donneraient elles-mêmes, si elles le jugeaient bon, les détails sur leur équipée.
Laissons face à face les deux cocus, et voyons à la suite de quelles aventures les deux femmes en folies, échouèrent dans la maison où l'on passe.
Vers six heures du soir, nous l'avons vu, les deux bourgeoises de Genlis, jetant leur bonnet par dessus les moulins, résolurent de laisser partir sans elles le train de 7 heures 47, et en compagnie d'Ernect Flambard, dit Nénesse, elles se dirigèrent vers le bal-musette du faubourg Saint- Martin.
C'était une boutique de peu d'apparence dont les vitres étaient soigneusement recouvertes de rideaux opaques. La porte était toujours fermée, mais elle s'ouvrait très facilement pour les initiés. A gauche, un comptoir ; à droite, quelques tables, très peu et, dans le fond, une vaste salle
avec, dans un coin, des joueurs J'accordéon. Comme clientèle, rien que des souteneurs et des prostituées. Tout ce beau monde venait danser et entre deux tangos régler des affaires personnelles.
Comme chez Emile, Nénesse fut accueilli par des cris de joie et avec des poignées de mains.
Le pseudo-marquis de Réaumur-Sébastopoî s'installa commodément et commanda des apéritifs variés. Il fut bientôt rejoint par un grand gaillard au visage glabre, aux yeux petits et vrillés.
Un ami, Georges Simoen, un grand négociant de la place. Le souteneur s'inclina cérémonieusement devant les deux Genlisiennes et s'absorba quelques minutes dans la confection d'un apéritif verdâtre à odeur d'anis.
Georges Simoen était en effet un négociant, mais un négociant un peu spécial ; il dirigeait l'agence Simoen, « seule
agence régulière spécialisée dans les cessions des Salons et Maisons de Société », comme il le déclarait pompeusement dans ses prospectus, il ajoutait sur les mêmes imprimés : « L'agence s'occupe également du placement des employées et de la vente de marchandises » (1 ).
— Elles sont bonnes à faire, elles ont l'air frusquées, j' vas les présenter à Gaby, c'est son genre, affirma le directeur de l'agence Simoen.
Nénesse rigola silencieusement, la blague lui paraissait fameuse et il ne doutait pas de son ascendant sur les deux commères pour les emmener là où il lui plairait.
Georges Simoen se montra très empressé, il eut des petites familiarités qui ne déplurent pas. La sous-préfète en rotait. La brune Mme de Throuardan en suffoquait.
(1) Rigoureusement authentique.
— Vous avez peut-être des palpitations, chère Madame? s'inquiétait Georges. Dans ce cas., je vous recommande un traitement digital, dont vous me donnerez des nouvelles.
Après un dîner bien arrosé de vins capiteux, vers minuit, les deux femmes se laissèrent très facilement emmener chez Gaby qui mit à leur disposition une chambre à deux lits.
Et, bien qu'il n'y eut pas d'explosion de bombe, « la séance continua ».
Elles voulaient des émotions fortes, de la passion, de l'amour, elles furent servies, les deux quadragénaires, et le lendemain matin, elles se trouvèrent sans volonté devant les deux souteneurs qui, sans hésite", leur soutirèrent tout leur numéraire.
Les deux pauvresses risquaient de demeurer fort longtemps au service de cette bonne Gaby. Le destin, la fatalité en décidèrent autrement. Un inspecteur de la
police exigea, en voyant les deux femmes, des papiers en régis, et, rouges de honte, les deux Genlisiennes déclinèrent leur identité. Le préfet de police, mis au courant, pour éviter un scandale, jugea prudent d'avertir personnellement les maris.
Et comment se termina cette bordée ?
demanderont des lecteurs curieux. Tout s'arrange, disait ce bon Capus ; il avait raison. Tout s'arrangea. M. Douminey, (juand il revit la coupable, entra dans une colère terrible, sa main vengeresse s'oublia sur la croupe folâtre de l'épouse infidèle. Mais la vue de tant de charmes blancs et roses, arrêta son bras vengeur et tout se termina correctement.
Quant à Victor de Throuardan, il fut superbe. Il ne fit à la coupable aucune réflexion désagréable, mais il conserva Berthe dans son lit, et la brune altière et
autoritaire dut s'incliner, et depuis couche dans le petit cabinet qui était réservé à sa femme de chambre.
Et le plus curieux de l'aventure, c'est qu'elle est authentique.